La foi d’un juste

J’ai toujours eu un faible pour Dominique Boisvert. Vers la fin de mon adolescence, je suis tombé sur un ouvrage collectif, Artisans de paix (Novalis, 1986), qui plaidait pour le pacifisme dans une perspective chrétienne. Le livre m’avait emballé. Cette dénonciation de la course aux armements rejoignait mon idéalisme de jeunesse, d’autant plus qu’elle s’accompagnait de considérations spirituelles lui permettant de dépasser le militantisme utilitaire. Boisvert était un des auteurs de ce livre. Chaque fois que j’ai vu son nom, depuis, notamment dans la revue Relations, j’ai prêté attention. Un enthousiasme intellectuel de jeunesse, ça marque.

Aujourd’hui âgé de 69 ans et nouvellement élu, par acclamation, maire du petit village de Scotstown en Estrie, Boisvert propose, dans En quoi je croîs (Novalis, 2017), un « bilan provisoire » de son parcours. On notera le choix de l’accent circonflexe sur le « i » du titre, qui vient indiquer que la croyance, pour l’auteur, a été vécue comme un chemin de croissance. Boisvert l’affirme sans détour : il est un chrétien catholique, mais il insiste pour dire que le traditionnel Credo catholique « n’est que l’une des expressions de [sa] foi », qui se manifeste aussi, surtout même, autrement.

Dans les marges

 

La vie de Dominique Boisvert fait mentir ceux qui imaginent les catholiques en petits-bourgeois pépères de droite attachés à l’ordre établi. Deux éléments fondamentaux ont animé le cheminement de l’essayiste : « la tension permanente entre l’engagement social et la quête spirituelle, et le choix rapidement délibéré de fréquenter les marges ». C’est Jésus, bien avant l’Église, qui l’a inspiré.

À 18 ans, en 1966, Boisvert veut devenir prêtre pour se mettre au service des autres. Il servira, mais hors du sacerdoce. Séduit par la théologie de la libération et par son « option préférentielle pour les pauvres », le novice sera coopérant en Afrique, avant de revenir au Québec, en 1972, pour se marier avec une compagne qui partage ses convictions. Ensemble, ils participent au mouvement des « politisés chrétiens », un groupe de catholiques marxisants. Boisvert devient ensuite avocat, « pour défendre et protéger les intérêts des laissés-pour-compte de nos sociétés », notamment les réfugiés, et milite dans le mouvement pour la non-violence. Les éditions Écosociété viennent d’ailleurs de publier son essai sur la question : Nonviolence, une arme urgente et efficace.

Boisvert dit avoir « toujours été attiré par Dieu » et par le « besoin irrépressible de travailler à changer le monde pour le rendre meilleur », ce qui explique, chez lui, « ce mariage entre politique et christianisme ». L’homme, qu’on se rassure, n’a rien d’un bigot. Son appartenance à l’Église, précise-t-il, se caractérise « par une distance critique et une grande liberté de parole ». Il dénonce, d’ailleurs, la peur qui règne dans l’institution et qui pousse au silence ses dirigeants les plus libéraux. Esprit libre, Boisvert affirme même avoir « souvent plus d’affinités avec ceux qui ont quitté l’Église traditionnelle qu’avec ceux qui en font encore officiellement partie ». Ses amis « a-religieux » lui ont appris, écrit-il, que la foi ou son absence ne détermine pas « la qualité de l’agir humain ».

Une espérance fragile

 

Partisan de la simplicité volontaire, Boisvert professe que Jésus « représente l’idéal de ce que peut devenir un être humain », mais il rejette tout dogmatisme, en reconnaissant « que la Vérité est, comme Dieu, une réalité aux facettes infinies qu’on n’a jamais fini de découvrir et que personne ne peut épuiser seul, ne peut posséder en propre, ni encore moins imposer à quiconque ».

Sa foi et ses engagements, avoue-t-il, ne lui ont pas épargné les tourments — il a fait quelques dépressions —, et sa quête du bonheur est malaisée. Il ne peut se dire, au moment de ce bilan provisoire, qu’« humainement pessimiste », mais « religieusement espérant ».

Cette espérance, cependant, ne va pas sans une certaine tristesse devant « l’agressivité des Québécois contre l’Église et ce qu’elle représente ». Le témoignage de Dominique Boisvert ne suffira certes pas à renverser la vapeur, mais il offre au moins un roboratif et louable visage de la foi.

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