Énergie: que le vrai Justin Trudeau se lève

Le premier ministre Justin Trudeau a souvent reproché à son prédécesseur son insuccès en faisant construire les pipelines. Selon M. Trudeau, l’approche résolument pro-pétrole de Stephen Harper manquait de l’équilibre nécessaire pour gagner l’acceptabilité sociale des projets d’oléoduc parmi les autochtones et les autres Canadiens qui craignaient leurs effets sur l’environnement. Les libéraux de M. Trudeau avaient promis de faire autrement, en adoptant un plan rigoureux pour combattre les changements climatiques et en faisant des consultations plus robustes.

Le gouvernement néodémocrate de l’Alberta a fait le pari qu’en mariant l’approche de M. Trudeau avec sa propre taxe sur le carbone, il pouvait aussi réussir là où ses prédécesseurs avaient échoué. Bien que ses pairs néodémocrates au fédéral et dans les autres provinces se soient opposés aux pipelines, la première ministre albertaine, Rachel Notley, avait compris que le pétrole faisait partie des tripes des Albertains, toutes tendances confondues. Et le prix du pétrole albertain, un type de brut connu sous le nom de Western Canadian Select, souffrait depuis des années de sa dépendance du seul marché américain.

On a vite compris les limites de l’approche Trudeau-Notley en voyant les fins de non-recevoir successives auxquelles s’est heurté le projet Énergie Est de TransCanada, qui devait transporter du pétrole albertain vers le Québec et le Nouveau-Brunswick. Malgré la supposée ouverture de M. Trudeau, Énergie Est est morte en partie à cause de l’ambivalence du gouvernement fédéral envers un projet qui avait soulevé l’opinion publique contre lui dans les deux provinces les plus populeuses du pays. M. Trudeau était sans doute soulagé de voir TransCanada tuer son projet dans l’oeuf.

Le moment de vérité approche quand même pour le gouvernement Trudeau maintenant que la Colombie-Britannique menace d’imposer des restrictions sur le transport maritime du pétrole le long de ses côtes afin de retarder, sinon de bloquer, le projet de l’expansion d’oléoduc Trans Mountain de la compagnie américaine Kinder Morgan. Contrairement à Énergie Est, qui était seulement au stade des auditions sur l’environnement au moment de son décès, Ottawa a donné son aval officiel à Trans Mountain en novembre 2016. M. Trudeau a plusieurs fois déclaré qu’il s’assurera de la construction de ce projet, qui triplerait la capacité d’un oléoduc actuel entre l’Alberta et le port de Vancouver. Mais jusqu’où ira-t-il pour tenir sa promesse ?

Déjà la méfiance envers M. Trudeau est très forte chez les Albertains, qui doutent de sa bonne foi. Le premier ministre avait beau afficher son appui à Trans Mountain en 2016, il n’a rien fait depuis pour faciliter ou accélérer sa réalisation, disent-ils. Souhaite-t-il que ce projet connaisse le même destin qu’Énergie Est ? Kinder Morgan a déjà fait savoir que sa patience tire à sa fin. Même si la compagnie peut contester devant les tribunaux toute restriction qu’imposerait le gouvernement néodémocrate de la Colombie-Britannique, il s’agit d’un processus extrêmement long et coûteux qui risquerait d’avoir raison des investisseurs. Ces derniers pousseraient la compagnie à mettre ses énergies dans d’autres projets aux États-Unis, pays qui regorge actuellement du pétrole.

Ottawa a tous les pouvoirs nécessaires pour imposer Trans Mountain à la Colombie-Britannique. La section 92 de la Loi constitutionnelle déclare que le gouvernement fédéral a autorité sur tous les « travaux et entreprises reliant [une] province à une autre ou à d’autres provinces, ou s’étendant au-delà des limites de la province ». Qui plus est, le Parlement fédéral peut simplement déclarer qu’un projet est « pour l’avantage général du Canada, ou pour l’avantage de deux ou d’un plus grand nombre des provinces » pour qu’il le devienne et qu’Ottawa ait préséance. Sans ce pouvoir, disent les partisans de Trans Mountain, des projets comme la Voie maritime du Saint-Laurent et les chemins de fer n’auraient jamais vu le jour.

Cela dit, M. Trudeau ne voudrait pas que les Britanno-Colombiens se souviennent de lui de la même manière que les Albertains se souviennent de son père, qui leur a imposé sa politique nationale d’énergie au début des années 1980. Et bien que M. Trudeau préfère faire affaire avec Mme Notley qu’avec celui qui risque de la remplacer lors des élections albertaines en 2019 — le nouveau chef des conservateurs provinciaux Jason Kenney —, un ennemi comme M. Kenney serait plus utile pour lui qu’une amie comme Mme Notley lors de la prochaine campagne fédérale. Les libéraux fédéraux ne pourront pas faire des gains en Alberta, alors que M. Trudeau doit rallier les électeurs progressistes ailleurs au pays pour s’assurer de sa propre réélection.

Que le vrai Justin Trudeau se lève.