Le partenaire

Qu’ils soient cadres ou syndiqués, bien des employés du réseau de la santé ont dû avoir du mal à en croire leurs oreilles quand ils ont entendu Gaétan Barrette se présenter comme le « partenaire » des infirmières. Ce n’est sûrement pas le mot qui leur serait venu à l’esprit pour décrire son attitude depuis qu’il est devenu ministre.

La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ), Nancy Bédard, ne s’attendait sans doute pas davantage à ce que M. Barrette lui découvre autant de qualités durant la rencontre de deux heures qu’ils ont eue mardi. « Une femme déterminée, qui voit clair, qui sait exactement où elle s’en va. » Une véritable âme soeur. C’est dire à quel point il ne faut pas toujours se fier à une première impression.

Que ce soit depuis son entrée en politique ou dans sa vie antérieure, M. Barrette ne nous avait pas habitués aux mea-culpa. Cela a dû lui coûter beaucoup de reconnaître que les reproches des infirmières étaient fondés et que lui-même aurait dû agir plus rapidement.

La question est de savoir pourquoi il lui a fallu tout ce temps pour en arriver à cette conclusion. La surcharge de travail qui accable les infirmières et l’obligation de faire de longues heures supplémentaires, qui mettent à risque la sécurité des patients, sont pourtant des problèmes connus et documentés depuis longtemps. M. Barrette s’était lui-même engagé à agir il y a plus de deux ans.

L’exemple de son admirable mère, infirmière et mère de famille monoparentale, qui a réussi à élever ses trois enfants dans des conditions quasi héroïques, aurait dû lui revenir en mémoire dès le début. La froideur avec laquelle il a réagi à l’appel de détresse de la jeune Émilie Ricard était d’autant plus incompréhensible.


 

Aussi navrant que cela puisse être, on ne peut s’empêcher de penser que le bureau du premier ministre, sinon M. Couillard lui-même, a dû lui expliquer que son attitude pourrait avoir des effets politiques désastreux à moins de huit mois de la prochaine élection, ce qu’il aurait dû comprendre d’instinct.

Le premier ministre n’avait sûrement pas besoin du récent sondage Ipsos-La Presse pour savoir que son ministre est devenu un véritable boulet, mais il n’avait d’autre choix que de lui renouveler sa confiance. Le limoger maintenant aurait été reconnaître l’échec des réformes qui ont bouleversé le réseau depuis quatre ans. Et puis, qui sait quels dommages cet électron libre aurait pu causer s’il l’avait exclu du Conseil des ministres ?

Surtout, M. Couillard sait très bien qu’il est lui-même le grand responsable de ce qui arrive. Tout le monde savait que l’ancien président de la Fédération des médecins spécialistes ne changerait pas de personnalité parce qu’il se lançait en politique. Qui plus est, alors que sa propre expérience à la Santé l’avait amené à la conclusion qu’il fallait desserrer l’emprise que le ministre exerçait sur le réseau et en confier la gestion quotidienne à une société d’État indépendante, M. Couillard a plutôt laissé M. Barrette s’arroger plus de pouvoirs qu’aucun de ses prédécesseurs n’en a jamais eu.

Le Québec compte déjà plus de médecins par habitant que le reste du Canada. Selon les chiffres de M. Barrette lui-même, il est également mieux pourvu en infirmières. Pourquoi avoir chambardé les structures du réseau si ce n’était dans le but de changer cette mystérieuse « organisation du travail », apparemment responsable de tous les maux ?


 

C’est le rôle des partis d’opposition de se montrer sceptiques, surtout face à une telle volte-face. « Qu’est-ce qui garantit que le gouvernement va enfin prendre cette crise au sérieux et qu’il n’est pas encore en train de gagner du temps ? » a demandé la députée péquiste de Taillon, Diane Lamarre, qui doit personnellement avoir bien du mal à croire à la métamorphose de son tortionnaire.

Il vaut toujours mieux battre le fer pendant qu’il est chaud. Le gouvernement semble présentement convaincu de l’urgence d’agir, mais les crises se succèdent rapidement en politique, l’une chassant l’autre de l’espace médiatique. Qui sait si une nouvelle priorité ne s’imposera pas soudainement ?

En attendant de trouver une solution, qu’arrivera-t-il aux infirmières qui refuseraient de faire des heures supplémentaires, comme cela s’est produit à l’Hôtel-Dieu de Sorel, où l’une d’entre elles a été suspendue pendant une journée et accuse maintenant l’hôpital de mal gérer ses effectifs ?

La direction de l’établissement a dû avoir un frisson en entendant M. Barrette dire que « des téléphones vont se faire ». Même s’ils obéissent simplement aux consignes, M. Barrette va peut-être trouver que les gestionnaires du réseau font des boucs émissaires plus commodes que ses nouvelles « partenaires ».

15 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 8 février 2018 05 h 40

    De la stratégie

    La volte-face du bouillonnant ministre s’explique évidemment, comme la plupart des décisions gouvernementales qui seront prises et annoncées d’ici octobre prochain, par la date butoir des élections qui pointent à l’horizon. Et compte tenu du capital de sympathie dont bénéficient les infirmières et du boulet que représentent et la présente situation et l’actuel titulaire de la santé et des services sociaux, il est clair que ce dernier s’est fait « parler dans le casque » et que sa volte-face inattendue, voire obligée, ne tient que du - malheureux - calcul stratégique.

  • Linda Dauphinais - Inscrit 8 février 2018 08 h 03

    Le chaos organisé...

    Cette gouverne qui ment depuis trop longtemps... La phase II du grand démantèlement de nos acquis sociaux... Les médecins spécialistes à la barre du gouvernement se sont votés des salaires faramineux..

    On parle beaucoup du travail acharné des infirmières et des heures supplémentaires éhontées de celles-ci... Cela existe pourtant depuis l'ère Charest déjà... Les infirmiers-infirmières sont obligé-es de faire leurs heures supplémentaires même grippées.... faut avoir un sacré toupet.. pourquoi s'acharner autant auprès de ce groupe de travailleurs-travailleuses... Ce que ces loustics veulent, c'est tout simplement tout envoyer cela à la privatisation.... faire comme au USA... Ces gouvernements de néolibéralisme hyperconservateur sont dangereux à tous points de vue... Et ne pensez pas que cela va vous couter moins cher... Les hyperConsommateurs en veulent encore et toujours plusss... car l'argent est une drogue dangereuse à consommer...

    • Jean-Yves Arès - Abonné 8 février 2018 13 h 03

      " des heures supplémentaires éhontées de celles-ci... "

      " Les infirmiers-infirmières sont obligé-es de faire leurs heures supplémentaires même grippées.... "

      De un les infirmières " grippées " sont prier de rester chez elles pour une raison bien bien facile a comprendre...

      Et vue que le temps supplémentaire est causé par l'absentéisme, on comprend qu'en générale il n'y a pas présence de gène particulier a prendre un congé pour cause de maladie véritable.

      Ensuite, aux nouvelles hier on nous faisait part de deux infirmières qui, pour avoir refusé de faire du temps supplémentaire obligatoire (HSO), ont subit ce que le prof universitaire Patrick Martin décrivait avant-hier comme étant une « contrainte absolue », soit une réprimande qui consiste a être forcée de prendre une journée de congé non-rémunérée.
      Un supplice sans nom n'est-ce pas?

      Et qu'en est t'il du taux d'utilisation des HSO que ce même prof qualifiait de « phénomène que nous pourrions aisément qualifier d’esclavage moderne rémunéré », et qui toujours selon lui serait passer « à un mode quotidien de gestion du personnel infirmier »

      La réponse qui est venue d'une gestionnaire du département de chirurgie d'où émane les réprimandes. En 2017 le temps supplémentaire obligatoire y a été utilisé trois fois.

      Trois fois en un an. Voila pour les contraintes absolues au quotidien !

      Voilà pour le sens de la mesure de ce prof chercheur universitaire a la faculté des sciences ( ! ) infirmières...
      Cela fait vraiment une belle jambe a l'Université Laval !

      Et voilà aussi pour le sens de " l'équilibre " du traitement de ce sujet au Devoir.

      http://www.ledevoir.com/opinion/idees/519399/peur-

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 8 février 2018 09 h 10

    Chronique on ne peut plus pertinente


    Et très drôle, malgré le sujet.

  • Michel Lebel - Abonné 8 février 2018 09 h 57

    Une situation inchangeable!

    La question de la prétendue, sans doute réelle, surchage de travail de infirmières, est ''vieille comme le monde'' au Québec. Bien des infirmières m'ont dit que sans elles (et leur dévouement), le système de santé s'écroulerait. Ma perception est qu'on a abusé d'elles, sans toucher aux problèmes de fond qui les concernent. Le ministre Barrette n'a fait que comme ses prédécesseurs.
    Le système de santé est comme un gros paquebot. Son parcours prend beaucoup de temps et d'efforts pour changer sa course. De fait peut-être est-il inchangeable? Comme les urgences et le corporatisme des médecins, qui veulent toujours continuer mordicus d'être payés à l'acte. Il faudrait alors tout simplement vivre avec la situation! Je crois que bien des Québécois ont tiré cette conclusion. Triste mais lucide constat.

    Michel Lebel

  • Jean-Yves Arès - Abonné 8 février 2018 10 h 00

    On remarquera que..


    Le sondage Ipsos-La Presse n'est pas vraiment publié. Seul un compte rendu de journaliste est disponible.
    On ne sait donc rien des questions posés ni de la période qu'il couvre. Avec une telle opacité le médias, et les médias, ont beau jeux de l'instrumentalisé a souhait selon leur habitude de vouloir diriger l'opinion.

    • Linda Dauphinais - Inscrit 8 février 2018 13 h 44

      Désolée M. Ares, pour connaitre personnellement des infirmières ayant du aller travailler malgré leurs états de santé défaillant dont la grippe!!!, je sais que la gestion des libéraux fait tres mal à ce corps de métier...

      Et on ne peut faire du surtemps lorsqu'on travaille avec des personnes malades,handicapées... Il faut être en forme, sensible, à l'écoute et ce n'est pas en faisant des heures de travail indues (12 heures de suite c'est inhumain...meme si c'est payé... et c'est pourquoi il y a tellement de burn out.... Une horreur)....