C'est la vie!: Jour sein

Je me suis rendu compte que j'étais une mammifère le jour où Monsieur B, la chair de ma chair, a mis mes seins à contribution. J'ai aussi compris que j'étais plus proche de la Vierge Marie que je ne l'imaginais. De décoration et accessoires du temps des Fêtes, mes seins sont devenus des citernes à débit contrôlé, une dose de réconfort, un puissant somnifère, deux poires pour la soif.

De toutes les joies de la maternité, celle-ci n'est pas sans apporter son lot de douleurs et de frustrations, mais rien qui égale la fierté de savoir qu'on pisse la vie par les deux bouts. Un, c'est bien, deux, c'est mieux, et trois, il faudrait trois mains.

Curieusement, j'étais plutôt tiède à l'idée de servir de garde-manger ; je n'ai jamais milité pour la ligue La Leche et l'idée de la « maternité douce » ne m'attendrissait pas outre mesure. Celle du tire-lait me transformait en vache folle. Meuhhhhhh ! C'était avant de découvrir ce lien invisible entre une mère et son nourrisson, avant de renouer avec une fonction tellement viscérale qu'elle remplace tous les autres besoins d'affection, y compris ceux du chat et du papa.

Depuis que j'allaite, je n'ai plus aucune autre réserve de tendresse. Plus de temps non plus : de huit heures par jour les premiers mois, j'y consacre encore quelques heures matin et soir ! Et le client est exigeant : on ne peut rien faire d'autre, sous peine d'être rappelée à l'ordre. Ne reste qu'à méditer et jouir du moment présent.

Ce temps volé à aimer en silence, je le porterai en moi jusqu'à ma mort. Ce temps de peau, de succion, de lèvres humides, de regards saouls, de goutte de lait qui roule vers le menton, cette petite main qui s'accroche, cette parenthèse de confiance et d'abandon, de rots qui délivrent, je l'emporte au paradis comme un souvenir entre l'écrin de mes deux seins. Prière de ne pas déranger.

L'or blanc

Neuf mois de sang rouge, neuf mois de sang blanc, dit le dicton africain. Après l'or noir qui vient des entrailles de la terre et l'or bleu de celles du robinet, l'or blanc est assurément une richesse naturelle peu exploitée. J'ai songé à fabriquer des savons bio au lait de maman une fois que Monsieur B sera sevré. « Blanchette lave plus blanc », le produit est déjà breveté, vous en trouverez chez Renaud-Bray. J'ai aussi pensé à des fromages de lait cru ; j'ai déjà une liste d'attente de restaurants intéressés et je n'ose imaginer la fortune que je ferai sur e-Bay. Ne faites pas la grimace, vous buvez tous les jours du lait de vaches que vous ne connaissez même pas par leur prénom.

Deux fois plus sucré, le lait de mère est l'une des rares ressources non taxables (pas encore), un peu comme l'air et les pensées. Lorsque j'ai surpris ma copine Bibi, le corsage dégrafé et mon B majuscule pendu à son sein comme un traître, j'ai compris qu'on devrait remettre ces échanges de bons procédés au goût du jour. Dans la religion musulmane, deux enfants nourris par la même nourrice deviennent automatiquement des « frères de lait » et ne peuvent se marier entre eux.

Je songe à étendre mes activités et à offrir les services de nourrice sur appel, comme ça se faisait au Moyen Âge. Les métiers de nourrice, de pute et de mère sont les plus vieux du monde ; il n'y a pas de raison pour que les putes soient mieux payées que nous. À Sumer, en Mésopotamie, le code d'Hammourabi (1850 avant Jésus-Christ) réglementait déjà la pratique des nourrices à qui on coupait un sein si elles n'étaient pas obéissantes ; c'est vous dire comme on tenait pour précieuses ces réserves de lait gratuit.

Toutes ces activités parallèles me permettront de répondre à la question que je me fais poser cent fois par semaine depuis six mois : « Quand vas-tu arrêter d'allaiter ton fils ? » La réponse se situe quelque part entre « quand les poules auront des pis » et « quand mon fils n'aura plus soif ». Notez la terminologie employée : on ne demande pas à la mère combien de temps elle compte poursuivre l'allaitement. On lui demande quand elle va « s'arrêter ». Les pédiatres recommandent un an, l'OMS, deux ou plus. Et rappelons qu'avant l'arrivée massive du biberon, les Chinoises allaitaient très souvent jusqu'à cinq ans, les Laponnes jusqu'à trois, les autochtones des îles Carolines jusqu'à dix ans et les Esquimaudes jusqu'à 14 ou 15 ans.

La société québécoise est encore bien endoctrinée par Playtex et ne tolère pas tellement ces exhibitions mammaires à répétition car les seins sont avant tout perçus comme un joujou pour adultes.

J'ai exhibé les miens devant les marches de l'oratoire et assise en face du père dominicain Benoît Lacroix, ils sont bénis entre tous les saints. Depuis six mois, je me tâte les glandes en public sans aucune arrière-pensée. J'ai perdu toute inhibition : la fonction prime sur l'organe.

Montée de lait

« Garde tes seins, ça pourrait resservir », m'a conseillé un ex qui considérait l'allaitement comme un phénomène arriéré tout juste bon à servir les besoins des pays en développement. Beaucoup d'hommes jalousent l'attachement au sein et rêvent secrètement d'une tétée supplémentaire. Je ne compte plus les demandes, déguisées ou non, pour goûter à mon lait. Un vieux fantasme, sans doute. Ou alors ils ont vraiment compris que c'est meilleur pour la santé.

Cela étant, les Québécoises allaitent peu, même si les plus scolarisées ou celles issues de milieux favorisés s'y remettent. 72 % des bébés sont nourris au sein à la sortie de l'hôpital, et il faut voir comment certaines infirmières encouragent encore l'emploi de substituts tout en décourageant l'allaitement parce que « c'est fatigant ».

Cinq mois plus tard, il reste 34 % de têtards, selon l'Institut de la statistique du Québec, et la plupart ont abandonné la partie dès les premières semaines. L'attitude du conjoint et de l'entourage est déterminante. La mère allaiterait quatre mois de plus lorsque le climat est favorable autour d'elle.

Le docteur Marcel Rufo (ce pédopsychiatre français qui est venu faire le guignol au Québec cet hiver) peut aller servir son discours anti-allaitement et « autonomie du bébé » aux Françaises qui ont peur d'abîmer leurs nichons et aux Français qui ne supportent pas l'idée de devoir les partager avec leurs gosses. Parfois, je me demande si nous sommes à ce point à court de cons pour que nous ayons besoin de les importer. Tout ça me stresse et mine ma confiance en moi-même, deux éléments néfastes pour la production de lait.

Le mot de la fin, je le laisse à Flavie, quatre ans, qui m'a regardé allaiter Monsieur B à maintes reprises avant de me demander le plus sérieusement du monde : « Est-ce que c'est du lait de vache ou du lait de soja que tu lui donnes ? » Du lait de maman, Flavinou, et, à Pâques, ça devient du lait au chocolat.

T'es d'accord avec moi, Dieu doit bien exister quelque part !

***

Aimé : Petit Lapin, un livre à caresser de Catherine Allison et Piers Harper (Gründ). Un livre où les images sont douces à toucher, quel bonheur. Cette histoire multisensorielle ne remplace pas le chocolat mais peut consoler ceux qui n'y ont pas droit. Petit Lapin perd ses parents pour mieux les retrouver à la fin. Mimi comme tout.

Appris : que 99 % des Norvégiennes allaitent leur bébé à la naissance et que, six mois plus tard, elles sont encore 80 % à le faire (par comparaison, elles sont 20 % au Royaume-Uni). De retour au travail, elles bénéficient d'une pause-allaitement de deux heures par jour pour allaiter leur bébé au bureau ou chez elles. Les pourcentages sont sensiblement les mêmes en Suède (97 %) et au Danemark (98 %). Pays sous-développés ?

Savouré : le fromage de chèvre Le Sabot de Blanchette, fabriqué dans Lanaudière. De forme pyramidale, ce fromage doux est un délice. À quand « Le Pis de Blanchette » ?

Demandé : des conseils à Karine Monssen, accompagnante pour les femmes enceintes et conseillère au magasin de produits naturels Thuy. On y vend notamment du thé Allaithé (à base de fenouil et de cataire), de l'herboristerie La Clé des champs, pour favoriser la lactation. Karine est une véritable mine de renseignements sur la grossesse, l'accouchement et l'allaitement. Elle n'est pas archimilitante (un an d'allaitement, c'est en masse, on ne vit pas en Afrique). Elle constate que les mères allaitantes sortent moins vite de leur « maternite » et ont moins envie de faire l'amour : « Même les chums on hâte de retrouver "leurs" seins et de dire : "non, pas touche, c'est à papa, maintenant ! » Thuy : 1138, avenue Bernard Ouest.

Trouvé : une marraine d'allaitement chez Nourri-Source. (514) 948-5160. Entre nous, je n'ai pas été impressionnée par les conseils qu'on retrouve dans n'importe quel livre, mais ça peut favoriser l'échange. Mon infirmière au CLSC (une freak d'allaitement) a été plus utile pour résoudre les problèmes. Mes soeurs d'allaitement aussi, Anne-Marie et Isabelle, au rayon de l'encouragement. Pour toute question, la clinique d'allaitement de l'Hôpital général juif est très bien cotée dans le milieu : % (514) 340-8253.

Visité : les sites www.breastfeeding.com et www.motherwear.com. Beaucoup de trucs pour choisir un soutien-gorge d'allaitement, ce croisement entre le garde-manger et la montgolfière (dixit Isabelle Langlois, l'auteure de l'émission Rumeurs).

***

Le mâle à son meilleur

Chère Joblo,

Je remarque que les gars ne savent plus toujours comment s'accueillir. La poignée de main est-elle complètement out ? Mes collègues plus jeunes s'embrassent sur la joue et ça me laisse baba. Qu'est-ce qui fait le plus mâle, selon vous ?

Babacool

Cher babacool,

La poignée de main permet de conserver quelque distance et de jauger son vis-à-vis. N'oublions jamais la dimension animale de l'approche. Les chiens se reniflent le derrière, on n'exige pas autant de familiarité de votre part.

L'accolade entre hommes est une approche plus chaleureuse, que j'ai toujours plaisir à observer. Elle entretient l'esprit d'équipe, l'illusion d'une certaine solidarité post-match de foot. Et puis, c'est une façon de se tâter discrètement les trapèzes pour savoir à qui on a affaire, un costaud ou un mou. Toujours utile si le match se corse.

Beaucoup d'Européens embrassent indifféremment les hommes et les femmes. J'ai toujours été émue par cette démonstration d'affection entre deux hommes qui ne sont ni gais, ni végétaliens, ni raëliens, ni amis intimes de Jacques Languirand. Chez les jeunes, je remarque que le baiser entre hommes fait un retour qui rappelle aux plus vieux à quel point la poignée de main va de pair avec une certaine formalité vestimentaire, verbale et psychologique qui n'a pas toujours sa raison d'être.

Tout est dans la manière et dans le style. Si l'accolade est parfaitement indiquée à des funérailles, à une réunion des AA et après l'ascension du K2, elle l'est moins la première fois que vous rencontrez le beau-père ou le jour de votre entrevue d'emploi.

Dans tous les cas, si vous obtenez une audience avec le pape, baisez-lui la main, et si vous rencontrez un gourou, baisez-lui les fesses.

Brises, Joblo

Écrivez à cherejoblo@ledevoir.com