«Mais, hey, c’est un succès»

Il aura fallu une jeune femme aux cheveux roses, un anneau dans le nez et les larmes aux yeux pour enfin nous donner l’heure juste. « Je suis brisée par mon métier, j’ai honte de la pauvreté des soins que je prodigue », écrivait sur sa page Facebook Émilie Ricard la semaine dernière.

Le voici donc, le vrai « visage des soins infirmiers » ne ressemblant en rien à la mine réjouie du ministre de la Santé lorsqu’il nous entretient, lui, de ses prouesses dans le domaine. Comme par hasard, la réforme du système, orchestrée à grands coups de baguette depuis trois ans, revêt une tout autre allure sous la plume de cette jeune infirmière « exténuée » qui songe, comment s’en surprendre, à réorienter sa carrière.

Avant ce cri du coeur, il était facile de s’en laisser imposer par l’auguste ministre et par des chiffres qui, sans tout dire, indiquent quand même certaines améliorations : 15 % de réduction d’attente dans les urgences et hausse de 30 % des personnes ayant un médecin de famille. Mais pour le reste ? Pour ce qui est du tordage de bras de la loi 20 et du sabrage pantagruélique de la loi 10 — abolition de 18 agences de santé et fusion de 182 autres, abolition des conseils d’administration dans les hôpitaux, des représentants élus par la population et du commissaire à la santé, diminution draconienne des établissements (de 350 à 34) et des administrateurs (de 7000 à 680) —, qui pouvait vraiment dire ? CSSS ou CISSS, qui sait faire la différence ? La bureaucratie étant ce qu’elle est et les professionnels de la santé, souvent peu doués pour l’administration, qui pouvait jurer que ce régime maigreur n’était pas, en partie du moins, indiqué ?

Alors, merci à Émilie pour sa lanterne. Son texte met à nu, d’abord, les prétentions du ministre concernant le manque de motivation des femmes dans le milieu (médecins comme infirmières). Selon lui, les femmes bouderaient le travail qui leur est offert, ce qui expliquerait une bonne partie de la dysfonction du système. « La balle est dans le camp des infirmières », dira le Dr Barrette en réponse à Émilie — une autre façon de dire « elles ont juste à prendre les postes offerts ».

Pourtant, cette pénurie, loin d’être un manque d’appétit pour le travail, est une pure fabrication, disent les fondatrices de l’Observatoire infirmier, Marilou Gagnon et Amélie Perron. « Elle est le résultat direct d’une épidémie de congés de maladie, de démissions, d’absentéisme en tous genres, de gel d’embauche, de perte de postes infirmiers, de mises à pied, d’épuisement […] et d’abandon de la profession ».

Le travail d’infirmière, bastion de femmes s’il en est un, est depuis trop longtemps méprisé dans le système de santé. Le contraste entre le traitement de faveur accordé aux médecins, primes « à la jaquette » et « à la ponctualité », en plus de salaires faramineux, et celui qu’on réserve au personnel infirmier, pour qui les heures supplémentaires obligatoires sont une « mesure complètement normalisée depuis 25 ans », n’aura jamais été aussi criant.

Malheureusement, Gaétan Barrette n’est pas exactement la personne tout indiquée pour mettre fin à ce deux poids, deux mesures. Si on regarde l’ensemble de son oeuvre, deux choses sautent aux yeux : le traitement de faveur accordé aux médecins et, surtout, la concentration des pouvoirs. Le partage des décisions et la démocratisation des instances ont été sacrifiés au profit d’une concentration des pouvoirs dans les mains du ministre. La pyramide est désormais beaucoup plus petite, mais aussi beaucoup plus pointue — précisément le contraire de ce que devrait être une bonne gestion des affaires publiques, disent les auteurs de Why Nations Fail.

Selon l’économiste Daron Acemoglu et le politicologue James Robinson, ce qui différencie les pays qui réussissent des pays qui échouent n’est ni la culture, ni la géographie, ni même les richesses naturelles, mais bien la qualité des institutions. « Une nation prospère lorsqu’elle développe des institutions politiques et économiques “inclusives” et elles échouent lorsque ces institutions concentrent le pouvoir et les opportunités dans les mains de quelques-uns ».

Exactement ce que s’évertue à faire Gaétan Barrette depuis de nombreuses années.

On sabre les instances démocratiques, on empêche la transparence, on concentre les pouvoirs, on privilégie les plus riches, on méprise, voire on « violente » le personnel infirmier… « mais, hey, dit Émilie, la réforme est un succès ».

29 commentaires
  • Joane Hurens - Abonné 7 février 2018 04 h 10

    Où peut-on voter si on a aimé la chronique?

    J’aime les nouveautés du Devoir mais je n’ai pas trouvé où l’icône.

    • Claude Bernard - Abonné 7 février 2018 10 h 08

      Et comment fait-on pour voir tous les commentaires?
      Quand on clic sur le lien rien ne se passe.

  • Gilles Donat Beauchamp - Abonné 7 février 2018 06 h 24

    Le succès de la renovation

    Au debut l entreprise se voulait Gaetqn Barrette Rénovation. Apres 4 ans on se rend compte que c était Gaetan Barrette DESTRUCTION. C est ce qui arrive à notre systeme et on a toujours pas plus de ressources et je dirais mois de ressources que jamais . Belle réussite....

  • Pierre Bertrand - Abonné 7 février 2018 06 h 30

    Barrette et les jeux d'échelles !

    Bonjour,

    Bonne chronique, mais il me semble que de faire reposer l'analyse sur les écrits d'économistes qui traitent de sujets d'une toute autre échelle me semble un peu tiré par les cheveux non ?

    Pierre Bertrand

  • Nicole Delisle - Abonné 7 février 2018 07 h 16

    Mais, hey, il y en a encore qui veulent voter PLQ!

    Quant on voit les sondages révélant que Le PLQ vogue toujours en 2e place, on ne comprend pas que certains soient encore aussi friands de services publics charcutés au point de faire souffrir les gens qui y travaillent comme ceux qui reçoivent les services. La santé est devenue le domaine exclusif des médecins
    qui se sont faits octroyés des rémunérations et primes au travail qui dépassent l’entendement. Le reste du personnel infirmier est considéré comme des esclaves au service de ces pachas. On a charcuté leurs conditions et fait du temps supplémentaire une règle qui s’applique depuis des décennies. Et on ne semble rien faire pour améliorer les choses! Alors, quand on prétend vouloir encore voter pour ce parti, c’est qu’on leur signifie que l’on est d’accord avec cet état de fait et que l’on est prêt à sacrifier la vocation d’infirmière.
    Car la profession va perdre ses meilleurs éléments et n’en attirera pas beaucoup d’autres. Sommes-nous prêts à risquer un manque de soins appropriés pour nous et les nôtres dans nos hôpitaux quand celles qui les prodiguent vivent de telles conditions inacceptables qui ouvrent la porte à des erreurs graves? Elles n’ont
    pas à tenir le réseau de la santé à bouts de bras! Si nous voulons mieux, on sait alors pour qui ne pas voter!

    • Michel Blondin - Abonné 7 février 2018 10 h 24

      Le réseau anglais de la santé donne de bon soin, reçoit plus d’argent, plus d’investissement toute proportion gardée pour les besoins de cette riche caste. Ils sont couverts par l’establishment d’Ottawa et les sbires québécois. Pour ces derniers, ils s’auto-desservissent en servant la fausse patrie. Un effet pervers de colonisés.

      Ce n’est pas le cas de l’organisation des services de santé dans le ROQ, le « Rest of Quebec ». C’est une affaire de détournement de services à la patrie. Il est en train de se former une caste de richards en têteux de pouvoir pour avantages à venir. L’engagement pour la patrie comme celui des américains ou des français n’existe ni dans ce pays sans culture propre ni dans l’autre, en trahison des élites.

      Ce crie "je suis Émilie" que Francine Pelletier met en lumière ici est une illustration du phénomène plus répandu de l’abandon par notre élite des "vraies préoccupations" et des argumentaires artificiels pour mettre des cataplasmes sur les maux en santé. L’argent et le prestige de la nouvelle classe de richards, ces médecins tout genre, viennent détourner le sens de l’engagement social et humanitaire.

      Ils rejoignent les affairistes aux morales dont l’élasticité est proportionnelle aux gains sonnants. Ils ne se gênent même plus pour des primes aux mains sales que d’autres, en copinage, à leurs pieds prennent l’occasion de prendre une cote, en passant. On pourrait appeler ce système, "prendre une Bolduc" du célèbre ministre de la Santé sous Couillard.

      "Je suis Émilie" veut dire aussi je suis en tabarnouche de voir que la nouvelle élite s’autocongratule pendant que les soins s’autodégradent.
      Un ras-le-bol des manières de détourner le service public par de nouvelles castes qui se forment en bande organisée et structurée pour leurs profits au détriment des services. Parfaitement légal, complètement immoral. Voilà notre nouvelle élite qui voteront pour le statut quo.
      « Je suis Émilie » l’expression d’une écœurantite aigue.

    • Solange Bolduc - Inscrite 7 février 2018 16 h 20

      Très bien dit, Michel Blondin! Merci.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 7 février 2018 07 h 27

    Ah, les filles...


    Le plus ironique, selon ce qui devient largement évident maintenant, c'est que si, finalement, ça s'arrange, ce sera ENCORE grâce aux filles. Mais le top, c'est que ç'aura été aussi grâce à celles qui déjà, se démenaient comme des dératées, à raison de 40 heures par jour : 10 patients par jour pendant 16 heures = 160 heures/patients, au lieu de 4 patients pendant 8 heures = 32 h/p * 160 divisé par 32 = 5
    En réalité, les filles, Môssieux Barrette, c’est 40 heures par jour qu’elles vous donnaient… 25 jours par semaine!

    Je prédis ici que vous ne serez pas réélu, mon brave, et que... la terreur, fut votre erreur!
    Have a good one, Sir!

    (Mais le pire du pire, c’est que je suis sûr que les filles vont quand même avoir la bonté de vous écouter.

    Tsé comme dans… « Tandis que Mélanie Joly nous entend, les infirmières vous écoutent … » R.C.

    • Solange Bolduc - Inscrite 7 février 2018 10 h 03

      Ironique, M. Chalifoux ?

      Et pis, si on disait: «Ah, les filles et les garçons, du bon vin j'en ai bu...»

      Si on s'entendait (ou trinquait) entre femmes et hommes, pour faire mentir les Couillard et Barrette de ce monde !

    • Raymond Chalifoux - Abonné 8 février 2018 08 h 32

      @ Solange Bolduc:
      Non pas d'ironie, ici, en ce qui me concerne.
      De un, Chalifoux, la vie lui a donné huit soeurs. Il lui en reste sept, dont une prénommée Solange. Celle, partie, avait fait carrière en soins infirmiers. Ça aide à comprendre un peu l'autre genre.

      De deux, on a dû me prodiguer des soins infirmiers assidus pendant près de quatre mois, en 2017. Et durant ce temps (oh combien pénible), la vérité fut que pour chaque infirmier que j'ai vu à mon chevet, j'ai dû voir10 filles (infirmières ou préposées).

      Il y en a une à qui j'ai dit, à force de la voir courir la broue dans le toupet (il devait être deux heures du matin) - elle avait 27 ans et le sais pour lui avoir demandé - "Beware, overnursing will kill you!" Comme dans "À l'évidence, votre métier vous passionne et les soins, vous ne badinez pas avec ça, mais là, vous m'avez l'air vraiment rendue au bout du rouleau. Votre "look" fait peur! Pensez un peu à vous sinon vous allez casser!" Voilà, soyons clairs. Mes hommages.