La question maudite

S’il fallait encore démontrer combien la question identitaire nous tient tous en otages, marque les partis politiques au fer rouge, fait des ravages dans les cercles d’amis comme aux beaux jours de l’indépendance et creuse, en plus, une tranchée entre Montréal et les régions, alors le manifeste de Roméo Bouchard et Louis Favreau, Penser la gauche autrement, publié en fin de semaine, serait la lecture tout indiquée.

Prenant la « gauche multiculturelle » à partie, MM. Bouchard et Favreau reprochent aux « inclusifs » de favoriser les minorités au détriment de la majorité. Voulant démontrer que la véritable solidarité est davantage du côté de la gauche dite nationaliste, les deux auteurs malheureusement ne réussissent qu’à prouver une chose : la question identitaire n’a guère progressé depuis que Jacques Parizeau nous accrocha cet albatros autour du cou, un certain soir d’octobre 1995.

Sans le vouloir, évidemment. Ouvert à la différence, M. Parizeau a été parmi les premiers à critiquer la « dérive » du PQ concernant la charte des valeurs. N’empêche que son célèbre impair (« C’est vrai qu’on a été battus, au fond, par quoi ? Par l’argent, puis des votes ethniques, essentiellement. ») indique le moment à partir duquel il n’y a plus de revenez-y. À partir de là, le Québec se divise en deux : d’un côté, ceux qui s’inquiètent du sort qu’on réserve aux immigrants ; de l’autre, ceux qui s’inquiètent du sort qu’on réserve à la majorité.

Avec le débat sur les accommodements raisonnables (« Le Québec doit mettre ses culottes ! » clame en 2007 le chef de l’ADQ, Mario Dumont), c’est un véritable fossé qui se creuse entre parties adverses. Hérouxville, la commission Bouchard-Taylor, la charte des valeurs québécoises, la loi 62 sur le port des signes religieux et le détournement de ce qui devait être une commission sur le racisme systémique en un peu n’importe quoi ne feront que creuser la tranchée davantage.

Dès 1995, on le constate avec le recul, la question de l’indépendance est plombée par l’apparition d’une question bien plus compliquée encore. Après tout, « Voulez-vous un pays ? » est une interrogation relativement simple, banale même, en comparaison avec : « Voulez-vous vivre dans une société qui n’est pas celle qui a su assurer votre survie jusqu’ici ? ». Bref, qui n’est pas tricotée serrée. La diversité, on le sait, est une question particulièrement chargée au Québec. Ici, le « vivre-ensemble » recèle, tel un renardeau sous la mante d’un jeune Spartiate, le fameux « disparaître ». C’est à cette crainte viscérale de se voir ronger le foie que portent flanc le cofondateur de l’Union paysanne, Roméo Bouchard, et le sociologue Louis Favreau.

La souveraineté a beau refaire surface aujourd’hui — que ce soit dans les rangs de Québec solidaire, le discours de Jean-François Lisée ou le récent pamphlet de Jean-Martin Aussant (La fin des exils) —, la question n’a ni la charge émotive ni même la pertinence de cette bombe qu’est l’identité. C’est vrai également de toutes les autres questions dont on discute déjà en prévision des prochaines élections : rien n’est aussi urgent que de trouver une solution à cette impasse qui risque de faire bien plus mal que le coup de la Brink’s, ou autres acrimonies survenues lors du débat indépendantiste.

Cette impasse est d’ailleurs manifeste dans le texte de MM. Bouchard et Favreau. Bien que les auteurs déplorent la caricature faite du nationalisme par les plus jeunes et les plus urbains parmi nous, ils tombent eux aussi dans le panneau. Ils dépeignent la gauche « multiculturelle » en une seule dimension, uniquement obsédée par « des particularismes religieux et culturels ». Curieusement, pour des hommes de gauche, à plus forte raison à quelques jours de l’anniversaire de l’attentat de la mosquée de Québec, on ne fait aucun cas des crimes haineux qui pourtant augmentent au Québec, comme ailleurs. Aucune sympathie ici pour ceux qui sympathisent avec ceux ou celles qui se font taper dessus. En vue de bâtir la société de demain, il y a un « bon camp », les amoureux du Québec profond, et un « mauvais camp », les maniaques des « identités particulières ».

Quand en aura-t-on fini avec ces oppositions artificielles et néfastes ? N’y a-t-il donc pas moyen d’aimer le vieux croûton francophone et la nouvelle pâte immigrante en même temps ? C’est certainement le défi qui attend nos politiciens aujourd’hui. L’avenir appartiendra au parti qui saura démontrer que les vieilles branches et les nouvelles greffes peuvent, en fait, faire bon ménage. Il suffit d’ailleurs de vivre à Montréal pour le constater.

76 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 24 janvier 2018 01 h 00

    La citoyenneté pour une cohésion sociale.

    Il ne faut pas faire l'amalgame, madame Pelletier. On ne peut pas avoir une cohésion sociale avec le multiculturalisme, le communautarisme et la ghettoïsation. Ce n'est pas une question identitaire de vouloir une fierté citoyenne. On ne peut pas construire une citoyenneté dynamique sur nos différences. La vaste majorité d'immigrants s'oppose aussi à ce multiculturalisme qui tue la cohésion sociale.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 24 janvier 2018 09 h 18

      D'autant plus que Francine Pelletier comprend ce qu'elle veut du texte de Roméo Bouchard et Louis Favreau.

      Agaçante cette façon d'«encenser» les «inclusifs» alors que des groupes communautaires ne sont pas eux, inclusifs: pensons à une partie de la communauté musulmane intégriste avec qui s'affichent les Couillard, Coderre et Plante laissant totalement de côté la majorité des musulmans au Québec qui n'adhèrent pas aux revendications et autres accommodements (qui divisent, comme ces demandes d'heures de piscines réservées par exemple).

      Une gauche à laquelle n'adhèrent pas Hassan Jamali, Nadia El-Mabouk, Karim Akouche, Ferid Chikhi ou encore Zahra Boukersi, dont un membre de la famille est décédé lors des attentats du 29 janvier à Québec et qui mentionnait dans les médias ces jours-ci que les célébrations l'an passé ont été instrumentalisées par une communauté musulmane qui veut imposer sa vision de l'islam dont le Conseil musulman canadien. Elle conteste également les 4 jours de commémoration de cette semaine, disant que des musulmans s'en servent au détriment de la famille des victimes.

      Cette même Mme Boukersi soulignait que pour elle, l'islamophobie n'existait pas au Québec, mentionnant qu'elle avait déjà été victime de femmes musulmanes au Québec qui l'avait sévèrement admonester parce qu'elle ne portait pas le voile lors d'une rencontre entre musulmans.

      Et ce terme islamophobie que QS a forcé à conscrire dans une motion il y a quelques années (ainsi que le fédéral), ce terme qui semble clore tout débat non seulement par rapport à une religion, mais également sur les dérives islamistes, intégristes de cette religion. En banalisant, le fait d'une nouvelle censure au Québec: on se demande si Les cyniques survivraient aujourd'hui. Et bien Chapleau, lui affirme ne pas prendre de chance. Il est peut-être Charlie mais il choisira ses caricatures pour ne pas être victime des foudres des fanatiques.

    • Johanne St-Amour - Abonnée 24 janvier 2018 09 h 45

      Outre la question religieuse qui était déjà problématique avec les écoles subventionnées par l'état et qui n'appliquent pas le programme scolaire, outre les accommodements religieux, outre cette bataille de l'imposition de signes religieux pour les travailleurs de l'État, outre le fait que la société québécoise était en voie de sécularisation, il y a ce problème de la langue.

      Montréal et Laval s'anglicisent. Si la gauche prétendument «inclusive» ne dénonce pas l'anglicisation du Montréal métropolitain, ne souligne pas l'importance d'apporter le soutien aux migrants et réfugiés d'apprendre le français, oui la question identitaire deviendra de plus en plus problématique. C'est ce qui inquiète l'Aut'Gauche, je crois.

      Si un parti comme QS ne cesse de taper sur un parti en particulier, parce qu'ainsi il a toute l'attention médiatique qu'il espère, et ne dénonce pas les politiques libérales qui ont fait sursauter les régions, par exemple, qui ont perdu des lieux de discussions (CLD et autres) qui rassemblaient plusieurs acteurs dans le but de revivifier leur coin de pays, je conçois que Roméo Bouchard et louis Favreau s'insurgent.

      Je conçois que l'Aut'Gauche soit plus proche d'un groupe comme Pour les droits des femmes du Québec (PDF Q) que d'une gauche «inclusive» et multiculturelle (versus interculturelle peut-être?) qui promeut une laïcité avec adjectif et même la prostitution en voulant protéger les illusoires «droits» de «travailleurs-euses du sexe». On est loin de l'interdiction de signes ostensibles à l'école par un état comme la France qui a jugé qu'il était plus important de se concentrer sur ce qui rassemble les étudiants (protégeant ainsi les enfants aussi). On est loin d'une proposition d'interdiction des signes religieux telle qu'elle vient d'être adoptée ce mercredi par le bureau de l'Assemblée nationale en France et qui impose un devoir de neutralité vestimentaire! C'est ce genre de décisions que plusieurs Québécois aimeraient ici.

    • Diane Dwyer - Inscrite 24 janvier 2018 11 h 04

      Bonjour Mme Pelletier,
      Je partage tout à fait votre analyse. Le seul point qui m'a fait hésiter à partager votre article, c'est votre dernière ligne. Selon l'interprétation qu'on peut en faire, cela pourrait être vu comme une négation de toutes les greffes qui continuent à "prendre" dans plusieurs régions du Québec (Sherbrooke, Rimouski, etc.).

    • André Joyal - Abonné 24 janvier 2018 13 h 06

      Je partage les points de vue de Mmes Alexan et St-Amour et je suis très heureux de connaître Mme Zahra Boujkersi: une très précieuse apparition dans ce débat. Elle est Kabyle et non arabe. Sur les 6 malheureux qui ont été abattus, seulement deux étaient arabes, deux étaient kabyles et deux afro-québécois. Allors, pourquoi, les Arabes organisnent, comme ella si bien dit, un «festival» de 4 jours?

      Mme Pelletier a horreur de tout ce qui se rapporte à l'identitaire. Pourquoi n'a-t-elle pas alors en horreur l'identitaire musulman?

      Pour fréquenter des Algériens, arabes et kabyles, ayant été 5 fois ces dernières années en Algérie, je sais parfaitement que des Algériennes qui ne poraient pas le voile à Alger, le portent à Monréal. Pourquoi? si ce n'est pour manifester leur identité, étant peu soucieuses de vraiment désirer s'inclure parmi nous. Ceci, même si certaines tentent d'imposer les vues de leurs commanditaires à QS en profitant de son gauchisme «inclusif» bienpensant.

    • Pierre Desautels - Abonné 24 janvier 2018 16 h 56


      Je crois que c'est vous qui faites des amalgames, Madame Alexan. Les "inclusifs", comme ils sont nommés, se foutent complètement du multiculturalisme érigé comme politique officielle par Pierre Elliot-Trudeau et le ROC. C'est simplement une question de tolérance vis à vis nos compatriotes musulmans.

      Alexandre Cloutier et d'autres "inclusifs" dans le mouvement souverainiste sont contre le multiculturalisme canadien tout en étant contre l'interdiction des signes réligieux, sauf quelques exceptions.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 24 janvier 2018 01 h 37

    La réponse d'un citoyen déterminé

    Mme Pelletier,

    Une fois de plus, votre chronique est vague et divague. Le monde et le problème que vous décrivez, n'existent que dans votre imagination. Je ne reconnais pas le Québec que vous tentez de nous faire avaler avec vos allusions.

    La diversité , c'est bien. L'unité dans la diversité, c'est encore mieux. Et l'unité doit avoir une identité.

    Poussée à son aboutissement, la diversité multiculturelle, c'est n'importe quoi. Parce qu'elle est généré d'abord et avant tout par des incitatifs économiques, à savoir que les entreprises cherchent de la main d'oeuvre et que la structure d'immigration s'arrange pour la faire venir.

    Comment on accueille ces nouveaux arrivants? Comment on les intègre dans notre société distincte, notre culture, notre paysage, notre territoire? Que fait le gouvernement fédéral canadien et le gouvernement du Québec pour faire la job correctement en tout respect du peuple québécois et des nouveaux arrivants?

    Pas grand chose, sinon des paroles en l'air, des discours vides, des promesses électorales sans lendemain.

    Donc, pas surprenant que de plus en plus de personnes protestent et manifestent. Mais, à date, on ne peut pas dire que c'est la révolte et les barricades dans les rues. Les gens presqu'unanimement sont polis, bien élevés. Ils débattent sans se battre. Il me semble que c'est bon signe. Subir, subir et encore subir, ce n'est pas bon pour la santé d'un individu, ni d'un peuple.

    Nous nous voulons francophone, égalitaire, laïque et d'une ouverture planétaire. Nous voulons le faire à partir de chez nous. Personne ne peut nous empêcher de nous prendre en main chez nous. Nous avons la responsabilité de le faire nous-même, plutôt que d'attendre que d'autres le fassent à notre place comme c'est le cas maintenant.

    Branchons-nous, torpinouche!!! Contribuons à la diversité des peuples présents aux Nations-Unies!

    • Franck Michel - Inscrit 24 janvier 2018 17 h 23

      «à savoir que les entreprises cherchent de la main d'oeuvre et que la structure d'immigration s'arrange pour la faire venir.»
      Dire cela en pleine crise immigrante est triste un peu...

  • Denis Paquette - Abonné 24 janvier 2018 01 h 41

    mon pere m'a toujours dit:une petite bouffée a la fois

    Parizeau n'était-il pas comme beaucoup d'autres politiciens un être frustré, est-ce que ca n'a pas pris son épouse, une polonaise pour lui faire aimer le Québec, quelle affaire que l'amourde toutes les facons ca ne sera de moins en moins important, car, il ne restera de moins moins de choses a mériter , ce sont de nouveaux maitres qui dirigent le monde, en attendantje dois admettre que le jeune Parizeau a, a l'époque, accomplit beaucoup de choses, en fait je crois que del'indépendance nous en avions tous peur, en commencant par René Lévesque, avec qui j'ai pris suffisamment de café pour le savoir, enfin être un être libre est tres difficile, surtout avec les voisins que nous avons, voila mon opinion

  • Jacques Lamarche - Abonné 24 janvier 2018 02 h 54

    Quel amalgame! Un cocktail explosif!

    Madame y a mis le paquet pour dénoncer l'étroitesse des uns (les Québécois) et la grandeur des autres (les Canadiens). Alos qu'elle prêche pour l'union, elle souffle fort sur les braises de la provocation.

    Cette question ¨maudite¨ n'a rien d'artificiel. En Occident, elle fait rage dans toutes sociétés, partout où des malheureux cherchent une solution à leurs misères. Elle déchire l'Europe entière, cause aux USA des drames humanitaires, mais au Québec, où une fragile société se cherche un avenir, elle devrait être réglée sans délais, sans heurts, dans l'amour infinie qui sublime toutes les appréhensions que suscite l'immigration!

  • Jean Duchesneau - Abonné 24 janvier 2018 06 h 26

    Hi, bonjour: Hypocrisie 101

    Francine Pelletier vous dites: « À partir de là, le Québec se divise en deux : d’un côté, ceux qui s’inquiètent du sort qu’on réserve aux immigrants, de l’autre, ceux qui s’inquiètent du sort qu’on réserve à la majorité. »

    Deux questions:

    1. Le sort que vos amis libéraux (fédéralistes-multiculturalistes-trudeauistes) réservent aux immigrants ne favorise-t-il pas justement l’anglisisation de Montreal et lentement mais sûrement du Québec? Vous parlez d’identité avec mépris et jouez l’hypocrite en ce qui a trait à l’anglicisation de Montréal. Ne voyez-vous pas que ce que vous mettez dos â dos est en fait une relation de cause à effet?

    2.Pourquoi le Québec serait-il différent du reste du monde et des nombreuses crises identitaires? Ici même dans notre beau Canada qui s’inquète de la résistance des francophones à se fondre dans ce merveilleux. «First Post National Country in the World ». Les anglos du Roc et leur « Quebec Bashing » n’est-t-il pas l’expression d’un profond racisme? Et l’Amérique de Trump: Son mûr contre les Mexicains et son rejet des musulmans de certains pays? Ne suivez-vous pas l’actualité en Europe? Le Brexit? La montée de l’extrême droite en Allemagne? Le problème Catalan? Les débats à propos de l’identité en France et les valeurs républicaine? Et au Moyen-Orient, les sunites contre les chiites, le sort des Kurdes, des Chrétiens?

    Vous opposez d’une façon caricaturale « progressistes-inclusifs » et « conservateurs-identitaires »’ urbains et régionnaux, immigrant et de-souche, racisés et blancs.

    Ne voyez-vous pas que chacun et chacune à sa façon résiste à cette « walmartisation » de la planète.

    On s’inquète de l’écologie de la nature. Ne voyez-vous pas madame « progressiste-urbaine-multiculturaliste-soidisantantiraciste » que l’humain fait aussi parti de la nature et qu’il y a de quoi s’inquéter aussi de l’écologie des peuples, de la préservation des cultures? Il faut apprendre à faire des liens et non à opposer les problém