Ottawa montre les dents (ou presque)

L’indice Dow Jones de la Bourse de New York a ouvert la séance de mardi au-dessus de la barre des 26 000 points, fracassant ainsi un nouveau record et donnant encore une fois un prétexte à Donald Trump pour se péter les bretelles. Le président américain s’attribue tout le crédit pour l’envolée des marchés depuis son élection à la Maison-Blanche en 2016. On a beau pleurer sur sa présidence à bien des égards, les investisseurs semblent aimer les politiques économiques de M. Trump — surtout sa réforme fiscale qui vise à baisser les impôts des entreprises.

Or l’incertitude entourant le sort de l’Accord de libre-échange nord-américain risque de gâcher la fête. Les voix s’élèvent aux États-Unis pour réclamer la sauvegarde de l’ALENA, qui a profondément transformé les modes de production en Amérique du Nord depuis son adoption il y a presque 25 ans. Les sénateurs des deux partis, mais surtout du Parti républicain, plaident auprès du gouvernement Trump pour qu’il n’abandonne pas un accord fondamental pour les économies de leurs États agricoles. Il en est de même pour les gouverneurs des États industrialisés, comme le Michigan, où le vote anti-ALENA de la classe ouvrière blanche a donné la victoire à M. Trump en 2016. La communauté d’affaires américaine accélère sa campagne pour convaincre le président de renoncer à ses menaces de quitter l’ALENA.

« L’économie américaine a fait plusieurs grands pas en avant avec la déréglementation et la réforme fiscale, et le gouvernement mérite beaucoup de crédit pour cela, a constaté la semaine dernière le président de la Chambre de commerce des États-Unis, Tom Donohue. Mais une mauvaise décision au sujet de l’ALENA nous fera reculer de cinq pas. »

Une seule dépêche la semaine dernière de l’agence Reuters disant que M. Trump s’apprêtait à retirer le pays de l’ALENA a suffi pour faire chuter temporairement les Bourses nord-américaines. Imaginez ce qui se passerait le jour où M. Trump annoncerait réellement ce retrait. C’est un risque que même un politicien aussi impétueux que lui hésiterait à prendre. M. Trump a beau avoir fait campagne contre l’ALENA, dont sa base électorale voudrait voir la fin, il ne veut pas être responsable d’un krach boursier, amener les usines américaines à mettre à pied des millions de travailleurs ou causer une récession dans des États agricoles de l’Iowa à l’Idaho.

Dans cette optique, la plainte contre les États-Unis qu’a déposée le gouvernement Trudeau auprès de l’Organisation mondiale de commerce la semaine dernière peut sembler curieuse. Certains y voyaient un gouvernement canadien déjà résigné à la mort de l’ALENA et à la nécessité de mettre en exécution son plan B pour régler ses différends commerciaux avec les États-Unis. Il était pour le moins étrange de voir Ottawa, dans sa plainte de 32 pages à l’OMC, prendre la défense de la Chine, un pays qui enfreint les règles du commerce international avec beaucoup plus d’assiduité que les Américains. Qui plus est, cette plainte risque de compliquer la tâche de plusieurs membres du Congrès américain sur qui le Canada compte pour plaider sa cause à Washington en ce qui a trait à la sauvegarde de l’ALENA.

Mais à vrai dire, le geste du Canada est passé presque inaperçu dans la capitale américaine.

Il y avait beaucoup de théâtre entourant le dépôt de cette plainte omnibus par la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland et son collègue au Commerce international François-Philippe Champagne. Après avoir passé sous silence toutes les bêtises et toutes les insultes qu’a faites M. Trump depuis son élection, y compris son disgracieux commentaire raciste sur les « pays de merde », le gouvernement Trudeau se sentait contraint de montrer les dents, même si ce n’était que devant un auditoire canadien.

« Je pense qu’on gagne du respect à se tenir debout, à dire quand on est à la table, on est constructifs, a déclaré M. Champagne. On sera toujours là pour trouver des solutions, mais il faut aussi envoyer des messages fermes. »

Or, même si l’OMC donnait raison au Canada sur le bois d’oeuvre, on sait que le règlement de ce différend entre le Canada et les États-Unis passera inévitablement par un accord négocié entre les deux pays. On sait aussi que le sort de l’ALENA ne relèvera pas des négociateurs canadiens, américains et mexicains qui se réuniront à Montréal la semaine prochaine pour des énièmes discussions. Il reste entre les mains d’un seul homme, domicilié au 1600, avenue de la Pennsylvanie à Washington, qui regarde les agissements de la Bourse autant que ses sondages.

2 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 17 janvier 2018 06 h 12

    Il faut se débarrasser du Chapitre 11 de l'ALENA.

    «Dans un rapport publié mardi, (http://www.ledevoir.com/economie/actualites-econom à une semaine de la reprise des négociations, le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA) soutient que le fameux «chapitre 11» de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) a coûté au Canada 314 millions, dont 95 millions seulement en honoraires juridiques non recouvrables, depuis que l’ALENA est entré en vigueur en 1994.»
    «Le gouvernement canadien s’entête, à la table de négociations de l’ALENA, à maintenir le mécanisme de règlement des litiges qui permet à des entreprises de poursuivre un gouvernement, alors que ce mécanisme aurait coûté aux contribuables canadiens 314 millions jusqu’ici.»
    «Le CCPA soutient qu’Ottawa a été plus souvent que Mexico ou Washington la cible de poursuites d’entreprises en vertu du chapitre 11. Cette tendance serait même à la hausse : depuis 2010, le Canada a été l’objet de poursuites deux fois plus souvent, au moins, que ses deux partenaires réunis.»
    «Lori Wallach, de l’organisme progressiste Public Citizen, établi à Washington, ne comprend pas non plus la position d’Ottawa dans ce dossier.»

  • Carl Grenier - Inscrit 17 janvier 2018 08 h 20

    Un peu de sérieux!

    Votre lecture de la plainte canadienne à l'OMC concernant six "pratiques" utilisées par les autorités américaines dans leurs enquêtes sur les allégations de dumping est surprenante, pour dire le moins. Ces enquêtes ont coûté des dizaines de millions $ aux exportateurs étrangers en pure perte, puisque basées sur des concepts illégaux, telle la "réduction à zéro" (voir "zeroing" sur le site de l'OMC). La plainte candienne vise à faire condamner le caractère "systémique" des États-Unis dans ce type d'enquête, approche qui a pénalisé injustement une vingtaine de pays depuis une quinzaine d'années, selon les éléments déposés par le Canada en décembre dernier. Le Canada a goûté à cette médecine dans les causes du bois d'oeuvre, et du papier non-couché. Pas question de prendre fait et cause pour la Chine, qui a été touché elle aussi, ou pour tout autre pays, mais de dénoncer les États-Unis, qui refusent systématiquement de se plier à des règles internationales auquelles ils ont librement consenti.