Les poteaux

En politique, au Québec, on appelle « poteaux » des inconnus voués d’ordinaire à le rester, même s’ils sont candidats à une élection. Militants dévoués ou simples prête-noms attirés par la fausse possibilité de faire briller l’éclat de leur anonymat, ils offrent la chair de leur identité à la boucherie électorale, tout en sachant plus ou moins bien qu’ils n’ont aucune chance d’être conviés au banquet final.

Les poteaux sont parmi nous. Ils sont bien implantés. Chaque parti propose les siens.

Avant de retomber dans l’oubli, ces prête-noms se retrouvent parfois à flotter pour un instant dans l’écume de l’actualité. C’est toute l’histoire de la vague qui emporta cet obscur candidat de la CAQ qui aimait montrer ses fesses à Rimouski et qui finit par recevoir, pour cette raison, un coup de pied au cul.

Tout poteau d’élection s’en va d’ordinaire au poteau d’exécution. En attendant l’échéance de son inévitable perdition électorale, le poteau ne fait d’ordinaire que les gestes mécaniques commandés par le rituel démocratique.

Les poteaux se font pratiquement toujours planter. Cordés bien verts devant la galerie des électeurs, ils peuvent sécher entre deux élections, en attendant d’être brûlés dans le grand feu de joie électoral dont se chauffe la démocratie.

Il arrive à l’occasion un coup de théâtre. Les poteaux sont parfois élus. Certains deviennent même d’intéressantes exceptions. Voyez Ruth Ellen Brosseau du NPD. Mais des fruits de pareils votes de protestation, on ne tire d’ordinaire que du sirop de poteau capable de sucrer le quotidien parlementaire d’un supplément d’ironie plus ou moins poétique.

Reste que notre démocratie est structurée en bonne partie grâce à ces gens que l’on a tout bonnement plantés là. Ce sont en quelque sorte des plantes vertes de plastique, que ce système fait mine de cultiver pour cacher le fait qu’il perd ses feuilles.

Nous sommes entourés de poteaux. Mais ce n’est pas des poteaux électoraux que je voulais surtout parler ici. Les plus visibles, après tout, restent ceux qui se trouvent le long de nos routes : les poteaux de téléphone. Descendants d’une société de bûcherons, nous admirons dans ces poteaux des cadavres de nos basses oeuvres forestières.

Dans le grand élan vers l’avant dont témoigne leur succession infinie, ces poteaux qui ont parfois l’allure de croix apparaissent tels les témoins muets d’un passé forestier qui nous fut présenté comme une criante promesse de richesse. À ce passé bien planté sont accrochés tous les fils censés guider notre avenir : téléphone, télévision, électricité, Internet.

Le Québec compte environ 2,7 millions de ces poteaux, dont l’existence ne tient en somme qu’à ces fils. La moitié relèvent d’Hydro-Québec.

En voiture, la lumière striée par le fouet visuel de ces grands piquets assure un certain rythme à l’Amérique et à son grand sujet de prédilection : le paysage. Mon irremplaçable collègue Sylvain Cormier, boulimique de musique, a l’habitude de dire que le tempo de certaines chansons rock correspond à celui scandé par les poteaux lorsqu’on file à bonne vitesse. Les routes d’Amérique à la Jack Kerouac apparaissent en tout cas impensables sans cette répétition monotone, mais combien rassurante à force d’être hypnotique.

Ces pylônes du pauvre forment, en bordure de nos chemins tout défoncés, une ligne allant jusqu’à l’infini. Où qu’on aille, on ne perd pas le fil. Mais pour que le paysage soit ainsi ponctué, combien d’arbres ont-ils été ébranchés pour ensuite être trempés dans une solution de vieille huile moteur ou de créosote ?

Dans cette langue de bois propre aux sociétés d’État, Hydro parle sur son site Internet de l’entretien périodique de ces arbres morts comme d’une contribution vivante « à la protection de l’environnement », laquelle génère « une économie sur la ressource forestière d’où proviennent les poteaux » (sic).

Lorsqu’un poteau montre des signes de faiblesse, on en plante un autre à ses côtés. L’ancien sera retiré dès que toutes les sociétés qui gèrent des fils les auront transférés sur le nouveau. Cela prend parfois des années. À Montréal, environ la moitié des 500 poteaux doublés ont été retirés au cours des derniers mois. Dans le Québec tout entier, il faut compter encore au moins 3000 doubles poteaux. En duo comme en solo, un poteau n’a rien de très beau. Et ce n’est pas en les regardant qu’il me prend l’envie de clamer « J’aime Hydro », telle l’excellente Christine Beaulieu dans son enquête théâtrale.

Même dans les nouvelles banlieues, on ne se donne même pas les moyens d’enfouir les fils, fidèles jusqu’au bout, semble-t-il, à l’idée de perpétuer ce pauvre paysage colonial qu’offre une suite infinie de poteaux à l’allure de croix.

Est-ce au nom de cette pauvre tradition qu’Hydro se montre prête à planter à Saint-Adolphe-d’Howard, dans les Laurentides, de nouveaux pylônes sans même considérer le fait qu’il vaudrait la peine d’enfouir les fils pour un faible coût ? En Amérique, après tout, le paysage est considéré comme une ressource inépuisable. Des poteaux, il n’y en aura apparemment jamais trop.

Si laids soient-ils, les poteaux vont rester parmi nous. Dans une société qui ne sait pas par où commencer pour planter son avenir, ce sont des croix mortes auxquelles nous accrocherons encore longtemps les fils de nos espérances.

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