Restons zen, les Z arrivent!

Nés avec un cellulaire dans la couche et un iPad en guise de hochet, les millénariaux sont des touristes du numérique à côté des jeunes de la génération Z. 
Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse Nés avec un cellulaire dans la couche et un iPad en guise de hochet, les millénariaux sont des touristes du numérique à côté des jeunes de la génération Z. 

Ça y est. C’est fait. T’auras 18 ans cette année. Voici venu le temps pour la génération Z, née au tournant de l’an 2000, d’entrer dans le grand monde des adultes. Après les flamboyants baby-boomers, les malmenés de la génération X et les petits futés du millénaire, c’est à votre tour d’être la coqueluche des médias et la proie des fils de pub.

Depuis quelques mois, tout le monde ergote sur votre arrivée en bloc dans la cour des grands, sur la vie que vous partagerez ou pas avec des robots, sur les emplois pas encore inventés que vous devrez créer.

 

Même les millénariaux, centre d’attraction depuis le tournant du millénaire, sont quasiment en mode déprime. « Sortez vos iPod de vos oreilles, les experts du marketing vont tout vouloir savoir de vous, puis vous blâmeront pour une foule de tendances qui n’ont rien à voir avec vous, comme la disparition d’une émission télé ou une nouvelle prétendue nouvelle drogue », prévenait dans sa chronique sur Buzzfeed, une Y, en plein post-partum.

En filigrane, tous se demandent comment vous changerez le monde.

Changer le monde ?

Oui, le mot est gros. Faut que je t’explique. Depuis que les  boomers  en ont fait leur slogan, on s’attend à ce que chaque génération change le cours de la planète. Les enfants du baby-boom disent avoir changé le monde en faisant exploser les moules de la société traditionnelle. Ils ont enterré la religion, inventé le divorce, l’amour libre et mis au monde le « flower power ». Paf ! Ils sont devenus la vedette des médias. Du coup, nous les X, on a eu l’air vraiment nuls après. D’abord travailleurs précaires, on a dû inventer le travail à la pige, les clauses de disparité de traitement, les rapports trimestriels d’impôt, les congés de maternité. Pas trop classe...

Les Z passés aux rayons X

J’avoue que je suis un peu allergique à l’étiquette Z que les vendeurs du temple vous accolent déjà, comme si l’humanité pouvait être ramenée à la façon dont elle pitonne sur son téléphone, achète ou pas du shampoing ou un McMuffin.

Mais avec deux Z sous mon toit, même encore petites, c’est sûr que mon radar s’est mis en mode alerte dès qu’on s’est mis à pérorer à votre sujet. En toute X que je suis, je m’inquiète. Normal, je suis de la génération des anxieux limite pessimistes, élevée dans la déprime post-référendaire, de l’amour à l’ère du sida et du taux de chômage caracolant autour de 14 %.

Je m’inquiète parce que déjà, on dit que vous vivrez dans un autre espace-temps que le mien, celui de la double citoyenneté : réelle et numérique. Nés avec un cellulaire dans la couche et un iPad en guise de hochet, les millénariaux sont des touristes du numérique à côté de vous. Ils ont beau se la jouer branché sur Facebook et inonder Pinterest de pots Mason, les Y vont vite devenir les pee-wee du prochain monde connecté.

En filigrane, tous se demandent comment vous changerez le monde

« C’est LA première génération du tout numérique. Même s’il s’est adapté, le reste de l’humanité s’est défini à l’ère prénumérique. Mais pas eux. Leur rapport au monde se construit à travers une citoyenneté dédoublée. C’est une mutation sociologique profonde et ce capital technologique leur donnera un pouvoir symbolique sur les générations précédentes », m’expliquait cette semaine Diane Pacom, sociologue éclairée et éclairante, professeur émérite à l’Université d’Ottawa.

Le seul mot mutation me fait soudain sentir comme un Diplodocus évadé du parc Jurassique. Mes enfants, des mutants ?

Elle m’explique que vous, chers Z hyperbranchés et autonomes, incarnerez la perte réelle de pouvoirs des adultes sur les jeunes. Le grand philosophe Michel Serres, qui vous a rebaptisés « Petite Poucette », compte tenu de vos performances athlétiques au textage, parle lui aussi de « nouveaux humains », appelés à vivre dans un monde à redéfinir.

Système D

Ma sociologue préférée pense que vous serez les dignes descendants des X, pas des rêveurs comme les Y (rejetons des boomers). Plutôt des pragmatiques à la puissance 10, sans l’angoisse existentielle qui vient avec. « Ce sont des entrepreneurs nés, auto-no-mes. Ils créent leurs chaînes YouTube, évoluent dans un univers culturel parallèle au nôtre, n’ont besoin de personne, ce sont des inventeurs passés maîtres dans l’autopromotion puisqu’ils façonnent leur identité sur les réseaux sociaux depuis l’enfance », pense-t-elle.

Autonome, ça oui. Tes premiers travaux d’école ont été créés sur Prezi et tu cumulais les vidéos sur iMovie avant même de maîtriser tes tables de multiplication. Les bonzes de l’éducation disent que ta génération, les synapses en constante alerte, sera celle du multitâche, mais dotée d’une capacité de concentration à peu près nulle. Même votre cerveau, nourri au pablum numérique, se développe différemment, analysent les scientifiques. J’ai beau jouer les optimistes, mon X intérieur vient à nouveau me chicoter.

Greffon numérique

Je n’aurais jamais dû lire sur IGen, le pavé de Jean Twenge consacré à la santé mentale de ta génération. Dans son cri du coeur, recensé par le New York Times, la psychologue soutient que le cellulaire est devenu un greffon, un colocataire à temps plein de ton ego où défilent fausse nouvelle et autres virus numériques, capables de moduler ta pensée, ton estime de toi. Maintenant que Google et Facebook squattent l’objet lové au creux de ta main, les rois du marketing n’ont même plus à attirer ton attention. Les loups ont non seulement mis la patte dans la bergerie, ils la gèrent. Moi, ça me donne de l’urticaire.

Oui, c’est vrai, on s’égratigne souvent tous les deux sur ton rapport symbiotique au cellulaire, cet ami qui partage ta chambre à coucher, ton repas, ta douche et « instagramme » chaque seconde de ta vie. Pour flirter, nous traînions dans les raves, tes hippies de grands-parents couraient les manifs, alors que ta patinoire sociale se concentre désormais sur l’écran de ton compagnon de poche.

Coconnage virtuel

Depuis que les téléphones intelligents ont envahi la vie des ados, les études américaines démontrent que ta génération, trop collée à son écran, sort moins, conduit peu ou pas d’autos, boit moins, se drogue moins. Bref, les jeunes sont plus en sécurité que jamais, au chaud dans leur cocon virtuel. Saufs, mais seuls ? Franchement, je me demande s’il s’agit d’une si bonne nouvelle.

Le nombre d’ados qui socialisent chaque jour avec des amis aux États-Unis a dégringolé de 40 % depuis 15 ans. Les «j’aime» ou les «emojis» — ces nouveaux baromètres de l’amitié — ont remplacé les salles de danse et les skateparcs. Tu vas encore me dire que je suis « intense », mais Twenge a observé que le taux de suicide, associé au nombre d’heures passées devant l’écran, a triplé chez les filles de 12 à 14 ans depuis 2007 aux États-Unis, et doublé chez les garçons. Et les femmes, selon la psychologue, sont les premières victimes collatérales des nouveaux diktats de la construction de l’ego sur Internet et du sentiment d’exclusion que peut générer en quelques clics le ciment soluble des réseaux sociaux.

Mais bon, j’essaie de ne pas trop m’en faire. Il paraît que votre mantra comme jeune adulte est devenu la mobilité plutôt que la propriété, que votre leitmotiv, sera l’action plus que la parole. Vous serez, plus que toute autre génération, tournés vers le monde plutôt que sur votre nombril.

Zorros d’un monde numérique

Des enfants rois, paraît-il, on passera donc aux enfants « lucides ». Un peu de pragmatisme ne fera pas de tort en cette ère de paradoxes. Un jour, vous rigolerez bien de nos politiciens passés à l’histoire pour avoir réussi la légalisation du pot et l’interdiction des boissons sucrées. Vous rirez moins de leur prétendue « société du savoir », qui laissait sortir le quart des élèves du secondaire sans diplôme en poche.

On vous donne le sobriquet de génération Z, comme dans « zappeur ». Franchement, comparer votre fébrilité intellectuelle à la télécommande d’une antiquité que vous n’avez du reste jamais vraiment adoptée, c’est minable. Tant mieux si vous zappez. Et comme vous aurez bientôt le droit de vote, faites-nous plaisir, chers Zorros du numérique. Zappez Trump, ça presse. Juste pour ça, l’humanité vous sera éternellement reconnaissante.

Petit lexique générationnel

Depuis les années 1950, sociologues et analystes en marketing ont découpé et nommé les générations nées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Leurs modes de vie et, parfois même, leurs visions du monde ont été influencés par des paysages sociaux et économiques différents.

Génération silencieuse : née entre 1901 et 1944

Elle a vécu la grande crise et les guerres. Elle a dû travailler dur, sans réclamer quoi que ce soit, d’où son nom de génération silencieuse.

Génération baby-boom : née entre 1945 et 1960

Élevée en période de prospérité, de plein-emploi et de progrès, cette génération titre son nom du taux de natalité qui a explosé durant les trente glorieuses. En plus du bouleversement des institutions sociales, cette génération a vécu, avec l’arrivée de la pilule contraceptive, la révolution sexuelle et participé à l’effervescence du nationalisme au Québec.

Génération X : née entre 1960 et 1980

Ces jeunes ont vécu la crise du pétrole, le chômage galopant de la récession du début des années 1980. Ils ont connu l’amour au temps du sida, vécu le repli post-référendaire et assisté au retour en bloc du conservatisme sous les règnes de Reagan et Thatcher.

Génération Y : née entre 1980 et 1995/2000

Aussi appelés millénariaux, ces enfants des baby-boomers ont grandi à l’heure de l’informatisation de la société, de l’arrivée de l’Internet et de l’omniprésence des jeux vidéo. Ils ont été marqués par une époque où l’écologie, et l’importance du bien-être personnel ont pris une place croissante dans la société.

Génération Z : née au tournant des années 2000

Ces jeunes ont vu le jour après ou peu avant les attentats de septembre 2001, à l’ère du terrorisme et du développement exponentiel d’Internet, des téléphones intelligents et des applications mobiles. Ils sont les premiers à n’avoir jamais connu le monde «prénumérique».
9 commentaires
  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 29 décembre 2017 08 h 02

    zen?

    merci pour cette intéressante revue.

    mais désolé, je ne vois pas vraiment le rapport avec le zenisme? est-ce parce que cette génération aura un certain détachement vis-à-vis des choses et des événements de la vie quotidienne (vivant une bonne partie de leur vie dans le monde virtuel)?

    • Marc Therrien - Abonné 29 décembre 2017 17 h 30

      Je pense que c’est plutôt à nous que madame Paré conseille de «rester zen». Peut-être y-a-t-il un lien à faire avec « youthquake » qui a été désigné mot de l’année par le dictionnaire Oxford? Si le choc intergénérationnel s’avère plus fort qu’à l’habitude, nous aurons à trouver des moyens de rester calmes et de lâcher prise dans ce monde dont nous aurons perdu le peu de maîtrise voire même l’illusion de contrôle qu’on en avait.

      Marc Therrien

    • Bibiane Bédard - Abonnée 29 décembre 2017 17 h 34

      C'est à nous qu'il est demandé de rester zen......

  • Jean-François Trottier - Abonné 29 décembre 2017 08 h 44

    L'appel des générations, d'Oedipe à Hamlet

    Chaque génération a pour exemple ce qu'il y a de pire : ses parents.
    C'est que ces pauvres parents manquent terriblement d'expérience et font au moins une erreur par jour... pour ceux qui se forcent et s'informent un peu.

    C'est sur sa capacité de s'assumer parmi les générations précédentes qu'on peut apprécier l'évolution de l'une d'entre elles.
    Oedipe a crevé ses yeux pour avoir tué son père. Toutes les généraions tuent leur père, c'est nécessaire et très sain.

    Écoutons quelques millénariaux : les baby-boomer sont, à leurs yeux, des accrochés romantiques qui ne savent que répéter "Québec", fièvre d'espoir dans les yeux, mais qui n'ont fait leur petite révolution que pour s'assurer les meilleurs postes.

    Dans la réalité les M sont en phase de prendre le pouvoir et de s'assurer des mêmes postes, mais voilà, ils ont besoin de se justifier moralement. C'est la seconde génération dans l'histoire dont le nombre fait le pouvoir, comme les BB.
    On pourrait croire qu'ils font les mêmes erreurs que les BB mais... Hé non! Ils font bien pîre pour le moment.

    Les M sont maintenant adultes et continuent à tuer leur père indéfiniment. Ridicules, immatures ?
    Surtout manipulés. L'industrie a appris en 50 ans, elle joue la rage des M et les garde indéfiniment dans leur isolement. Les éternels adolescents, c'est payant!

    À partir de 1970 (les premiers BB avaient 20 ans!) dans le monde et ici une certaine vision commune s'est créée entre les BB et les générations précédentes.
    Les BB ont accepté et assumé leur nouveau rôle en répondant à la question "Être (le boss) ou ne pas être". Comme quoi Hamlet est la meilleure réponse à Oedipe.
    Et non, je ne dis pas que les BB ont "réussi" quoi que ce soit... sauf s'assumer.

    Les Z vont être bien seuls dans ce faux bouillonnement créé de toute pièce pour nous garder idiots. Un peu comme les Y, ils feront leur petit affaire dans la paix à l'ombre des "conquérants".

  • Michel Lapointe - Abonné 29 décembre 2017 13 h 13

    merci !

    De la part d'un X cuvée 1960, merci pour une lecture divertissante, et bonne chance avec vos Y !

  • Clermont Domingue - Abonné 29 décembre 2017 14 h 18

    Très,très intéressantes vos inquiétudes, Isabelle.

    Dans le calme de ma forêt, je partage vos incertitudes.Né avant les boomers,j'observe mes descendants avec sérénité et espoir. Ils ont entre deux mois et cinquante-six ans.

    !- Trump. Ce monsieur est un romantique instable. C'est un intuitif irrationnel.Imprévisible,il peut causer de grands malheurs comme de grands bienfaits.S'il mettait le capitalisme sauvage au pas et adopterait la sociale démocratie à la québécoise; je n'en serais pas surpris.

    2- Des amitiés nombreuses et dispersées. Les Y et les Z ont des petit coeurs partout dans le monde, mais ils ont aussi des amitiés sincères, solides et durables. Ces amitiés tissées depuis l'école primaire les suivent toute leur vie. Ce sont là des liens comparables à ceux de la fratrie des grosses familles d'antan. Ils ont les deux; l'ouverture au monde et l'assise du clan.

    3- La mobilité plutôt que la propriété. Ils sont du village global. Leur contact avec l'autre ne peut se limiter à l'image télé et à l'onde radio. Ils veulent sentir et toucher; vivre la réalité de l'autre, pour bien savoir quel monde est le leur. Ils sont aussi insécures que les silencieux, les boomers ou les X. Pour changer le monde, ils veulent savoir ce qu'il est et juger quels changements sont désirables.

    4-La faible capacité de concentration et l'échec scolaire. Je suis enclin à donner raison aux chercheurs, mais est-ce vraiment pire que par le passé? Chez les silencieux, il y avait moins d'échecs parce qu'on abandonnait l'école après la sixième année.Les jeunes avaient plus d'intérêt pour les champs ou la forêt.
    On n'étudie pas pour l'école mais pour la vie. Or, les réalités de la vie changent tellement vite; comment l'école pourrait-elle suivre? J'ai souvent remarqué que des élèves en savaient plus que leurs enseignants. (ils ont l'internet) L'école ne devrait-elle pas mesurer les savoirs acquis hors de ses murs?

    5- L'instinct avant la raison. (Errare humanum est) L'erreur est humaine. Cela vient de la raison. L'instinct

    • Jean Gadbois - Inscrit 29 décembre 2017 18 h 50

      Quelle bouillabaise: difficile de vous suivre...

    • Clermont Domingue - Abonné 29 décembre 2017 22 h 01

      Je n'écrivais pas pour vous monsieur Gadbois...Je donne des pistes de réflexion. Vous n'avez pas à les suivre. Quand vous voyez mon nom, passez au commentaire suivant...

  • Yvon Bureau - Abonné 29 décembre 2017 20 h 52

    Proches de Z

    Ils auront quand même avantage à demeurer ouverts aux zérudits, aux zintellectuels, aux zélus ... |

    merci pour cet article fort inté !
    Année 2018 heureuse à vous, Isabelle. Merci d'écrire.

    Écrire c'est parfois mourir un peu Et c'est vivre tellement souvent !