Un Paris durassien

Parfois, dans le lacis des rues de Paris, j’essaie de me figurer l’atmosphère de la ville au temps de l’Occupation. La capitale française a moins souffert des bombardements de la dernière guerre que Londres et que Berlin. Ses carrefours et ses bâtiments sont les mêmes, parfois les noms des hôtels n’ont guère changé, et il est facile de plaquer des scènes d’hier sur les pierres d’aujourd’hui ; témoins muets du pire et du meilleur.

Faut dire qu’à force de voir des films, de lire des ouvrages sur cette période de l’histoire, on a l’illusion de connaître de l’intérieur ce climat de peur et de délation, de rafles et de pénuries, de courages et de lâchetés, ces arrangements avec l’insoutenable qui reprennent vie en nous au contact d’une oeuvre intense.

Ainsi, pour fuir le crachin parisien l’autre soir devant la Seine en crue aux flots brunâtres à ras les ponts, un film bouleversant : La douleur d’Emmanuel Finkiel, cinéaste de la Shoah. Tiré du récit autobiographique de Marguerite Duras, il aborde l’attente anxieuse de son mari déporté, le résistant poète Robert Antelme.

Est-ce en vertu de l’interprétation exceptionnelle de Mélanie Thierry, des plans serrés à la traque des visages ou de l’alliage si fin de tant d’éléments, ce long métrage tiré d’un texte a priori inadaptable ne cesse de me hanter depuis.

Au générique, de vieilles dames pleuraient, retrouvant des échos de leur passé sans doute. La salle s’est vidée en douce, ne laissant plus qu’elles et leurs souvenirs.

Le verra-t-on au Québec ? Pas sûr. Plusieurs films français (ou autres) n’atterrissent jamais dans nos cinémas et celui-ci pourrait bien, hélas ! nous passer au-dessus de la tête. J’écris aussi pour plaider sa cause.

Les détails effacés

La revoici à l’écran, cette atmosphère trouble de la France occupée. De faux et de vrais résistants, ici un inspecteur collabo à ménager (Benoît Magimel, tout en suavité perverse) que fréquente la jeune femme pour lui tirer les vers du nez en se haïssant de le faire. Ces sentiments ambigus envers le mari absent, envers l’amant présent qui lui demande : « À qui êtes-vous le plus attachée ? À Robert Antelme ou à votre douleur ? » m’étaient familiers. Porteurs de l’écriture hachurée de Duras et de ses émotions croisées en récurrence.

Je me souvenais du récit à sa base, publié en 1985 (dont le film, beaucoup plus pudique, reprend plusieurs passages en voix hors champ avec ceux de textes annexes). Appuyé sur ses carnets d’époque, où Duras rappelait entre autres ce voyage en Pologne de Morland (nom de code de Mitterand dans leur cellule de résistance) pour retrouver Antelme, mis en quarantaine au camp de Dachau, squelette de fin de guerre, sauvé in extremis.

Gravés dans ma mémoire, les mots crus qu’avait Duras pour décrire sa maigreur, la nourriture qui ne passait plus, ses déjections aux formes improbables, la misère physique absolue, corps qu’elle soignait tout en s’en éloignant (ils allaient divorcer en 1946). Car rien n’arrive jamais comme les gens pensent, surtout durant des périodes aussi nébuleuses. Et l’homme que Duras attendait ne ressemblait pas au survivant des camps titubant sous ses yeux.

Il m’est revenu qu’Antelme (qui vécut jusqu’en 1990) avait demandé à Duras de ne pas publier les détails (vraiment insoutenables) de sa déchéance physique dans La douleur et qu’elle l’avait fait quand même, évoquant la liberté de création.

Grand débat jamais résolu entre les exigences d’auteurs et les loyautés intimes, ici violées.

Dans le film, du moins, les volontés du mari sont-elles respectées. Le voilà transformé en silhouette lumineuse aux contours flous, effacée sous la complexité des états d’âme de sa jeune femme. On y voit aussi le collabo donner rendez-vous à Marguerite au Café de Flore à Saint-Germain-des-Prés, pour la compromettre dans un nid de résistants.

Et passant ce soir-là devant sa terrasse, cet endroit mythique, quartier général de Sartre et Simone de Beauvoir d’après-guerre, m’a semblé porter seulement l’humiliation de Marguerite.

Le lendemain, au Musée d’Orsay, tout en admirant de rares esquisses sur plâtre de Camille Claudel et les dessins de danse signés Degas, je revoyais en esprit l’ancienne gare d’Orsay, premier avatar du lieu. Dans cet espace enfumé émergeaient des trains les rescapés des camps. La future romancière y attendait jour après jour son mari avec d’autres éplorés munis de photos à exhiber devant des survivants hagards : « L’avez-vous vu là-bas ? Est-elle, est-il encore vivant ? »

Plus loin, rue de Rivoli, l’hôtel Meurice est redevenu pour moi l’espace d’un coup d’oeil celui qu’avait réquisitionné l’occupant nazi, avec la croix gammée arborée sur façade.

Cette semaine — l’art a ce pouvoir-là —, par les mots de Duras, par le film de Finkiel, je me suis offert, entre deux conversations sur la marche des femmes vers un futur meilleur, un voyage dans le temps. Cette ville, plombée par son passé, change à un rythme lent, elle qui aura tout vu.

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2 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 27 janvier 2018 09 h 03

    Paris!


    Paris demeure toujours Paris, incomparable! Mais sous l'Occupation, ça ne devait pas être jojo. Ce fut le théâtre d'actes sublimes et abjects. La condition humaine.

    M.L.

  • Diane Pelletier - Abonnée 27 janvier 2018 11 h 27

    Beau texte

    Mme Tremblay, vous avez cette sensibilité propre à une bonne écrivaine et j'aime beaucoup vous lire. J'ignorais que Marguerite Duras avait soigné un mari exsangue
    qui a passé une éternité aux camps de concentration. Vous décrivez une époque de
    Paris troublante, d'une tristesse infinie. Je ne sais pas si je serais capable de regarder
    le film dont vous parlez, tant un noir désespoir me colle à l'esprit après avoir vu la
    cruauté dont furent capables les Nazis.
    Jamais on ne se remettra de la terreur que m'inspire la vue de documentaires avec
    films d'archive où rien ne nous épargné.