À l’écoute des voix discordantes

Margaret Atwood, auteure de La servante écarlate, attaquée pour avoir qualifié les stratégies du mouvement #MeToo de « symptôme d’un système judiciaire brisé », s’interrogeait dans un texte publié samedi dans le Globe and Mail : « Suis-je une mauvaise féministe ? »

Pourtant, elle avait mis le doigt sur le bobo. C’est faute d’être prises au sérieux par les policiers et les tribunaux que des femmes ont dénoncé leurs agresseurs par le truchement des médias sociaux. Mauvaise féministe à priver de sa carte du parti, Atwood ? Allons donc !

Fallait que la cause des femmes et des hommes agressés soit juste pour que les voix discordantes ne se soient pas exprimées plus tôt, tout en grognant dans l’ombre.

Un silence rompu par la fameuse lettre des 100 Françaises, dont l’actrice Catherine Deneuve, publiée dans Le Monde la semaine dernière en critique au mouvement #MoiAussi, qui saluait la liberté des hommes d’importuner les femmes (sic !) tout en s’inquiétant d’un climat de délation.

Elle a reçu tant de claques, l’interprète des Parapluies de Cherbourg et d’Un conte de Noël. Malheur à celle qui devint la tête de proue de ce collectif pour cause de célébrité : « Bourgeoise ! », « Déconnectée ! », « Antiféministe ! ». Ne manquaient qu’« Australopithèque ! » et « Bachi bouzouk ! » par la bouche du capitaine Haddock.

Certains médias ont même rappelé, comme témoin à charge, le rôle ambigu de Deneuve en bourgeoise prostituée dans Belle de jour en 1967, grand film de Buñuel, tiré d’un roman de Joseph Kessel, qu’elle n’avait ni écrit ni mis en scène. Rien à voir !

Plus vicieux, Silvio Berlusconi, roi italien de la bunga bunga, aura salué, après lecture, « ses saintes paroles ». L’actrice dut s’excuser pour ceci et pas pour cela, remettre les masculinistes à leur place, calmer le jeu.

Le monde du spectacle, aux premières loges depuis la chute de la statue Weinstein, nourrit ce feuilleton de visages célèbres à offrir en gros plan. La blondeur de l’icône fit merveille.

Les femmes n’ont pas eu la vie facile sous le patriarcat français (dans le milieu du cinéma surtout). On ne peut s’attendre à ce qu’elles renient toutes leurs choix, leurs arrangements, leur passé amoureux. Le problème vient du contexte.

On a bien des points de désaccord avec les signataires, mais il y avait moyen d’en prendre et d’en laisser sans insulter à ce point les voix jugées déviantes, surtout en isolant Deneuve et en balayant ses états de service.

Inquiétant unanimisme

Dimanche, à Tout le monde en parle, le plateau relançant l’affaire eut le mérite du métissage, avec des invitées venues d’horizons divers, en débat civilisé.

Le mot-clic #EtMaintenant, lancé à cette émission, appelant au respect des femmes et à l’égalité des genres, demandait entre autres : « Qui voudrait, en démocratie, de la pensée unique ? »

De fait, l’unanimisme des applaudissements sans nuances au mouvement #MoiAussi menace le dialogue. Et s’il fallait vraiment libérer la parole sur l’agora…

Bien naïf qui s’étonne qu’un mouvement bousculant à ce point l’ordre établi — le règne du patriarcat est millénaire — suscite des remous. Toute révolution pousse les modèles d’hier à protester, tôt ou tard, surtout dans les cas d’une justice expéditive pour les agresseurs désignés, qui effraie.

Ce ras-le-bol des femmes et d’autres victimes d’abus de pouvoir réclamera une série de mutations sociales sur le long terme et dans toutes les sphères. Autant protéger ses arrières, aiguiser son argumentation et s’armer pour la besogne, car il y aura d’autres lettres et d’autres tirs nourris. Des effets de ressac aussi.

Tout en appuyant les libérations de parole, on peut craindre pour la démocratie les dérapages, avec carrières et vies brisées sans présomption d’innocence ni procès. Tôt ou tard, l’appareil juridique devra s’ajuster et reprendre les rênes des dénonciations.

Il faut débattre et débattons. Avoir trop cogné sur Catherine Deneuve et consoeurs, qui vécurent la drague en France dans sa frange dure, mit surtout en lumière l’émotivité soulevée par une vague opposée. Ces 100 signataires ont défendu le rapport à la séduction qu’elles ont connu, preuve que l’empire d’hier vacille.

Pour avoir dénoncé une justice expéditive avec mise en accusation publique d’individus qui n’ont pas eu la possibilité de répondre et de se défendre, elles avaient toutefois raison.

Raison aussi de départager les agresseurs sexuels des hommes forcés à la démission pour avoir touché un genou ou fait de simples propositions sexuelles. Allez empêcher le désir de s’exprimer… Elles auraient dû dénoncer la drague lourde, mais tout n’était pas faux dans leur missive.

D’ailleurs, le mot-clic #EtMaintenant répond aux signataires françaises à coups de nuances qui s’imposaient. « Il ne s’agit pas de jouer à la police des moeurs, d’empêcher le jeu de la séduction… ou de lancer une chasse aux sorciers », affirme ce mouvement québécois à ceux et celles qui ne savent plus sur quel pied danser.

Comme quoi, entre mots-clics et collectifs, les femmes (avec les hommes) gagnent à entrechoquer leurs témoignages pour mieux ouvrir l’avenir et l’infiltrer.

8 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 18 janvier 2018 04 h 22

    Face à toutes ces histoires de comportements....

    ..pervers du genre « porc », n'est-il pas occasion propice pour faire examens de conscience autant individuel que collectif sur nos façons de vivre et d'assumer notre sexualité ?

    Je fais du puce sur le titre de cette chronique en écrivant : « À l'écoute des voix....» de nos consciences sur le sujet.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages

  • Serge Lamarche - Abonné 18 janvier 2018 04 h 35

    Enfin de l'air

    Les abus de pouvoirs touchent tout le monde. Je suis d'accord. Il y a des abus de gens qui prennent trop de liberté et il y a des abus des gens qui enlèvent trop de liberté. Ou autrement dit, qui prennent la liberté d'interdire trop.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 18 janvier 2018 16 h 36

      Vous êtes bien optimistes ! "Les abus de pouvoir touchent tout le monde".
      On dirait que vous parlez de météo et que ça "pleut" équitablement sur tout le monde les abus, nonobstant toutes les dynamique d'abuseurs et abusés.

  • Gilbert Turp - Abonné 18 janvier 2018 08 h 56

    Rêver d'écoute sur les réseaux sociaux ?

    Pour écouter quelqu'un, il faut soi-même faire silence. Descendre de ses grands chevaux, mettre de côté ses certitudes et ses opinions et se détendre.
    Autrement dit, écouter c'est accepter que ce qu'on va entendre puisse nous atteindre et peut-être ainsi modifier notre perception des choses.
    Il est possible d'écouter dans l'intimité et la rencontre personnelle, mais sur les réseaux sociaux, qui nous tiennent maintenant lieu de place publique, l'écoute est le plus souvent dominée par le désir de gagner son point. Voire de « planter » l'autre.
    Si je veux gagner mon point, je n'écoute pas vraiment, je recherche dans le discours de l'autre l'argument faible que je peux attaquer.
    Or si je n'écoute pas, il n'y a pas de débat possible.

  • Marie-Thérèse Séguin - Abonné 18 janvier 2018 09 h 25

    Excellente chronique, Madame Tremblay

    Tellement juste votre raisonnement! Merci de votre analyse si intelligente. Elle est éclairée par la raison, celle qui doit régir une société fondée sur l’Etat de droit. Vous avez la sagesse de ne pas verser dans l’invective idéologique vis-à-vis de celles et ceux qui, n’en déplaise aux unanimistes, ont le droit de se dissocier des mouvements de foule... Vous accordez un statut à la pensée discordante de la « bien pensance». Une « bien-pensance » de l’apparence, de l’hypocrisie. Bref, vous avez compris ce que signifie vivre en démocratie. Pas de pensée unique, fut-elle inspirée de « bons sentiments ». Francine Pelletier serait bien avisée de lire vos chroniques...

  • François Genest - Inscrit 18 janvier 2018 09 h 54

    Et maintenant, que puis-je faire?

    J'ai lu la lettre publiée dans le Monde et signée, entre autres, par Deneuve. La motivation réelle à l'origine de cet écrit semble être une censure puritaine qui se serait installée chez des éditeurs français. J'ai lu la lettre de Margare Atwood. La motivation réelle de son indignation semble être une tendance qui se répand dans les établissements d'enseignement de sanctionner d'office les enseignants qui font l'objet de plaintes. Dans les deux cas, le lien avec le mouvement #moiaussi est ténu, voire inexistant. Je voudrais bien participer à la construction de ce monde plus juste qu'appellent les signataires de la déclaration : "Et maintenant", mais je ne sais pas avec qui parler dans la cacophonie ambiante.