Le débat sur le débat

Au Canada comme au Québec, il a fallu un bon moment avant que les débats télévisés entre les chefs de parti entrent définitivement dans les moeurs.

Après une première confrontation entre Pierre Elliott Trudeau, Robert Stanfield et Tommy Douglas, en 1968, onze ans se sont écoulés avant que M. Trudeau débatte avec Joe Clark et Ed Broadbent. Au Québec, c’est seulement 32 ans après le célèbre face-à-face entre Jean Lesage et Daniel Johnson père (1962) que Daniel Johnson fils et Jacques Parizeau ont croisé le fer.

S’il s’agit de moments forts d’une campagne électorale, à défaut d’être toujours déterminants, les débats des chefs de parti donnent immanquablement lieu à un fastidieux « débat sur le débat » qui prend parfois plus de place.

Le phénomène a atteint un paroxysme lors de la campagne fédérale de 2015, quand l’obstination de Stephen Harper a fait éclater le monopole sur l’organisation des débats que le consortium des télédiffuseurs exerçait depuis 1968.

Un seul débat — en français — a été organisé par le consortium. Les quatre autres l’ont été par divers médias (Macleans, Globe and Mail, TVA) et la fondation Aurea (Munk Debates) avec des modalités et des participants qui différaient d’une fois à l’autre.

La relative désaffection de l’auditoire que cela a provoquée au Canada anglais a incité diverses personnalités principalement issues de la communauté universitaire à lancer un mouvement baptisé « U-15 », qui avait pour objectif de renouveler la formule en vue de l’élection fédérale de 2019.

 

Le gouvernement Trudeau a pris le relais la semaine dernière en annonçant la tenue de consultations sur la création d’un poste de commissaire indépendant qui aurait la responsabilité d’organiser les débats et d’en définir les règles.

Le mandat confié à la ministre des Institutions démocratiques, Karina Gould, est de trouver le meilleur moyen de faire en sorte que « les débats soient organisés et répartis de façon impartiale et soient accessibles au plus grand nombre de personnes possible ».

Une série de rencontres seront organisées à Montréal (Université McGill, 26 janvier), de même qu’à Halifax, Toronto, Winnipeg et Vancouver. Une consultation en ligne sera également tenue jusqu’au 9 février. Il reste à voir si M. Trudeau est plus désireux de faire aboutir le projet qu’il ne l’était de remplir sa promesse de réformer le mode de scrutin.

L’exemple américain l’a peut-être inspiré. Depuis 1988, les débats entre les candidats à la présidence des États-Unis sont tenus sous l’égide de la Commission on Presidential Debates (CPD), qui a pris le relais de la League of Women Voters, laquelle avait déclaré forfait pour protester contre l’entente secrète conclue entre les organisations de George Bush et de Michael Dukakis, dont elle estimait les conditions contraires à l’intérêt public.

La CPD n’est cependant pas à l’abri des critiques. On lui reproche surtout d’exclure de facto la présence de candidats autres que ceux des deux grands partis traditionnels, en exigeant un appui de 15 % dans les sondages nationaux pour participer aux débats. Aucune des poursuites judiciaires qui ont été intentées pour faire invalider cette règle n’a été couronnée de succès.

 

En prévision de l’élection fédérale de 2019, il faudra sans doute réfléchir au cadre et au format du débat. Devrait-on adopter la formule du town hall et tenir les débats sur un campus, comme on le fait aux États-Unis ?

Définir des critères de participation qui feront consensus sera cependant la tâche la plus délicate d’un éventuel commissaire canadien. Jusqu’à présent, le sort des chefs des petits partis dépend essentiellement des exigences des plus grands et de l’intérêt des télédiffuseurs.

Cet arbitraire a engendré de nombreuses frustrations. En 2011, plusieurs au Canada anglais comprenaient mal pourquoi Elizabeth May avait été exclue après avoir été invitée en 2008, alors que Gilles Duceppe avait participé aux débats en français et en anglais. Soit, le Parti vert ne comptait aucun député à la Chambre des communes, mais il avait des candidats partout, alors que le Bloc québécois n’en présentait qu’au Québec.

Il y a sans doute des limites à multiplier le nombre de participants sans créer une cacophonie qui fera rapidement fuir l’auditoire, mais l’expérience montre que leur contribution peut être inversement proportionnelle à la représentation parlementaire de leur parti.

Mario Dumont était le seul député de l’ADQ en 1998, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir nettement le dessus sur Lucien Bouchard et Jean Charest. En 2012, Françoise David n’était encore pas députée, mais sa participation au débat avait eu l’effet d’une révélation aux yeux de plusieurs.

Au Québec, le « débat sur le débat » n’a pas encore provoqué la même zizanie que sur la scène fédérale, mais il n’est jamais trop tôt pour commencer à réfléchir.

5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 janvier 2018 00 h 56

    Les petites parties doivent participer dans les débats.

    Ce sont les petites parties qui ont quelque chose à offrir aux électeurs. Les grandes parties sont usées et doivent leur popularité à leurs amis riches qui contrôlent les médias. Les petites parties telles que les verts doivent être représentées dans les débats malgré leur piètre pourcentage d'élus.

    • Fréchette Gilles - Abonné 16 janvier 2018 09 h 49

      On dit et on écrit : les petits partis et les grands partis. Ceci dit, vous avez raison. Ce sont souvent les petits partis qui arrivent avec des idées neuves qui font progresser le débat politique.

    • André Joyal - Abonné 16 janvier 2018 20 h 13

      @ Mme Alexan: Cachez ces petites parties que je ne saurais voir... Oui, vous avez du mérite quand même ,car ce n'est pas facile le français. M'en suis rendu compte à quel point en apprenant le...portgais. Lâchez pas la patate! comme on dit en Acadie.

  • Bernard Terreault - Abonné 16 janvier 2018 08 h 38

    Est-il trop tard ?

    Ce débat a lieu 60 et quelques années après l'apparition généralisée de la TV dans les foyers, et alors qu'elle est en recul comme moyen de communication! Maintenant c'est par les médias sociaux que se font de façon anarchique les débats. Est-ce plutôt là qu'il faudrait agir -- et comment ?

  • Yvon Bureau - Abonné 16 janvier 2018 11 h 00

    Un entente surtout / Ententons-nous !

    Débattre, oui, mais pas infiniment, comme à la française, quoi. Il y a un temps pour débattre, et un temps pour arriver à une entente Ententons-nous !

    Arriver à une entente au plus tôt.

    Merci pour cet article.

    Important. Que l'on donne à chaque Parti le temps d'afficher clairement son programme et ses objectis. Avec les moyens de la technologie actuelle.