Présidentielles sans risque

Pourquoi risquer de perdre ses élections, alors qu’on peut éliminer ses adversaires autrement qu’en les battant honnêtement aux voix ?

En 2018, le Venezuela, la Russie, l’Égypte et le Brésil, tout en sacrifiant au rituel électoral, le vident de son sens, à grands coups d’intimidation, de harcèlement juridique et de violence policière…

Quatre pays importants, politiquement significatifs, dont on parle assez souvent : le moins populeux compte 32 millions d’habitants, le plus peuplé environ 200 millions. Des pays qui, au moins une fois dans les dernières années (ou décennies), se sont essayés à la démocratie, avec de vrais scrutins présidentiels, où on laissait les candidats se présenter, les électeurs voter et les scrutateurs compter…

La semaine dernière, de façon quasi simultanée, il est devenu clair que, dans chacun de ces pays, la présidentielle de 2018 sera une farce. Une farce, mais aussi une opération dont les autorités, les partis au pouvoir — et, dans trois cas sur quatre, le président sortant lui-même —, estiment avoir quand même besoin, pour des raisons de prestige, d’apparences ou encore de relations diplomatiques.


 

Mercredi dernier au Brésil, le verdict contre l’ancien président (de nouveau candidat) Lula da Silva — un jugement en appel alourdissant une peine antérieure pour « corruption passive » — visait de toute évidence à mettre hors d’état de nuire un politicien populaire, de gauche, qui caracole dans les sondages (au point d’être capable de dépasser les 40 % dès le premier tour). Une cause vaseuse, une preuve peu convaincante, dans une supposée affaire d’appartement « donné » en pot-de-vin, n’ont pas empêché une lourde condamnation, deux fois plutôt qu’une.

Lula est encore libre ; des recours au Tribunal suprême restent possibles. Mais le candidat est politiquement blessé : il a contre lui une droite organisée, férocement motivée contre le « socialisme » et la redistribution incarnés par les « années Lula ».

Assoiffée de vengeance, cette droite veut utiliser à son profit une justice penchant du même côté. Même si on a vu quelques condamnations de politiciens conservateurs, le favoritisme des tribunaux et des grandes commissions anticorruption est assez clair. Sans oublier l’impeachment de 2016 contre Dilma Rousseff, cas extrême de « justice » politique.


 

Mais le Brésil n’est pas le seul pays où l’on se livre, ces jours-ci, au harcèlement judiciaire d’opposants qui visent la présidence… En Égypte, la veille de la condamnation en appel de Lula, la police faisait irruption dans le bureau du général à la retraite Sami Anan, pour l’arrêter. En annonçant sa candidature quelques jours plus tôt, il s’était rendu, selon les militaires, coupable de « semer la division dans le pays entre le peuple et l’armée ».

En Égypte ces derniers jours, toutes les personnalités qui avaient manifesté l’intention de se présenter contre le président putschiste Abdel Fattah al-Sissi… se sont retirées après des interventions militaires, policières ou judiciaires. Quatre personnalités d’opposition ont ainsi été harcelées ou arrêtées, en tout cas empêchées de se présenter.

Le judiciaire à la botte du pouvoir politique pour assurer la réélection triomphale du président, on le voit aussi en Russie.

L’opposant et blogueur très connu Alexeï Navalny, capable de faire descendre dans la rue plusieurs dizaines de milliers de personnes à Moscou et à Saint-Pétersbourg, a été arrêté hier alors qu’il organisait une manifestation pour préconiser le boycottage de la présidentielle (dont le premier, et probablement unique, tour est prévu le 18 mars).

On a déterré des histoires de manifestations interdites, d’irrégularités financières de sa fondation (mise hors la loi il y a 10 jours)… et l’homme — qui avait déjà fait un très bon score à Moscou lors d’une élection municipale, en 2013 — a vu sa candidature disqualifiée.

Enfin, au Venezuela, on a annoncé mardi une présidentielle anticipée, avec un calendrier resserré pour prendre l’opposition en défaut, alors qu’elle est divisée et que ses principales figures de proue sont en prison ou en exil… La principale coalition d’opposition a été mise hors la loi jeudi par un « Tribunal suprême de justice » aux ordres du président Nicolas Maduro, dans un régime crypto-totalitaire qui, aujourd’hui, baisse le masque.

Le grand recul démocratique dans le monde, c’est aussi cette régression de pays qui semblaient se démocratiser peu à peu, mais qui aujourd’hui battent précipitamment en retraite.

3 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 29 janvier 2018 05 h 13

    Démocratie et valeurs?

    La démocratie est un luxe de pays riches. Ailleurs, elle se heurte à l'égoĩsme des nantis.

    • Daniel Bérubé - Abonné 29 janvier 2018 13 h 07

      ... Et dans quantité de pays, le peuple préfère la nourriture à la liberté... les gouvernements autoritaires permettent rarement les deux en même temps...

  • Michèle Lévesque - Abonnée 29 janvier 2018 17 h 39

    Grignotages

    Notre tradition démocratique fait en sorte que les duels entre partis se jouent 'soft', ce qui ne veut pas dire que cette droite "organisée [et] férocement motivée contre le «socialisme» et la redistribution" n'existe pas chez nous, bien que ce soit sans mesure avec les mascarades macabres observées dans ces pays qui donnaient espoir.

    La disqualification du PQ participe d'un esprit parent, selon moi. Seul parti de centre-gauche avec un programme social-démocrate, il est le seul en lice capable d'assurer cette 'redistribution' de manière réaliste. Alors pourquoi tant d'exagération à le jouer constamment à la baisse?

    Par création et encouragement de rumeurs, quand ce n'est pas carrément par enflure délibérée de 'fake news', on sape constamment sa crédibilité bien au-delà de ses erreurs véritables et du jeu de l’interview musclée. Pour l'instant QS est relativement épargné, d'abord parce que sa masse critique ne menace pas cet establishment véreux, et ensuite parce que son multiculturalisme affiché fait le jeu des fédéralistes, tout en flattant la fibre progressiste dont se targue une certaine 'élite’.

    Une telle tactique a été captée sur le vif ce WE aux Coulisses du pouvoir sur RDI. Dans l'entrevue de Daniel Thibeault avec Jean-François Lisée, il est évident qu'un précieux temps d'antenne a été grugé par un style d'entrevue qui emprunte davantage à Écho-Vedettes qu'à du véritable journalisme d'information. La réaction de Lisée fut impeccable de civisme et de fermeté, mais reste que, au bilan, il a eu moins d'une minute sur les ±9m35s totales pour parler de son programme - et ce n'est pas grâce à Thibeault qui n'a pour ainsi dire pas eu le choix que d'aller sur ce terrain. Ainsi, 90% du temps a été consacré à une chimère (PKP 'chef' et ses avenants dont Québécor) et à des hypothèses (sondage) alors que deux minutes auraient suffi.

    Ces grignotages ne tuent pas la démocratie, sauf que... Et contrairement à la loterie, le hasard n'y est pour rien.