De mal en pis

Le monde va de plus en plus mal. Les raisons de croire à la catastrophe appréhendée sont nombreuses et plausibles.

La démocratie paraît mal en point, précisément là où, au cours du XXe siècle, elle s’était épanouie et avait rayonné sur le monde. La présidentielle de 2016 aux États-Unis a accouché d’un monstre.

À quelques exceptions près, les taux de participation aux élections baissent en Europe et ailleurs, y compris dans ces pays qui, de haute lutte, avaient conquis la liberté de vote et d’expression en 1989. D’un sondage à l’autre, les opinions publiques disent leur lassitude, leur déception, voire leur dégoût de la démocratie représentative.

Dans plusieurs pays, les formations extrémistes obtiennent des succès inédits et des démagogues ont le vent dans les voiles, tandis qu’on crache sur les politiciens traditionnels. Hongrie et Pologne sont aujourd’hui aux mains de droites autoritaires qui menacent les libertés. Aux États-Unis, les découpages électoraux ultrapartisans et la dictature de l’argent sur les campagnes piétinent l’idéal démocratique.

Fondements de la civilisation, les échanges contradictoires, la tolérance et la civilité dégénèrent en procès sommaires, en condamnations et en affrontements simplistes. La différence est battue en brèche par une culture mondialisée, avec des consommateurs « citoyens du monde » qui, tout en entonnant le refrain de la « diversité », se ressemblent de plus en plus partout.


 

Malgré le recul des disettes alimentaires depuis le début du siècle, le spectre de la famine réapparaît aujourd’hui en Somalie, au Yémen, au Soudan du Sud. Malgré le fait qu’un nombre sans précédent d’êtres humains ont un toit, qu’ils ont accès à l’eau potable et qu’ils mangent à leur faim, les inégalités matérielles s’accentuent et menacent les classes moyennes… ce qui en retour alimente la rébellion populaire face aux politiques.

Les guerres ont beau être moins nombreuses et détruire moins d’hommes et de femmes que jamais depuis 1945, les guérillas et les attentats terroristes ont beau ne tuer « que » des milliers plutôt que des millions de personnes, ceux qui nous obsèdent depuis le début du XXIe siècle — dûment relayés par les médias — nous remplissent d’horreur et de pessimisme.

Les guerres hypothétiques, qui n’ont pas encore eu lieu, nous inquiètent autant sinon plus que celles, bien réelles, qui ensanglantent quelques régions du monde (Syrie, Yémen, Soudan du Sud…). L’ère Trump coïncide avec le retour de la « grande peur nucléaire ». En 2017, avec les échos de la crise nord-coréenne, l’hypothèse d’une utilisation de la bombe atomique est soudain devenue moins absurde.

Et puis, il y a l’environnement, la planète, l’équilibre écologique menacé… La croissance est là, la consommation augmente presque partout, la misère absolue recule, le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement) écrit que « la plupart des habitants de la planète sont aujourd’hui en meilleure santé, vivent plus longtemps, sont mieux éduqués et ont davantage accès aux biens et services qu’en 1990 »… mais à quel prix pour la planète Terre ?

Une Terre qui finira bien un jour… mais le plus tard sera le mieux ! Chose certaine, dans cinq milliards d’années, elle sera engloutie par un Soleil explosé, géante rouge en phase terminale. Bien plus près de nous, dans dix ou quinze mille ans, une épaisse glaciation, de celles qui reviennent périodiquement, pourrait engloutir sous sa gangue une fraction appréciable de la surface terrestre. La civilisation, simple épisode entre deux glaciations ?

Mais le vrai danger est plus proche, et ne s’appelle pas « refroidissement »… Le réchauffement anthropique, l’épuisement des ressources sont-ils inéluctables et catastrophiques, ce qui annulerait tous ces beaux progrès, à l’orée du XXIIe siècle ?


 

La présente chronique, avec son titre alarmiste, prend l’exact contre-pied de celle de la semaine dernière (intitulée« De mieux en mieux »), qui relevait les extraordinaires avancées de la condition humaine en 2018. Avancées souvent passées sous silence, masquées par des catastrophes ponctuelles et des menaces structurelles… qui se vendent bien mieux médiatiquement !

Cela n’est pas juste un clin d’oeil, ou une simple pirouette dialectique. Plutôt la reconnaissance du fait que la réalité est forcément contradictoire, que le pire et le meilleur cohabitent, que le jour suit la nuit, qui suit le jour…

Raymond Aron écrivait : « L’Histoire est équivoque et inépuisable. »

19 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 15 janvier 2018 04 h 02

    La boucle est bouclée!

    Le portrait devient enfin complet! On s'y reconnaît! Monsieur, mon plus sincère respect!

    • Nadia Alexan - Abonnée 15 janvier 2018 11 h 38

      La raison primordiale pour les malheurs de la planète est «la cupidité» des riches qui utilisent les ressources de la terre et ses habitants à leur compte. Ces riches qui réclament la croissance à tout prix, l'obsolescence programmée, l'extraction pétrolière effrénée, l'évasion fiscale, la financiarisation de l'économie et le laissez-faire de l'état sont coupables avec la bénédiction de nos élus.
      C'est la raison pour laquelle les peuples n'on plus confiance dans la démocratie représentative, car les élus ont abandonné la justice sociale pour faire plaisir à leurs amis mieux nantis. Nous avons besoin d'une démocratie participative qui tient compte des besoins de tous les citoyens/citoyennes pas seulement des riches.

  • Gilbert Turp - Abonné 15 janvier 2018 07 h 20

    Magistral et tellement éclairant

    Les deux textes de monsieur Brousseau forment une pièce d'anthologie.
    Magnifique hauteur de vue.
    Ça fait tellement de bien de lire ça !

    • Pierre Robineault - Abonné 15 janvier 2018 14 h 27

      Uniquement pour vous dire sincèrement que je n’en pense pas moins concernant l’apport de monsieur Brousseau.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 15 janvier 2018 07 h 53

    Merci M. Brousseau

    Pour ce contrepoids qui nous permet (en tout cas moi c'est ce que ça me fait) d'apprécier le présent maintenant.

    C'est comme à chaque fois que je vis le décès d'un proche : j'éprouve un bonheur secret d'être encore de ce monde. Je me dis que mon tour viendra bien assez vite, mais que pour le moment, je vais profiter de chaque seconde.

  • Robert Bernier - Abonné 15 janvier 2018 08 h 34

    Verre à demi vide ...

    Vous sacrifiez aux "ronchons" aujourd'hui, M. Brosseau?

    Je pense que, factuellement parlant, c'est votre article sur le rapport du PNUD, la semaine dernière, qui avait raison. Et c'était ce regard "d'optimisme volontaire" (pour emprunter un terme à Hubert Reeves) qui, au moins, encourage à l'action, plus que le découragement et le désengagement qui sont les conséquences pratiquement logiques (salutaires, anti-dépresseures) d'un regard désespéré: pourquoi participer personnellement au renouvellement du monde si rien ne sert de rien, "s'il n'y a jamais rien de nouveau sous le soleil"?

    Or il y a beaucoup que chacun peut faire, chez lui et en lui-même, pour participer à l'amélioration du monde: développer sa tolérance face à l'autre surtout en ces temps où l'autre fait peur et où certains misent sur cette peur, garder un oeil critique sur nos politiciens, donner de son temps et de son argent à la ou les causes de son choix, poser au moins certains des gestes qui nous sont proposés pour minimiser notre empreinte écologique. Mais pourquoi consentir chacun à ces petits sacrifices personnels si rien ne sert de rien, "s'il n'y a jamais rien de nouveau sous le soleil"?

    Pour avoir au moins cette petite satisfaction de se dire qu'au moins on s'essaie à être du côté de ls solution. C'est Montaigne qui disait "Ce n’est pas un léger plaisir de se sentir préservé de la contagion d’un siècle gâté, et de se dire en soi:<<Qui me verrait jusque dans l’âme, encore ne me trouverait-il coupable, ni de l’affliction ni de la ruine de personne, ni de vengeance ni d’envie, ni d’offense publique aux lois, ni de faute à ma parole…>>" (Essais, Livre 3). Et il n'y a pas de mal à se féliciter au moins une fois par année.

    C'est Pinker et Lecomte et le Brosseau du 8 janvier dernier qui ont raison, factuellement parlant en tout cas. Mais il est toujours nécessaire de garder l'oeil ouvert et le regard lucide sur la réalité du jour.

    Robert Bernier

    • Claude Bariteau - Abonné 15 janvier 2018 11 h 38

      Le chaud et le froid ne nourrissent pas le tiède, car ils forment ensemble un diptyque non rabattable.

      Le texte de M. Brosseau en témoigne, de même que votre commentaire laissant entendre que vous préférez le monde du premier avec en tête ce qui pourrait bien se produire si on ne fait qu’imaginer plutôt que d’agir.

      M. Brosseau néglige l’agir humain comme facteur déterminant du changement alors qu’il le présente tel pour cibler le réchauffement en cours en l’associant au progrès technique qui sape les assises sociales du vivre autrement sur la planète terre.

      Ce « vivre autrement » n’est pas mort avec les progrès. Au contraire, il devient le défi. Non pour pousser plus loin la machine du progrès. Plutôt pour enclencher celle du pouvoir des habitants sur cette machine qui mène à des dérapages.

      C’est ainsi et seulement ainsi que ce qu’il y a d’humain dans les humains conduira à concevoir des règles pour que s’incarne rapidement le « vivre autrement » dans les États qui oseront prendre cette direction.

      Les dérapages actuels, hyperactifs sous le gouvernement Trump et ailleurs, ne peuvent générer que des contrepoids déjà présents qui feront boule de neige.

      Là est l’espoir auquel se rattacher.

  • Bernard Terreault - Abonné 15 janvier 2018 08 h 51

    Ça va de mal en "moins pire".

    C'est ce que je conclus. Mais il y a un risque véritable que ça aille en "plus pire" à cause du réchauffement et de l'épuisement des ressouces. Si j'additionne les habitants des pays riches et les riches des pays pauvres nous sommes au moins deux milliards tellement habitués à surconsommer -- comme si c'était un droit naturel -- que nous ne pourrons pas accepter de restreindre notre consommation. On ne parle plus de droit de manger à sa faim mais de celui d'avoir une alimentation saine avec des poissons, fruits et légumes frais importés du Pérou. Le minimum vital exige une chambre pour chaque enfant, c'est important pour son développement. On ne peut se passer d'auto ou de voyages en avion, pour les affaires ou pour des vacances essentielles pour décompresser. Je suis un de ces-là et je le sais!

    • Hélène Boily - Abonnée 15 janvier 2018 11 h 20

      Vous avez tellement raison. Le mot clé est surconsommation.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 15 janvier 2018 21 h 19

      Nous vivons présentement dans une société où l’offre est immense, tellement qu’on pourrait même avoir l’impression de ne pas assez consommer face à tout ce qui nous est offert partout, tout le temps. Et ceux qui n’ont pas d’argent pour surconsommer font comme s’ils en avaient grâce au crédit. Vous faites une bonne description de ce qui nous semble normal d'avoir de nos jours.

      Mais qui est décidé à mettre en pratique la simplicité volontaire telle que décrite par Serge Mongeau? Ou modifier son mode de vie pour en arriver au zéro déchet tel que décrit par Béa Jonhson? On peut discuter longuement sur ce qui ne va pas, ou ne va plus, sur notre planète Terre. Mais ce sont nos décisions et nos gestes, à chacun de nous, qui feront le plus de différence. C’est peut-être là que le bât risque de blesser. Alors, on s’empresse de pelleter le problème par en avant, en attendant d’avoir le goût de faire quelque chose.