Hypothéquer le vivant

En novembre, 15 000 scientifiques provenant de 184 pays signaient dans la revue BioScience une déclaration annonçant que l’urgence climatique est plus grave que prévu. Si l’on n’amorce pas immédiatement une transformation draconienne de nos modes de vie, de consommation et de développement, l’humanité court à sa perte. Rien de moins.

La semaine dernière, le géant américain Apple a admis qu’il ralentissait ses iPhone au fil des mises à jour du système d’exploitation iOS. Sans gêne, on a prétexté qu’il s’agissait simplement d’un remède contre les effets du vieillissement de la batterie des appareils. Obsolescence programmée ? Mais non, cessez cette paranoïa, dira-t-on. D’ici la présentation du prochain gadget — que la planète suivra en direct avec une terrifiante religiosité —, circulez, il n’y a rien à voir.

Ce qui est étonnant, ce n’est pas qu’Apple méprise ouvertement ses utilisateurs en défendant ses pratiques environnementalement et socialement destructrices. Je m’étonne plutôt qu’à l’aube de 2018, on se contente d’opposer aux modèles d’entreprise écosuicidaires de faibles discours sur la nécessité d’une « responsabilité sociale des entreprises » accrue — comme si une telle chose existait au-delà des considérations marketing —, alimentant ainsi le mensonge qu’est ce « capitalisme vert ».

Selon le Baromètre 2017 de l’Observatoire sur la consommation responsable, les Québécois seraient de plus en plus exigeants envers les entreprises. Ils exigent qu’elles offrent de bonnes conditions de travail à leurs employés et qu’elles respectent l’environnement. Ils valorisent de plus en plus les produits locaux et s’intéressent de plus en plus aux pratiques alimentaires qui minimisent la souffrance animale et l’empreinte écologique des aliments. Mais surprise, le Baromètre révèle aussi que les exigences sont démesurées par rapport aux comportements qu’adopte une bonne proportion des consommateurs. Nous serions donc toujours enclins à faire reposer le poids de notre conscience sur ceux qui produisent les biens qu’on achète, sans pour autant remettre en question la compatibilité du modèle de croissance perpétuelle basé sur la consommation, sur lequel repose l’économie globale.


 

À ce chapitre, le statu quo est tenace et les contradictions nombreuses, et pas seulement en matière de consommation. Le scénario est semblable sur le plan énergétique. Le dernier rapport sur l’état de l’énergie au Québec, publié annuellement par la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, conclut que les Québécois consomment plus d’essence et de diesel que jamais, achètent des véhicules plus gros et des maisons plus grandes, si bien que les efforts en matière d’efficacité énergétique s’annulent. Toujours dans ce rapport, on note que la consommation énergétique est la même depuis 2004, et que la consommation de GES stagne depuis 2010. Étrangement, on nous présente cela comme une « bonne nouvelle », puisque cela n’a pas empêché la croissance du PIB, indiquant que le Québec a « réussi à découpler la progression de son économie de la consommation énergétique ».

Cette idée de découplage est fondée sur la croyance qu’il est possible de minimiser les effets négatifs du développement perpétuel — accumulation de déchets, production de GES, perturbations climatiques — en trouvant une façon de faire survivre la croissance du PIB à la réduction de la consommation d’énergie. On se concentre ainsi sur les stratagèmes à adopter pour faire survivre la croissance à tout prix, en l’enduisant d’un vernis vert. Cette approche, quoiqu’on la présente comme une donnée immuable, est pourtant bien située idéologiquement. Elle suppose qu’il est possible de préserver à long terme le modèle économique dominant, qui repose sur la croissance infinie, sans égard aux limites physiques de la planète. Il s’agit en somme d’un leurre pour remettre sans cesse à plus tard la question inévitable de la transition vers une économie réellement durable.

Le chantier qui nous attend est beaucoup plus vaste que les changements cosmétiques qu’on nous propose aujourd’hui. Les auteurs de l’ouvrage Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, paru en 2016 chez Écosociété, utilisent une métaphore fort évocatrice pour l’exprimer : il ne suffira pas, écrivent-ils, de « dégraisser l’éléphant » en modérant nos pratiques de production et de consommation. Cet éléphant, il faut le transformer en escargot. Or, plus on repousse le moment où nous opérerons le virage qui s’impose, plus la transition sera douloureuse. Nous vivons sur du temps emprunté, et la dette que nous amassons est bien pire que financière. C’est le vivant même qu’on hypothèque. Pour 2018, je nous souhaite d’en prendre enfin acte.

18 commentaires
  • Jacques Lamarche - Abonné 29 décembre 2017 03 h 18

    Il faudrait une volonté au sommet!

    Le citoyen, le travailleur, le consommateur, les gens ordinaires dont nous sommes, peuvent bien peu! Nous faisons notre possible, mais sommes largement tributaires de ceux qui gèrent l'économie, les grandes firmes et leurs actionnaires! Le monde du commerce fait des pieds et des mains pour conditionner le comportement des masses! Il nous est bien difficile de résister à la mouvance publicitaire et de réduire notre niveau de consommation!

    Il est lassant d'entendre ce discours culpabilisant qui dénonce les contradictions et incite à plus de modération. Si au sommet de la société, là où logent les leviers économiques et médiatiques, il n'y pas une nette volonté de faire baisser la production et la consommation, il est illusoire d'espérer de grands changements chez monsieur Tout-le-monde!!

    • Danielle Houle - Abonnée 29 décembre 2017 10 h 26

      Bien d'accord avec vous. On nous en demande beaucoup en tant que citoyens surtout quand on sait que les gouverne-ments ne cessent de subventionner à coup de millards les compagnies polluantes dont les hydrocarbures.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 29 décembre 2017 22 h 33

      Béa Johnson dans son fameux livre ‘’ Zéro déchet’’ ne s’adressait pas aux gouvernements, au Premier ministre, aux ministres ou à tout autre décideur, mais à Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Les vrais changements viendront de là. Si on passe notre temps à dire que les changements doivent passer par le ''sommet’’, sans savoir au juste quand les bonnes décisions seront prises, c’est comme pelleter le problème par en avant. Si le ''sommet’’ ne bouge pas, donc je suis OK pour ne rien faire. C’est irresponsable. Et la suite des choses, eh bien, on devra tous la vivre. Illusion ou pas.

  • Brian Monast - Abonné 29 décembre 2017 07 h 39

    Il ne faut plus se gêner pour le dire

    Merci.

  • Bernard Terreault - Abonné 29 décembre 2017 09 h 06

    La question

    La science découvrira-t-elle la ou les technologies-miracle qui vont tout arranger, fournir protéines artificielles, vitamines et oligo-éléments, poumons de remplacement, déplacements rapides à travers le monde et satisfaction émotive (le "bonheur") à 10 milliards d'humains?

  • Jean-François Trottier - Abonné 29 décembre 2017 09 h 09

    À ce titre et puisque vous en parlez...

    Concernant la folie de la consommation qui continue malgré le gros bon sens, et au sujet d'Apple en particulier...

    Il est grand temps d'arrêter la fausse évolution des produits comme ceux d'Apple, Microsoft et autres.

    Cette "nécessité" de toujours ajouter des fonctionnalités au différents produits génériques les rend de plus en plus lourds et, en effet, c'est voulu.

    Disons-le, le rôle de Windows, Linux ou Androïd (les OS les plus connus) est de permettre l'installation d'applications, ou logiciels, et de les rendre plus efficaces. Pas de contenir des applications!

    Ce que Gates, de Microsoft, a commencé en ajoutant de nouvelles fonctionnalités à chaque version, fait entre autres que Windows est tout plein de complexités pour traiter à l'interne des sujets qui pourraient l'être avec un programme greffé par la suite.
    Il suffirait que Windows soit conçu uniquement pour accepter facilement les programmes étrangers, et donc que le système soit réellement ouvert! Ce n'est pas vraiment la logique de Microsoft...
    Alors bien sûr le programme en question pourrait NE PAS venir de Microsoft. Imaginez.

    La réalité est que Windows n'est plus un OS mais un monstre. (Encore faut-il dire que Windows a toujours été un monstre, question de conception. Ce truc est pourri, même maintenant)

    Mais voilà, cet vision prétendûment "globale" flatte la paresse de l'utilisateur en ce sens qu'il n'a rien à faire : tout est inclus, y compris sa vie au complet qui y poasse comme le reste.

    Il faut de toute urgence rendre ces produits de domaine public. Microsoft et Apple ont fait assez de profit, merci.

    Il faut donner ces produits à la communauté des chercheurs.

    Vite.

  • Solange Bolduc - Abonnée 29 décembre 2017 09 h 33

    Et madame Tout-le-monde ?

    «..il est illusoire d'espérer de grands changements chez monsieur Tout-le-monde!!»

    Et si l'on comptait sur madame Tout-le-monde, cher monsieur Jacques !?

    • Jacques Lamarche - Abonné 29 décembre 2017 12 h 04

      A vrai dire, ils sont davantage possibles chez ¨Toute le monde¨, chère dame!