Les nouveaux bigots

À la fin des années 1980, la France avait connu une recrudescence d’appels à la censure. Des groupes catholiques intégristes, comme l’Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne (AGRIF), avaient tenté de faire interdire le film de Martin Scorsese La dernière tentation du Christ. À l’époque, l’affaire avait été largement commentée dans la presse et avait donné lieu à de vives polémiques. En 2008, le même groupe s’en était pris à l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, coupable (déjà !) d’avoir caricaturé le Saint-Père dans un « numéro spécial pape ».

Une décennie plus tard, les temps n’ont guère changé. Sauf qu’en matière d’appel à la censure, il y a longtemps que la gauche a supplanté la droite. La semaine dernière, c’est en effet un syndicat d’« étudiant·e·s » (comme ils disent) tout ce qu’il y a de plus « progressiste » (comme ils disent) qui a demandé à l’Université Diderot d’interdire un spectacle inspiré d’un texte de Charb, le directeur de Charlie Hebdo tombé sous les balles des djihadistes. Comme à la belle époque des Fées ont soif, on a même vu une vingtaine de culs-bénits manifester devant la salle où était lue la Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes. Des incidents semblables se sont déroulés ailleurs en France.

Il faut se rendre à l’évidence : aux grenouilles de bénitier et autres punaises de sacristie ont succédé les bigots du droit-de-l’hommisme et les tartuffes de la rectitude politique. On serait tenté d’en rire tellement cette mutation d’une gauche libertaire en censeurs de la bien-pensance paraît surréaliste. Et pourtant, c’est bien ce qui se déroule sous nos yeux. En France, l’Observatoire de la liberté de création, né en 2003 en réponse aux appels à la censure d’organisations de droite, est le premier à le dire. Il s’inquiète aujourd’hui « d’une nouvelle forme de censure venue d’associations antiracistes ou féministes ».

Peu importe que l’on censure Martin Scorsese ou Woody Allen, c’est la même bêtise obscurantiste qui s’exprime. Car les bigots de gauche sont aussi bêtes et ignorants que les censeurs de droite. Les vierges éplorées qui, sous prétexte d’un féminisme dévoyé, réécrivent la fin de Carmen, comme on l’a fait récemment à Florence, savent-elles que cette femme libre qui scandalise aujourd’hui les « progressistes » avait, en 1875, choqué les conservateurs à cause de « ses coups de hanches effrénés » et parce qu’elle refusait d’être le jouet des hommes ? Savent-elles que, si la bohémienne imaginée par Mérimée meurt à la fin, c’est justement pour conserver sa liberté ? Consolons-nous, cela est probablement la preuve que l’oeuvre de Bizet n’a rien perdu de son mordant. En 1982, à Pékin, Carmen avait d’ailleurs été qualifiée de « scabreuse et subversive » par les bonzes d’un maoïsme jusque-là très prisé dans la jeunesse européenne.


 

Les puritains de la presse anglo-saxonne qui ont laissé entendre que le chef-d’oeuvre de Buñuel Belle de jour faisait l’apologie de la prostitution sont de la même eau. Ils ignorent probablement qu’à l’époque, Catherine Deneuve, qui triomphait dans les rôles de midinettes, avait scandalisé les bigots en acceptant ce personnage de grande bourgeoise qui se prostitue. Ils oublient aussi qu’à la fin de ce film caustique, Séverine est la seule survivante, car son amant se fait tuer et son mari est un légume. Comment peut-on avoir une vision aussi naïve des abîmes de la sexualité que seule la littérature est pourtant en mesure de sonder ?

Au Québec, c’est le même obscurantisme qui a remisé dans un entrepôt la sculpture de Charles Daudelin consacrée à Jutra. C’est elle qui pousse certains à s’interroger sur le traitement à réserver aux films de Jutra, d’Allen et de Polanski ; aux oeuvres de Picasso, de Rodin, de Balthus et de Schiele ; et aux chansons de Noir Désir.

On croit rêver en entendant des directeurs de musée bénir le report des expositions de Chuck Close et de Thomas Roma à Washington. Ou des chroniqueurs de cinéma hausser les épaules devant la suppression au montage de Kevin Spacey du film All the Money in the World, comme à la belle époque du Politburo. À Radio-Canada, 50 ans après les Belles-soeurs, on en est même à demander à des professeurs de théâtre s’ils… sacrent ! Mais comment s’en étonner dès lors que tant de bonnes âmes sont prêtes à soutenir des organisations islamistes qui veulent faire du blasphème un délit islamophobe ? Et je ne parle pas de la censure de la langue qui cherche à transformer en militants les journalistes et autres scribouillards.

D’ailleurs, pourquoi cette curée s’arrêterait-elle aux crimes sexuels ? Faudra-t-il demain censurer Verlaine parce qu’il a tiré sur Rimbaud à Bruxelles ? Et que faire d’Aragon qui a couvert les crimes de Staline ? Entre 15 et 20 millions de morts, tout de même !

Se demander béatement s’il faut séparer l’oeuvre de son auteur est déjà une ignominie. Tous ces censeurs rêvent d’un monde aseptisé qui nous épargnerait les inévitables vertiges de l’art et de la littérature. On savait qu’on vivait dans un monde où ils étaient menacés. On découvre que certains souhaitent leur éradication. « Encore un effort », aurait dit… le célèbre marquis de Sade.

55 commentaires
  • Marie Nobert - Abonnée 9 février 2018 02 h 58

    Bigots, cagots et autres pattepelus(!)

    De bien tristes «individuhs». Des cagotines nouveau genre qui s'exhibent et se ridiculisent en portant de nouveau les vertugadins d'antan. Bref. Merci pour cette excellente et jouissive chronique.

    JHS Baril

    • Yves Mercure - Abonné 9 février 2018 09 h 39

      Je suis discordant Madame,
      Je m'impatiente même de voir nos bougies de rectitude imposer le niqab à tous ces mâles mal barrés, qu'ils comprennent la misère des femmes. En chemin, rectifions aussi ces publicités sexistes, telles que celles qui ne permettent que deux coups de rouge aux femmes alors que la bienséance en accorde trois aux hommes. À bas le sexisme et tranchons les différences.
      Yves mercure, postulant eunuque!

    • Claude Bariteau - Inscrit 9 février 2018 12 h 14

      Le tout permis depuis que tout un chacun peut tout dire tout incognito. Cette forme débridée du droit de parole ouvre alors la porte à des discours qui se rejoignent, leurs oppositions n’ayant d’assises que celles de dire.

      Le texte de M. Rioux a cette qualité. Il identifie un lien entre des extrêmes et cherche un sens là où il n’y en a quasi plus, car tout peut se dire, sauf qu’on ne peut pas faire tout même si on peut traiter de malveillants des bigots sous le prétexte qu’ils parlent comme des robots programmés.

      Le problème n’est pas là. Il se trouve dans l’action qui animent ces bigots, car leurs paroles ont des effets sur la vie politique.

      Là se trouve le sens des propos extrêmes.

      Ce qui est visé avec eux c’est un ordre qui vient t au-dessus de sujets qui s’imaginent que tout est permis alors que l’est surtout le discours des extrêmes qui succède à ceux de « L’âge des extrêmes (1914-1997) » d'Hobsbawm avec la surchauffe capitaliste en cours.

      Alors, qu’apparaissent des discours extrêmes ne surprend pas. Ils témoignentde cette surchauffe tout autant de la recherche d’un sens en dérive. Un sens que seuls peuvent animer les tenants d'un ordre économique et socio-politique différent de l'actuel.

    • Cyril Dionne - Abonné 9 février 2018 17 h 20

      Pour tous les « féministes » et « révisionnistes historiques » de la planète, « peoplekind » oblige, on devrait se calmer le pompon. C’est la Saint-Valentin bientôt. Avec tous ces discours à sauce « eunuque », la sexualité et la reproduction risquent d’être chose du passé. Les femmes, excusez ma masculinité sans faire l’apologie de Platon, sont belles.

      Pour le reste, comme le disait si bien Pierre Drieu La Rochelle, « l'extrême civilisation engendre l'extrême barbarie ».

      C’est « ben » pour dire.

  • Jean-Marc Cormier - Abonné 9 février 2018 03 h 52

    Merci

    Il y a trop peu de voix pour dire ce que vous écrivez ici.

    L'évolution de notre monde m'inquiète vraiment.

    • Anne Sirois - Abonnée 9 février 2018 12 h 55

      Je partage votre avis
      Il me semble que nous assistons de plus en plus à l'effondrement de notre civilisation. Espérons que ce qui la remplacera ressemblera plus à une nouvelle éclosion des lumières qu'à un âge des ténèbres.

  • Jean Duchesneau - Abonné 9 février 2018 05 h 40

    Faudrait condamner les « culs-bénits »..

    à la plaidoirie de Me Marc Bonnant en faveur de la liberté d’expression à partir de l’oeuvre et la vie du Marquis de Sade ou ses débats à propos de l’islam. À voir et entendre, sur UTube, les conférences et débats de Marc Bonnant ,ce génie de l’art oratoire, notamment: « Faut-il brûler Sade « ou son débat avec Tariq Ramadan à propos de l’islam. Chez lui, pas de rectitude politique, mais une formidable leçon de littérature à travers les époques.

  • Denis Marseille - Abonné 9 février 2018 05 h 49

    La bigoterie...

    Si ceux qui veulent imposer la vertue aux autres prenaient cette énergie pour devenir eux-mêmes vertueux, la première chose qui disparaitraient serait la bigoterie. Lorsqu'on prend conscience de nos propres faiblesses, celle des autres nous apparait souvent anodine...

    Résistons à cette tendance de se vouloir plus catholique que le pape même si celui-ci porte un col Mao...

    La censure... sera bientôt le silence de l'idéal humain au dépens du tintamarre Facebookéens.

    Beau texte monsieur.

  • Nadia Alexan - Abonnée 9 février 2018 06 h 43

    L'intransigeance de la gauche est inexplicable.

    J'avais toujours pensé que l'intransigeance et la fermeture provenaient de la droite, mais maintenant je n'arrive pas à croire comment la gauche bien pensante devient de plus en plus inflexible et dogmatique. Je ne comprends pas comment la gauche qui a toujours défendu l'esprit critique et la liberté d'expression peut défendre le fascisme islamiste au nom de la diversité. C'est vraiment le monde à l'envers. Il suffit de critiquer le port du niqab pour que les bien pensants montent en croisade contre, selon eux, «l'islamophobie.»
    L’écrivain Salman Rushdie, cible d’une fatwa appelant à sa mort, a dénoncé les six écrivains américains majeurs qui ont décidé de protester contre la remise d’un prix du PEN américain à l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo. «Ils n’ont pas compris ce qu’est la liberté d’expression et les droits de l’homme,» a-t-il dit. Salman Rushdie dénonce « l'aveuglement stupide » de l'Occident envers le djihadisme islamiste. « Je suis en désaccord fondamental avec ces gens de gauche qui font tout pour dissocier le fondamentalisme de l'islam », souligne l'auteur des « Versets».

    • Michel Blondin - Abonné 9 février 2018 09 h 29

      Merci de votre texte.

      Il faut un votre contre la stupidité aveugle.
      Faut bien le dire et se le dire. L'action politique doit faire en sorte que les partis qui font le jeu de la gauche islamisante doivent payer le prix par un "refus de son vote". Les maires complaisants à Québec comme à Montréal doivent recevoir un avis de refus d'aveuglement.
      QS et le PLQ sont déjà clairement engagé dans cette voie. Ils sont à exclure par cohérence. Refuser l'aveuglement stupide.