Le lac Saint-Pierre aura disparu dans 100 ans

Dans 100 ans, le lac Saint-Pierre, un des maillons de la Réserve mondiale de la biosphère, aura complètement disparu sous l'effet d'un envasement accéléré et d'un étouffement par les engrais et les matières organiques crachées par les cours d'eau agricoles et les municipalités. L'échéance fatidique pourrait même être devancée si les autorités canadiennes en viennent à autoriser un creusage additionnel du chenal maritime, le grand responsable des changements apportés à l'écoulement des eaux du Saint-Laurent depuis 45 ans, qui font en sorte que les rives du fleuve ne se nettoient plus comme par le passé. L'essentiel du courant — 40 % du débit à certains endroits — est désormais concentré dans ce canal invisible au profit de la navigation commerciale.

Ce constat bouleversant n'est pas le cri d'un militant survolté mais d'un chercheur expérimenté et reconnu, un limnologue du département des sciences biologiques de l'Université de Montréal, Richard Carignan.

«J'ai été tellement scandalisé, dit-il, par les constats décourageants que j'ai pu faire récemment en analysant l'état du lac Saint-Pierre que j'ai décidé de sortir des revues scientifiques et de m'adresser directement au public.» C'est ainsi qu'il a proposé à Québec-Sciences un texte sur l'asphyxie croissante qui frappe le lac Saint-Pierre, un texte bourré de données qui sera publié dans le prochain numéro de la revue et, fait exceptionnel pour cette publication, qui sera signé par le chercheur lui-même.

Richard Carignan conteste les verdicts posés par les gouvernements, qui répètent que le fleuve va mieux qu'il y a 30 ans: «C'est pire qu'à l'époque, affirme-t-il. Les toxiques classiques ont beaucoup diminué, certes. Mais on est en train de remplir le lac. Avant, la pollution menaçait la santé du lac Saint-Pierre. Maintenant, c'est l'existence même du lac qui est menacée. Dans 100 ans, au rythme où vont les choses, le lac Saint-Pierre aura disparu.»

La pollution

Le Saint-Pierre est nettement le lac le plus pollué du Québec, beaucoup plus que la baie de Missisquoi, contaminée d'algues toxiques de couleur bleu vert, ajoute le chercheur. On y trouve des quantités records de matière organique, décrochée des rives par l'érosion causée par le passage des gros navires ou crachée par des cours d'eau agricoles saturés d'éléments nutritifs, chacun charriant plus de pollution sous forme d'engrais et de matière organique que n'importe quel équipement industriel riverain du Saint-Laurent. Le chercheur a même noté des augmentations depuis 1995, sans doute en raison de l'intensité de la production porcine.

«On est maintenant à la croisée des chemins: il faut décider si on veut garder le fleuve et le lac Saint-Pierre en santé ou si on veut un canal pour gros navires», précise l'universitaire.

L'été dernier, Richard Carignan a cartographié l'envasement du lac Saint-Pierre et comparé les résultats obtenus avec ceux du Service hydrographique canadien en 1988-89. Il a relevé à certains endroits des élévations de l'envasement de 1,4 mètre en 15 ans, et ce, dans un lac dont la profondeur moyenne va de trois à cinq mètres! Il y a 20 ans, dit-il, le fond du lac était sablonneux, farci de cailloux. Aujourd'hui, c'est un envasement généralisé, sauf dans les zones où pénètre avec violence le puissant courant du chenal. À ces endroits, Richard Carignan a noté d'importantes marques d'érosion. Plusieurs centaines de milliers de mètres cubes du fond lacustre ont été détachés et poussés ailleurs, ajoutant aux sources extérieures.

Les cours d'eau agricoles qui se jettent dans le lac Saint-Pierre, dont les rivières Yamaska et Saint-François, y apportent chaque année plus de un million de mètres cubes de sols arables. La Yamaska à elle seule contribue à hauteur de 500 000 tonnes, faute de trappe à sédiments et de berges naturalisées. Ces sédiments font partie des six millions de mètres cubes de bonne terre que le fleuve charrie en pure perte chaque année et dont le lac fluvial capte une grande partie avec ses herbiers, d'autant plus efficaces maintenant que leur croissance est stimulée par les concentrations d'azote et de phosphore en provenance du milieu agricole et des rejets d'eaux usées des villes. Pour sa part, l'embouchure de la Saint-François crache tellement de sédiments que la rivière s'est littéralement avancée de près de un kilomètre dans les herbiers du lac en se creusant un chenal dans ses propres alluvions.

Les gouvernements ne se sont pas encore rendu compte de ce qu'on appelle un «bilan massique» du lac Saint-Pierre, c'est-à-dire un bilan de ce qui y entre et de ce qui en sort. Quinze ans de travaux ont cependant démontré à Richard Carignan que la rive sud du lac a perdu une moyenne de un mètre de profondeur pour cause d'envasement accéléré. La rive nord a moins subi les impacts de ce phénomène car on n'y trouve pas d'effluents agricoles aussi riches en éléments nutritifs. Mais la rive nord éprouve un autre problème car l'eau qui passait autrefois entre les îles de Berthier, qui nettoyait cycliquement les marais, ne peut plus faire ce travail. Et pour cause: Ottawa a fait construire toute une série de digues entre les îles pour empêcher l'eau d'y passer! Sans la moindre étude d'impacts! On voulait forcer l'eau à passer par le centre du Saint-Laurent, ce qui rehausse le niveau d'environ un pied: moins cher que de creuser le chenal... Résultat: là où il y avait des cours d'eau, capables de forte puissance en crue printanière, il n'y a plus que des herbiers sans le moindre courant. Les îles sont progressivement en train de se souder entre elles.

Les milieux humides

L'envasement du lac Saint-Pierre, qui fait remonter le fond vers la surface, et les baisses de niveaux en raison de la rareté croissante de l'eau (qui devrait s'aggraver avec le réchauffement climatique) auront un effet combiné qui accélérera la mort biologique du lac.

La disparition physique du lac, ajoute le chercheur, aura un grand impact sur l'écosystème fluvial et ses espèces aquatiques car le lac Saint-Pierre abrite 70 % de tous les milieux humides restants du fleuve. Mais déjà, même s'il abrite des milieux humides d'une grande richesse, les concentrations de phosphore et d'azote y sont telles que sur 60 % de sa surface, les eaux ne respectent pas les «seuils de vie aquatique». En somme, on y trouve trop d'algues filamenteuses et, la nuit, le lac devient anoxique, c'est-à-dire privé d'oxygène, ce qui fait fuir les poissons vers des eaux plus... respirables, si on peut dire.

Il n'est pas impossible de redonner vie à ce milieu et à tous les milieux riverains entre Montréal et Trois-Rivières, eux aussi victimes d'un étouffement progressif par la vase et les algues, qui font disparaître les anciens milieux de vie de la faune aquatique.

«La recette est simple: il faut remplir la voie maritime et repenser la circulation fluviale d'une manière compatible avec le fleuve», affirme Richard Carignan, qui verrait très bien les gros navires s'arrêter à Québec ou à Sept-Îles si on reliait cette ville par un chemin de fer.

Même d'un strict point de vue technique — et en mettant de côté l'énorme défi politique en cause —, le remblayage du chenal maritime ne serait pas une mince affaire. Richard Carignan a calculé que pour le seul tronçon Sorel-Trois-Rivières, ce mégaouvrage invisible à l'oeil humain a exigé l'excavation de quelque 100 millions de mètres cubes de matériaux divers en 150 ans de travaux, l'équivalent de 47 ou 48 pyramides de Khéops! On pourrait aussi déposer l'équivalent de 30 à 35 pyramides de Khéops sur les principaux hauts fonds pour ramener l'ancienne hydraulique fluviale à ce qu'elle était.

Richard Carignan ne croit pas que les Québécois et les Canadiens sont capables d'un pareil coup de barre même si, après avoir complètement artificialisé leurs propres fleuves, on voit maintenant les Américains et les Européens investir des milliards pour tenter de leur redonner vie. Cynique, il précise que «ce sont les Américains qui vont arrêter les Américains» car la bataille est déjà engagée pour la protection des Grands Lacs, eux aussi menacés de creusage supplémentaire, d'écluses plus grandes et plus profondes, en raison des besoins jamais contraints des armateurs et des projets toujours plus grands du Corps des ingénieurs de l'armée américaine.

«Heureusement, conclut-il, la population a visiblement le désir de s'emparer de ces enjeux. On l'a vu avec le Suroît. La population comprend que c'est dangereux de laisser des fonctionnaires et les gouvernements décider derrière des portes closes de l'avenir d'écosystèmes aussi importants.»