Faire son cinéma à Télé-Québec

Côté orientations culturelles, la main droite ignore parfois ce que fait la main gauche. Ainsi la SODEC invite-t-elle à la barre des films un nombre accru de femmes, d’autochtones, de minorités ethniques. Tant mieux, d’ailleurs. La multiplicité des voix éclaire les esprits.

Reste que la future politique culturelle aura intérêt à attacher tous ses fils pour faire rouler le mobile. Ça danse aussi à contretemps.

Prenez Télé-Québec. Le 22 février prochain, notre chaîne d’État — ci-devant Radio-Québec jusqu’en 1996 — célébrera son cinquantenaire. Au long des semaines et des mois s’enchaînent émission spéciale, colloque, spectacle, livre, concert, microsite et tout le bazar.

Sans vouloir écorcher sa grille générale plutôt inspirée, on lance un oeil moins tendre vers une programmation cinéma souvent décollée des grands principes d’ouverture à la différence, énoncés en haut lieu.

Nombreux sommes-nous à avoir connu l’âge d’or où Daniel Lajeunesse courait les festivals pour dégoter les meilleures perles à offrir à cette chaîne. Durant 33 ans, cet homme, par ailleurs délicieux, évanoui du décor en 2007, aura formé des générations de cinéphiles devant le petit écran de TQ.

Aujourd’hui, le menu septième art paraît plus hasardeux : maintes productions anglo-saxonnes doublées, surtout américaines (un lot de westerns) dans la case fréquentée du samedi. Davantage d’oeuvres québécoises et européennes aux rendez-vous du vendredi et du dimanche, mais décollées de l’actualité culturelle, sans mises en perspective. Et pourquoi ce film-ci et pas celui-là ?

Depuis le temps que des distributeurs d’ici se disent outrés de voir leur catalogue de films boudé par la chaîne, on tend l’oreille à leurs cris. Comme eux et bien des cinéphiles, j’invite ce diffuseur public doté d’une mission éducative et culturelle à afficher une ligne éditoriale cinématographique claire.

Le mémoire du Regroupement des distributeurs indépendants du Québec, venu nourrir la future politique culturelle du Québec, réclamait entre autres de TQ un cahier des charges, avec pourcentage d’oeuvres financées par la SODEC. Juste revendication !

Absents de Cannes, les acheteurs de Télé-Québec sont présents au TIFF où abondent les productions américaines ; ça doit bien signifier quelque chose.

Il est clair que cette chaîne reçoit moins d’argent qu’autrefois pour investir en amont dans la production de films et pour accéder en primeur télé à plusieurs longs métrages porteurs. Auquel cas, l’État devrait mieux l’épauler.

Un écosystème fragilisé

Pour l’heure, Martin Desroches, de Funfilm, comprend mal à quoi mènent les beaux discours de parité et de diversité de la SODEC quand des films de femmes inspirées comme Ava, de la Française Léa Mysius, et Avant les rues, de la Québécoise Chloé Leriche, en langue attikamek, sont rejetés des ondes d’État. « Bientôt, on va acquérir de moins en moins d’oeuvres d’auteur, faute de pouvoir les placer à la télé », soupire-t-il.

Précisons que ces distributeurs lancent d’abord leurs films en salle, qui rebondissent sur les plateformes numériques avant d’atterrir au petit écran. Or, si un maillon casse… « Tout l’écosystème en est fragilisé, dit Louis Dussault, de K-Films Amérique. Télé-Québec semble avoir arrêté d’acheter depuis trois, quatre ans. On leur envoie des scénarios de films en prévente. Ils ne nous répondent même pas. »

Armand Lafond, d’Axia Films, renchérit : « Je vends des films à TV5, à Radio-Canada de temps en temps et à TFO, mais un client comme Télé-Québec n’est plus depuis longtemps dans nos cordes… » Et d’évoquer le bon temps où Daniel Lajeunesse consultait les distributeurs québécois et les appuyait. Snif !

Le directeur de la programmation à Télé-Québec, Denis Dubois, affirme laisser à ses acheteurs de films beaucoup de latitude, compte tenu du budget et des orientations de la boîte, qui vise un public accru. « Sans niveler le contenu, dans un mandat éducatif et culturel au sens large, on n’est pas allergiques au cinéma américain, tout en diversifiant l’offre. »

En gros, leur démarche serait d’accompagner et d’ouvrir l’esprit des spectateurs sans imposer d’emblée des films de niche. Comme spectateurs, on nage en plein brouillard.

« Toutes les chaînes achètent moins qu’autrefois, ajoute Damien Detcheberry, d’EyeSteelFilm. Aux modèles qui changent avec la vidéo à la carte, les télés n’ont pas encore trouvé de réponses. » À son avis, Télé-Québec gagnerait à se concentrer sur sa mission culturelle au cinéma, plutôt qu’à viser les cotes d’écoute. « C’est sur la durée que se créent de nouveaux publics cinéphiles. »

Denis Dubois à Télé-Québec assure entendre les critiques à sa programmation cinéma, tout en voyant d’autres spectateurs s’en enchanter.

Vivement quelqu’un pour trancher !

« On va bouger en fonction des conclusions de la future politique culturelle du Québec », conclut-il.

Reste l’espoir de trouver dans cette politique une philosophie de cohésion entre les joueurs de sa cour. En bon québécois, c’est lui souhaiter d’avoir un peu de suite dans les idées.