Far (W)Est

Police politique ou éventuel successeur d’Eliot Ness ? Le FBI est aujourd’hui au coeur d’une polémique qui le dépasse. Le point de départ de l’imbroglio est (évidemment) l’enquête menée par le procureur spécial Robert Mueller dont les ramifications s’étirent de l’interférence russe dans le processus électoral aux liens de la galaxie trumpienne avec Moscou. Cette vaste investigation, qui a mené à l’inculpation de quatre personnes, trône au coeur de Washington comme un paratonnerre en plein orage.

La polémique a refait surface la semaine passée, avec la publication de la note de service du président de la Commission du renseignement à la Chambre des représentants, Davin Nunes — une interprétation du bien-fondé de la requête déposée par le FBI au cours de l’été 2016 auprès des juges de la Foreign Intelligence Surveillance Court pour écouter Carter Page, de l’équipe de campagne de Donald Trump. Cette note est devenue l’épicentre d’un affrontement politique selon qu’elle projette un nuage opaque autour du véritable problème (la question russe et la présidence Trump) ou qu’elle dénonce le complot du « deep State » qui tente de prendre le contrôle en lieu et place du gouvernement élu.

Qu’en est-il vraiment ?

Carter Page est devenu le point focal de l’attention congressionnelle parce qu’au cours de l’été 2016, il est nommé dans le dossier rédigé par Christopher Steele, ancien espion du MI6 britannique spécialisé sur la Russie qui enquête sur les accointances russes de Trump. Or, Carter Page n’est pas inconnu du FBI : il est sur écoute dès l’été 2014, en raison notamment de ses contacts avec Victor Podobny, « membre » de la mission russe aux Nations unies à New York inculpé pour espionnage en 2015.

Mais Page n’est que la partie visible de l’iceberg. Car l’enquête de Steele prolonge en fait une première enquête amorcée en 2015 pour un groupe conservateur (Washington Free Bacon). De surcroît, Steele, dont le fonds de commerce repose sur sa réputation, est effaré par ce qu’il trouve — notamment des événements compromettant l’indépendance du futur président. Il corrobore la note de Shearer que le FBI a entre les mains, qui cite une source anonyme du service de sécurité intérieure de la Russie (mais la proximité de l’auteur avec les Clinton décrédibilise l’information). Là où le bât blesse, dit Nunes, c’est que ce dossier sert de base aux demandes de surveillance du FBI alors que le commanditaire est la campagne de Clinton — information omise par le Bureau. De l’autre côté, les démocrates affirment qu’il n’y a pas de fumée sans feu et s’érigent en ardents défenseurs de la loi et l’ordre.

L’ironie de l’histoire

Il y a là une certaine ironie. En effet, dès ses débuts, le FBI dégage une odeur de soufre. En 1918, dit l’American Civil Liberties Union (ACLU), le FBI a les inflexions d’une police politique lorsqu’il définit des activités « anti-américaines ». Et de fait, Edgar Hoover (à la tête du FBI de 1924 à 1972) fait dresser des listes d’Américains, cinquième colonne communiste, « déviants sexuels », militants séditieux comme Martin Luther King (!) ou les Black Panthers, usant au besoin de méthodes illégales. Récemment, cette institution ternie par le massacre de Waco (1993) et qui n’a rien vu venir du 11-Septembre est taxée d’inefficacité.

Mais le FBI a un autre visage. Celui des agents enquêtant après Freedom Summer sur le meurtre de trois militants des droits civiques, celui de Daniel Bledsoe, refusant de clore l’enquête sur le cambriolage du Watergate ; de Mark Felt, directeur adjoint du FBI devenu Deep Throat, l’informateur clé des journalistes Bob Woodward et Carl Bernstein. De Mueller, après le 11-Septembre et du temps où il dirigeait le Bureau, exigeant de George W. Bush que la surveillance électronique des citoyens soit encadrée. Ce portrait en clair-obscur explique les enjeux actuels.

Le coût du cynisme

Or, ce tribalisme politique qui se passe le FBI comme un souafle au quidditch a un coût. La tradition de confiance établie entre les agences de renseignement (qui communiquent des informations confidentielles sachant qu’elles le resteront) et les congressmen chargés de les superviser est mise à mal. Le risque existe qu’elles reprennent le pli d’agir en sous-main, sous le radar démocratique.

De plus, selon le Pew Research Center, la confiance des Américains envers leurs institutions s’érode. 56 % (moins de 44 % des républicains) estiment que Mueller mène son enquête de manière intègre. Cela reflète les résultats du sondage NPR-PBS-Marist, où 51 % font confiance aux tribunaux, 30 % aux médias, 25 % au Congrès. Une seule recueille leurs suffrages : l’institution militaire (87 %).

Ainsi, rongée de l’intérieur par le tribalisme politique et de l’extérieur par les intérêts russes, entre « Far Ouest » et « Far Est », la démocratie américaine n’a plus de shérif. Alors évidemment, la parade militaire annoncée par Trump prend un tout autre sens.

1 commentaire
  • Gilles Bonin - Abonné 10 février 2018 19 h 33

    Les chroniques de Mme Vallet

    me semblent de plus en plus aller de vague en vogue, de-ci, de-là. Ce n'est peut-être qu'une impression....