Par le coeur

J’ai pigé au hasard dans les articles. Je n’ai pas tout lu : l’impression d’avoir fait un grand tour pour revenir à quelques pas d’où nous étions, il y a (déjà) un an, choqués, meurtris, la conscience poquée, le discours bancal, m’a prise très vite. Quel gâchis. Quel horrible, inconcevable et pourtant advenu, quel assourdissant gâchis. Les crimes haineux dans la province ont augmenté partout, lit-on, depuis. Comme si quelque part des boues toxiques avaient fait déborder une écluse. J’ai refermé les journaux, j’ai fui les réseaux sociaux, et avec eux les guerres de mots sans fond, les amalgames, les généralisations. Ce limon. Cette vase. Devant tout ce fatras, une seule envie : me sauver loin dans le bois.

On a les forêts qu’on peut : j’ai ouvert un livre. C’est son titre qui a cligné de l’oeil vers moi, alors que je cherchais des mots amis, dans la librairie adorée de la rue Saint-Jean. Moi, figuier sous la neige (Mémoire d’encrier, 2018). Oui, oh oui. Je veux te lire, bel arbre qui écrit. Je veux tes mots à toi, tes mots d’« érable et de sable », je veux les poser sur le vacarme glacial de février et me faire une cabane de plage avec eux. « Je cherche l’équilibre / le quart de ton / sa place / si petite soit-elle / entre les notes / une fissure à la Cohen / pour faire passer la lumière. » Cherche, oui. Cherchons. Emmène-moi dans les éclats de tes vacances d’enfant.

Elkahna Talbi, l’auteure de la petite plaquette, est surtout connue comme slammeuse et artiste de littérature orale, sous le nom de Queen Ka. Elle signe un premier recueil de poésie qui m’est tombé dessus à point — comme un fruit mûr, gorgé de vie.

Le mieux, ailleurs

 

Le prologue, court, poignant, donne le ton : « Il y a toujours chez l’enfant qui n’a pas le même pays de naissance que ses parents, l’instant où l’autre patrie dévoile sa fragilité et ses imperfections. C’est une sorte de désenchantement. Où l’on comprend que là-bas n’est pas mieux qu’ici. Il n’existe pas de pays refuge et nous serons toujours un peu l’autre où que l’on aille. » Elkahna est née à Montréal, de parents tunisiens. Elle raconte comment les mondes se sont construits en elle au fur et à mesure de l’enfance partagée entre les baklavas au sirop d’érable ici et les ventilateurs des longs congés d’été en Tunisie. Le henné qui s’efface trop rapidement des mains à la rentrée, le club vidéo le 24 décembre, les matchs de ringuette le ventre vide en plein ramadan.

Le livre est chatoyant, il passe à la fois vite et lentement, à l’image de l’adolescence qui se pointe, et puis Talbi a de l’esprit (« les joies NOT du marché Jean-Talon / avant le panier d’osier / le lait d’amande / les sorbets funky chaï de say what ») et pourtant, en lisant, il se loge en nous comme un spleen profond. Je ne sais pas trop d’où il émane — de ces années 1980 et 1990 à jamais révolues pour l’auteure comme pour moi ? Je n’ai pourtant pas la nostalgie très aiguisée. Alors quoi ? La beauté ? La beauté, oui, sans doute, par moments fulgurante, serre la gorge à plus d’une reprise : « Dans le jardin paternel / un figuier se penche / prêt à hiberner / il ne gèlera pas // l’été / la figue miraculée / se laisse cueillir / l’espace-temps se contorsionne / le désir fait pousser / ici ce qui vient de là-bas / ce figuier / est mon frère. »

Un geste de violence

 

Mais peut-être aussi que ce sont les fines blessures, racontées l’air de rien, qui finissent par élancer. « Je me souviens / une brise de curiosité / se posait à mon oreille / maintenant / je perçois dans ta question / la crainte se pointer en iceberg / brouillard devant ta bouche / chargée de peur / de propagande […] t’es Arabe non ? »

Ça a fait un an. Un an que cette crainte, distillée comme un poison incolore à travers toutes sortes d’insinuations, d’ignorance, de préjugés ordinaires, a été brutalement précipitée en un geste d’une violence inouïe envers des citoyens paisibles. Que dire maintenant, à part qu’il faut impérativement trouver les moyens de remplacer cette peur par de l’intérêt, de la connaissance, du respect, de l’amitié ?

Je voudrais que tout le monde lise le petit livre d’Elkahna. Je voudrais que, parfois, un peu de poésie fasse sa place dans l’espace public. Parce que la poésie nous permet de nous rencontrer autrement et de nous laisser conter ce pays, ses fêlures et ses bleus (que nous partageons plus que jamais) plus doucement, mais aussi plus profondément.

« Il m’arrive parfois / d’imaginer Dieu / se poser près de Mimi / pour lui chuchoter à l’oreille / la fin de l’histoire // et elle qui sourit. »

Le 29 janvier 2017, à Québec, dans ma ville, il y a eu un attentat contre des gens qui priaient dans une mosquée. Nous ne nous en sommes pas encore remis, personne. Il me semble que, depuis cette déflagration, nous devrions n’avoir de cesse de chercher à nous apprendre les uns les autres, exactement comme des poèmes : par coeur. Par le coeur.

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