Odette a du Prévert sous le chapeau

Le moral au beau fixe, Odette Pauzé LeBlanc est entourée de sa fille Brigitte et de sa dame de compagnie, Françoise Bolduc, deux remparts contre la solitude.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le moral au beau fixe, Odette Pauzé LeBlanc est entourée de sa fille Brigitte et de sa dame de compagnie, Françoise Bolduc, deux remparts contre la solitude.

On ne s’y trompe pas. L’odeur de sauce brune réchauffée, de télé pas de son, d’urine, d’ennui qui suinte la résignation, nous saute au visage dès la sortie de l’ascenseur. Il est midi. L’air hébété, ils sont tous regroupés dans une petite salle, derrière leur plateau figé, derrière leur bavoir usé, derrière leur mémoire en bouillie.

Quelques préposées, toutes des immigrantes, s’affairent à donner la béquée en silence. Ça ne prend pas un ministère de la Solitude pour saisir la détresse qui loge à cette enseigne.

Nous sommes dans le pavillon Alfred-DesRochers de l’Institut universitaire de gériatrie de Montréal, le dernier arrêt des « bénéficiaires ». On ne dit plus « des vieux », même si nos déchets sont mieux « valorisés » que nos aïeux.

Ce midi, sur le plateau d’Odette, il y a trois boules, une brune, une blanche et une orange. « Rien pour se pâmer », confie Odette, qui grignote la quiche que sa fille Brigitte lui a achetée à la pâtisserie. La vieille dame ne se plaint pas, ce n’est pas dans sa religion, « c’est comme ça ». Et elle préfère manger dans sa chambre devant une reprise de MAtv sur Les filles du roi.

 

Odette Pauzé LeBlanc réside ici depuis six ans, peut-être plus, on perd le fil tant les saisons finissent par se ressembler. Je connais Bibi depuis 25 ans et sa mère tout autant. « Tu viens pas souvent ! » me tance Odette, un rien moqueuse. J’ai un peu honte, elle a raison.

Bibi, elle, visite sa maman chaque semaine même si elle habite loin, malgré son emploi d’ergothérapeute auprès des enfants en difficulté, ses trois ados, un chum qui a eu le cancer il y a deux ans et la vie qui ne te fait pas de cadeau.

Fille unique, elle veille sur sa vieille mère, comme elle s’est occupée de son père atteint d’alzheimer. Elle l’a hébergé au-dessus de chez elle durant trois ans. Une téléréalité. Si la patience se cherchait une porte-parole, je lui refilerais son numéro. Les vieilles confuses de l’étage, en quête de câlins, lui arrachent ses vêtements sur le dos lorsqu’elle débarque avec son sourire de deux tonnes sur un frame de chat. « Elle est fine. C’est pas n’importe qui, ma fille ! »

Odette est toujours contente, un modèle de résilience, même depuis le décès de son cher Guy, un Acadien qu’elle a connu à 26 ans. Elle porte son petit bonnet de laine à la Che Guevara, hiver comme été, et enfile les jambières de hockey de son petit-fils pour se garder au chaud. Les préposées viennent parfois lui quémander un conseil matrimonial : « Il faut que l’homme aime plus que la femme pour que ça dure ! » assure-t-elle.

Parfois aussi, les préposées d’origine haïtienne ou arabe ressortent de sa chambre scandalisées ; Odette, à qui il arrive de s’égarer, raconte des choses osées.

« Une orange sur la table / Ta robe sur le tapis / Et toi dans mon lit / Doux présent du présent / Fraîcheur de la nuit / Chaleur de ma vie. »

« Pensez à Dieu, madame Pauzé ! Pensez à Dieu ! » Elles sont convaincues que la dame de 88 ans délire, alors qu’elle leur récite de mémoire du Jacques Prévert.

Le feu de la transformation ne peut être traversé que dans la solitude

 

La dame de compagnie

Brigitte, sachant tous les dommages que la solitude peut faire subir au coeur et au corps, a embauché Françoise Bolduc, une dame de compagnie au sourire large qui offre ses services privés dans le pavillon, à 15 $ l’heure. (Vous lirez l'article de ma collègue Isabelle Paré, publié vendredi dernier.) Elle ne manque pas de clients et y passe le plus clair de ses journées. La pimpante septuagénaire visite des « à peine plus vieux » qu’elle depuis des années.

Odette demeure son plus beau cadeau de 2017. « Elle est unique. Je n’en ai jamais rencontré une comme ça en 25 ans. Son humour, sa vivacité ! Elle se trouve chanceuse de tout.

En général, les personnes âgées sont tristes d’être mises à l’écart. Moi, je suis tellement bien auprès d’elles. » Françoise rend toutes sortes de services, fait la lecture ou la lessive, donne à manger, joue au Scrabble, brise des murs de silence. C’est l’ange qui passe et nous donne l’impression de compter ici-bas.

Elle se désole de toutes les compressions budgétaires qui ont confiné les « clients » dans leur chambre faute d’activités de loisirs, de personnel, ne serait-ce qu’un peu d’étirements quotidiens pour ces vieux corps qui se fossilisent dans leur couche. « Les gens peuvent bien avoir peur de vieillir en CHSLD. J’ai tout vu ici… Je ne peux pas parler. Moi, je serai une vieille dame indigne. »

Que la force me soit donnée de supporter ce qui ne peut être changé et le courage de changer ce qui peut l’être, mais aussi la sagesse de distinguer l’un de l’autre

 

Une comtesse à l’étage de l’oubli

Le bonheur attire le bonheur, la poésie aussi. Monsieur Khalo, le voisin égyptien d’en face, un autre érudit, débarque avec son déambulateur et sa valise à roulettes pour faire sa visite quotidienne. « Appelez-moi Antoine ! »

Il déguste son Pepsi en écoutant Odette parler de son amour pour l’empereur Marc Aurèle et ses pensées philosophiques.

« Elle a un charme… et elle est coquette. » Il apprécie sa compagnie et la surnomme « La comtesse ». « Il n’y a qu’une seule comtesse dans toute la maison ! Et il n’y a rien de trop beau pour elle ! » Faut pas croire, monsieur Antoine, 76 ans, a toute sa tête, et il a déjà une amoureuse de 97 ans dans une autre résidence, « sa » Jacqueline. « Je ne suis pas un polygame ! »

Il nous parle de sa prostate pour expliquer sa perte d’autonomie à la suite de l’opération pour le cancer. « La sexualité a changé aussi… » Odette ne s’en émeut pas et sirote son doigt de porto, son péché mignon avec les madeleines et le chocolat noir.

Les hommes, c’est fini, avec ou sans prostate. Monsieur Antoine l’observe, médusé par la « comtesse » qui ne mérite rien de moins qu’un lord à son avis. Il voudrait être son chauffeur pour rester dans les confidences.

Odette nous récite un poème qu’elle a composé, paru dans Le Devoir lorsqu’elle avait 18 ans. Elle oublie le passé récent mais se souvient avec précision du passé lointain. Le contraire de vous et moi qui avons tout oublié du passé pour nous jeter dans l’immédiat.

Je promets à Odette de repasser avec une bouteille de porto et des madeleines. « Anytime ! » lance-t-elle, sur l’air de « j’ai tout mon temps »… Je suis certaine qu’elle n’oubliera pas. Et moi non plus.

L’ombre sans médaille

Vous venez quatre à six fois par semaine prendre soin de votre ex-mari dont vous êtes séparée depuis dix ans, le père de vos deux enfants. Vous m’avez dit : « Ici, c’est la Rolls des CHSLD. C’est le showroom pour les visites de ministres. » Je vous ai demandé pourquoi, à 71 ans, vous vous occupiez de votre ex, alzheimer, historien des religions désormais sans église, alors que vous comptiez quitter le Québec et terminer votre retraite sous des cieux plus cléments. « Parce que je ne me sentirais pas bien de faire autrement. Je le dois aussi à mes enfants, pour qu’ils demeurent insouciants. Ne faites pas de moi une mère Teresa, surtout… »

Vous lui avez donné à manger. Vous avez poussé son fauteuil jusque chez le dentiste. Je vous ai vue quitter le pavillon à pied, vers 15 h 15, en même temps qu’un bataillon de préposées sous-payées qui terminaient leur quart de travail, toutes des Haïtiennes dans leurs blouses blanches ou roses. Vous faites partie de ces proches aidantes qui ne reçoivent pas de salaire, pas de médaille, pas même un merci. Vous êtes l’humanité anonyme et le dévouement maternel. Vous êtes la reine des ex.

Choisi d’apporter à Odette, lors de ma prochaine visite, le livre Mon année haïku de Pascale Senk. « Un poème et sa méditation chaque jour pour être plus présent dans votre vie. » Celui du 2 février va comme suit : « malgré la pluie/ la neige ne quitte plus/ la tête du vieillard »— Christian Cosberg. C’est charmant, et je vais commencer une activité en CHSLD : à chaque jour suffit son haïku.
 

Lu cet article du Globe and Mail sur les études faites au sujet du lien entre inflammation, maladies chroniques et solitude. Passionnant.
 

Retenu mon souffle en lisant le dossier Mourir seul dans le numéro courant du magazine L’actualité (février 2018). La journaliste Noémi Mercier s’est intéressée à tous ces vieillards non réclamés, enterrés dans l’anonymat et dont le nombre augmente sans cesse. Pas un sujet sexy, mais essentiel, ça oui.
 

Écouté ce segment radio sur les amis à louer au Japon où des acteurs et actrices trompent la solitude de leurs clients de façon platonique. On développe désormais des robots ou des hologrammes interactifs pour meubler l’isolement. Le Japon, champion du monde du vieillissement de la population, vient juste avant le Québec. Bientôt dans un CHSLD près de chez vous !
 

Aimé cette idée d’un centre pour personnes atteintes d’alzheimer et de démence, en Arizona, qui les met à contribution pour s’occuper de chatons abandonnés. C’est mieux qu’un chat électrique (oui, oui, ça existe), c’est vivant et la zoothérapie trompe la solitude. Les photos sont touchantes.

5 commentaires
  • Yvon Forget - Abonné 2 février 2018 11 h 02

    Humanisme.

    Que de valeurs d'humanisme nous devons re-découvrir, découvrir ou inventer pour "la suite du monde" chez nous. Bonnes réflexions à ceux qui s'y addonnent, des plus inventifs aux membres des élus assemblés.

  • Gilles Théberge - Abonné 2 février 2018 13 h 46

    « «Pensez à Dieu, madame Pauzé ! Pensez à Dieu ! » Elles sont convaincues que la dame de 88 ans délire, alors qu’elle leur récite de mémoire du Jacques Prévert.» »

    Ouais...!

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 2 février 2018 14 h 50

    Éveil spirituel !


    «  La vie est en réalité une alternance de vie et de mort . « 

    Vertical le jour , nous agissons sur le plan physique ;

    Horizontal le soir , nous nous resourçons dans le plan astral .

    Juste est la poésie de Hélène Dorion et sage est Marc Aurèle !

    Reste que l’interprétation de la vieillesse , la maladie , la mort . . .

    appartient à notre évolution spirituelle personnelle , oui ⁉️

  • Denis Paquette - Abonné 2 février 2018 16 h 16

    en viellissant peut-être sommes nous,de ce dont nous nous sommes faits

    quel aventage d'avoir un peu de culture en viellissant, peut être que ca nous permet a notre maniere d'enjoliver nos vieux jours, enfin c'est ce que je crois, il est tellement plus agréable de penser aux belles choses écritent, par des gens de talents que de se nourrir d'insignifiances, madame dans quelques années j'espère juste d'avoir cette chance, le reste n'est pas important

  • Yvon Bureau - Abonné 3 février 2018 13 h 29

    Pour plus de sérénité :

    avoir la garantie de pouvoir y terminer ma vie quand et comment je le veux, et avec qui je le veux. Avec pleine liberté de choix parmi les soins de fin de vie possibles, ma dernière dignité passera par cette liberté de choix.

    Tenez, voici ma dernière Lettre ouverte sur le sujet : Bienvenue dans l'univers des soins de fin de vie Voir sur Google

    Et Soins de fin de vie en CHSLD :
    https://www.lesoleil.com/opinions/carrefour-des-lecteurs/soins-de-fin-de-vie-en-chsld-156e2851474a3266eef00ed829abf88f .

    Merci pour ce très touchant article, Josée.