Escroc ou bienveillant?

« Une église obsédée par l’argent », titrait en une Le Journal de Montréal lundi. Un dossier de Camille Garnier révélait que l’Église Parole qui libère (PQL), dirigée par l’apôtre Patrick Isaac, était dénoncée par d’ex-fidèles qui estimaient avoir été floués par M. Isaac et son Église. Manipulation, promesses de miracles et incitation à verser 10 % de ses revenus comme « offrandes sacrificielles » sont au nombre des allégations. Ce dossier divise : Patrick Isaac, escroc ou homme bienveillant ? C’est compliqué.

Nous sommes conditionnés à avoir une conception manichéenne du monde, qui nous porte à apprécier les choses selon des principes absolus du bien et du mal : Dieu et Satan. Sangoku et Freezer. Blanche-Neige et la sorcière. Il est ainsi difficile d’accepter que toute personne, y compris les gens que nous admirons, a des torts, certains plus graves que d’autres.

Ceci est d’autant plus vrai pour l’abus de pouvoir. Considéré un péché répugnant, celui-ci prend généralement racine, ironiquement, dans la vertu réelle ou perçue qu’on reconnaît à un individu. Avant de discuter plus avant du cas Isaac, permettez-moi de parler de Michel Venne.

Je suis tombé sous le choc lorsque j’ai lu qu’il était visé par des allégations de nature sexuelle. Entrepreneur social de renommée, Michel Venne inspirait le secteur de l’innovation sociale.

Or, ce sont justement les admirables activités professionnelles de Michel Venne qui lui ont permis de développer l’influence l’ayant placé en position de trahir, comme on l’allègue, la confiance de femmes. C’est ça, l’abus de pouvoir : l’utilisation impropre, par un individu, d’un rapport de force inégal à son avantage. Tout le monde est à risque de commettre des inconduites, mais une personne érigée en héros en vertu des bienfaits qu’elle sème aura acquis un statut augmentant les risques que cela se produise.

Loin de plaindre le sort de Michel Venne, sur qui ne pèse aucune accusation, rappelons-le, je crois les allégations portées à son endroit et condamne sans réserve les gestes qui lui sont reprochés. Et advenant que les plaintes à son endroit soient prouvées, il devra bien sûr répondre de ses actes devant la loi. Il y a une certaine sagesse, toutefois, à éviter de conclure que Michel Venne, ou tout autre individu qui aurait commis des actes similaires, est un monstre. On aime départager le monde entre les gentils et les vilains, mais la réalité n’est pas aussi binaire que l’axe du Bien et du Mal.

À démoniser les pécheurs, on se prive de l’occasion d’examiner avec curiosité les zones d’ombre qui font partie de l’expérience humaine, de comprendre ce qui motive les individus à poser des gestes ignobles, de porter un regard sur les systèmes qui autorisent ces gestes et de réfléchir à des solutions limitant les risques de reproduction.

Une vague d’humoristes a cloué Juste pour rire au pilori dans la foulée des allégations contre Gilbert Rozon et s’est lancée à la vitesse de l’éclair dans la création d’un nouveau festival d’humour. Un festival se faisant « autour de valeurs importantes, des valeurs de gestion éthique, de responsabilité sociale », dit Martin Petit. Avons-nous tiré toutes les leçons de l’affaire Rozon ? J’en doute.

Examiner les gestes sans mépris pour la personne. N’est-ce pas l’évangile qui condamne le péché et non le pécheur ? « Moi non plus, Je ne te condamne pas : va, et désormais ne pèche plus », a dit Jésus.

Alors, l’Église PQL, une escroquerie ? À l’évidence, des individus vantent les bienfaits de cette Église. Des internautes affirment, par exemple, que cette Église les a aidés à s’affranchir de l’alcoolisme. Le comédien Gardy Fury affirme que Patrick Isaac a eu une influence positive dans sa vie. Rachid Badouri, quant à lui, considère les Isaac comme sa famille. J’ai moi-même eu, dans les dernières années, quatre ou cinq échanges informels avec Steve Rasier, pasteur au sein de l’Église PQL et ancien gérant de Rachid Badouri. M. Rasier a toujours été sympathique à mon égard.

Ce qui précède ne devrait pas nous exempter de porter un regard critique sur les révélations du Journal de Montréal. Georges Laraque raconte que, lors d’une cérémonie de l’Église, l’apôtre Isaac a empoigné les sous au fond du panier de la quête et les a lancés devant la foule, criant que « ce n’est pas avec des sous qu’on bâtit une Église ». À elle seule, cette affirmation illustre un comportement indéfendable.

Les circonstances de cette affaire soulèvent de sérieux doutes à l’égard de la probité de l’Église PQL. Pour l’instant, cette dernière se défend en dénonçant la faiblesse de l’enquête du Journal de Montréal et en offrant son interprétation de la Bible. Ce n’est pas suffisant. Si l’Église PQL est aussi intègre qu’elle l’affirme, elle devrait, à tout le moins, divulguer de façon détaillée son utilisation des fonds que lui remettent ses fidèles.
 

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Rectificatif  

Dans sa chronique du 2 février 2018, notre collaborateur Fabrice Vil a affirmé qu’il croyait les allégations de nature sexuelle portées à l’endroit de Michel Venne. Le texte a pu laisser penser que l’opinion de M. Vil était basée sur des faits démontrés étayant les allégations présentes dans le débat public qui auraient autrement été portées à sa connaissance. Ce n’est pas le cas. Nous nous excusons à M. Venne pour les inconvénients causés par les propos diffusés.

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