Les fines antennes de Catherine Martin

Avec Bernard Émond, elle forme un de ces couples de cinéastes qui appellent sans relâche les Québécois à regarder au-delà de la grosse blague de fin de soirée et du pitonnage en ligne. Leurs oeuvres nous répètent en filigrane que le plaisir de l’un n’est pas toujours de voir l’autre se casser le cou, que des entités fuyantes restent à saisir : une éthique, un mystère, une quête de sens. Catherine Martin nage dans ces eaux-là.

Je regardais cette semaine son beau documentaire, Certains de mes amis, (depuis vendredi en salle), songeant à quel point elle se révélait en peignant les autres. Faut dire que la cinéaste a tout fait ici : son, caméra, montage, etc. Pur produit de son univers intime, que ce film-là. Son portrait en creux, en somme, à fines touches d’ardeur, de générosité, de silences habités peuplés de centres d’intérêt multiples.

Elle a des amis formidables, Catherine Martin. Des artistes, dont le peintre François Vincent, la réalisatrice Ginette Lavigne, le photographe Gabor Szilasi, la marionnettiste Louise Lapointe, le luthier et musicien Matthew Jennejohn. Également la scientifique Marie Dumont à l’écoute des cycles, le preneur de son philosophe Hugo Brochu, devenu aphasique après un AVC et qui réapprend à décoder la vie du bout des lèvres et des doigts.

On a l’impression de pénétrer à pas de loup dans l’univers de chacun d’entre eux, de soulever le voile des tempéraments et des poursuites obsessionnelles de ces sept personnes en éveil, qui regardent au-delà d’elles-mêmes, éclairant les voies anciennes et les lendemains encore obscurs, sans se laisser impressionner par les blablas du jour.

Cette manière qu’a Catherine Martin de capter les gestes des métiers, les sourires de connivence que ces amis-là, si vivants, attentifs et doués, posent sur l’art, la nature, les rapports humains, fait écho à son intériorité profonde. Dis-moi qui tu fréquentes…

Je crois retrouver sa petite musique intuitive d’une fois à l’autre au fil de ses oeuvres, même moins abouties que ce Certains de mes amis, documentaire qui tire sa poésie d’une approche de rigueur, de pudeur, de sensibilité et d’altruisme.

Avec son premier long métrage de fiction, Mariages, cette cinéaste-là avait offert au Québec en 2000 un conte féminin tissé de rituels et de mystère, à ce jour inégalé dans la portée de sa plongée. Comme si elle avait su toucher du doigt la source secrète et profonde de la féminité, avant de remonter à la surface pour en témoigner avec l’appui des sorcières et des fées.

Il y a dans toute l’oeuvre de Catherine Martin cette touche qui ne saurait être que féminine. J’en reconnais les contours, la note aiguë d’une soprano, avec quelques accents plus bas d’une souffrance en refus de s’attarder sur sa propre chaussée.

D’autres voix féminines nous offrent cette même tonalité. Elle circule entre autres à travers une chorégraphie de Marie Chouinard, sous la plume exigeante de Marie-Claire Blais, dans l’engagement discret et lumineux de Michelle Obama.

Tant de choses…

Au milieu des débats du jour appelant à une nécessaire mutation des rapports entre les sexes, certains peuvent se demander : qu’est-ce que les voix féminines apportent de si différent dans le monde culturel, au juste ?

— Ah ! Tant de choses…

D’abord une écoute. Ce n’est pas qu’on veuille mettre tous les hommes et les femmes dans le même panier. Leurs différences sont question de dosage. Certains messieurs sont plus ceci, certaines mesdames moins cela, sans ligne de démarcation autre que physiologique au milieu du fossé. Mais l’héritage socioculturel des siècles aura laissé sa marque au fer rouge sur les femmes, pour longtemps à mon avis. Et cet héritage-là, dont on secoue les puces par les temps qui courent, a autant de révélations intimes à faire que d’observations à livrer sur un monde qui a maintenu longtemps ses otages à l’ombre, dans des grottes aux trésors gardées par des dragons.

Par tradition, parce que longtemps absentes des sphères de pouvoir et incitées par la vie de famille à mieux « sentir » les autres afin de s’en occuper, les femmes artistes, puisqu’il est question d’elles, jettent en général leur ego moins fort que les hommes à la face du monde. Du coup, le regard s’affine, l’oreille se tend, des voies d’introspection s’ouvrent au vent, puis redescendent à l’intérieur.

On sent ces mouvements d’allers-retours dans bien des oeuvres féminines. Parfois avec l’envie de conseiller à certaines d’apprendre à s’en affranchir pour foncer tête baissée en cognant dans le mur. Ça se fait de plus en plus, au fait, chez les générations montantes surtout, plus libérées des carcans étouffants que leurs aînées.

D’autres, à l’instar de Catherine Martin, manient si bien l’art de l’écoute et de la descente en apnée, toutes antennes dressées sur un fil d’équilibriste, tout souffle retenu puis exhalé, que leur agilité nous enchante. Ne les brusquez pas surtout ! Elles dansent.

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