Un joyeux temps des langues

Les hasards de la vie ont fait que mes Noëls ont pris très tôt une saveur linguistique particulière. Très jeune, Noël était l’occasion de revoir mes deux grands cousins qui vivaient au Connecticut. Comme ils fréquentaient l’école des nonnes, leur français était encore très correct, quoiqu’il empirât d’un Noël à l’autre. J’ai donc compris très tôt le côté insidieux de l’assimilation.

Vers 15 ans, j’ai décidé d’apprendre l’anglais à cause de… l’allemand. Cette langue est entrée dans ma vie sous la forme du nouveau chum de ma tante Louisette, qui l’avait ramené de son voyage à Vancouver. Un Allemand à Sherbrooke, quel exotisme ! Je me rappelle avoir acheté tout de suite un Berlitz sur l’allemand. Après quelques mois, j’en ai conclu qu’il serait nettement préférable de commencer par l’anglais — que je baragouinais à peine.

Je suis tombé dans l’espagnol quelques années plus tard, en première année d’université, un peu par inadvertance. J’étais tombé sur un groupe de spéléologues québécois qui partaient pour une expédition dans la sierra mexicaine. Pigiste en herbe, je les avais convaincus de me laisser me joindre à eux pour un reportage. J’ai donc passé tout mon temps des Fêtes 1987 à crapahuter de village en village à la recherche de cavernes.

À l’époque, mon espagnol était nettement inférieur à mon allemand, mais il était d’une utilité relative dans la sierra, où la population parlait majoritairement le nahuatl ou le mixtèque. Dans les années qui ont suivi, je suis retourné dans la sierra plusieurs fois — avec un espagnol nettement meilleur dans mon bagage et quelques bases de nahuatl.

Entre-temps, mes études à McGill m’ont amené à rencontrer celle qui allait devenir ma femme. Native de l’Ontario, Julie ne parlait pas un mot de français quand je l’ai connue, si bien que tous mes Yules (le temps des Fêtes, en anglais), depuis 1988, sont frappés du sceau de l’anglais.

J’ai échappé à la belle-famille pendant les années où j’ai vécu en France, en 1999-2001 et en 2013-2014. Les Québécois et les Français étant deux peuples séparés par une même langue, les Noëls français sont aussi différents des Noëls québécois que les Noëls ontariens. Je me rappelle, à Nancy, un 6 décembre, avoir été pris dans un embouteillage monstre causé par la fête de la Saint-Nicolas — le père Noël original.

En 2006, Noël a pris des accents créoles, puisque nous avons adopté nos filles jumelles un 19 décembre — une histoire que j’ai relatée en détail dans ma chronique de l’an dernier. Cette rencontre fut d’autant plus intéressante que Julie et moi sortions justement de la publication de notre premier livre sur la langue française.

1200 heures

Bien que mes Noëls soient associés à plusieurs langues, il faut bien admettre qu’apprendre une langue, ce n’est pas un cadeau.

On fait grand cas du fait que les enfants ont plus de facilité que les adultes à apprendre une langue. Je pense que l’on exagère sur ce plan. Oui, les enfants ont un cerveau plus plastique, mais les adultes ont aussi des avantages, dont la maîtrise de l’écriture et un bagage de connaissances passives qu’ils sont capables de solliciter.

La plasticité du cerveau, cela marche d’ailleurs dans les deux sens. Après l’adoption de nos filles, je les ai vues désapprendre le créole très rapidement. Six mois après leur arrivée, elles ne le parlaient plus. Douze mois plus tard, elles ne le comprenaient plus.

Les spécialistes en didactique des langues s’entendent pour dire qu’il faut environ 1200 heures pour atteindre un bon niveau de maîtrise d’une langue présentant un niveau de difficulté normal. À mon avis, c’est vrai pour les adultes comme pour les enfants. À la différence que les enfants ont une chose que les adultes n’ont pas : du temps. Un enfant n’a que ça à faire, apprendre. En six mois, il les a faites, ses 1200 heures.

Je suis d’ailleurs certain qu’un adulte normal qui met 1200 heures intensives sans plus d’interférence qu’un enfant va maîtriser n’importe quelle langue tout aussi vite. À condition d’y mettre l’intensité d’un enfant.

D’où l’intérêt, d’ailleurs, d’apprendre une langue autour d’un sujet qui nous passionne réellement et pour lequel le temps ne compte pas. Personnellement, comme j’adore la BD, je me suis constitué une petite collection de Tintin et d’Astérix en allemand et un peu en arabe aussi. Si les téléromans vous passionnent, vous n’avez pas d’excuse : avec Netflix, vous pouvez vous télégaver de télénovelas à tire-larigot.

C’est la grâce que je vous souhaite pour ce temps des Fêtes : le cadeau d’une langue.

16 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 décembre 2017 05 h 50

    empirique ou latine

    on peut concevoir une langue comme plusieurs choses , certains diront comme identitée et d'autres diront le produit d'un savoir, ce que est relativement différent, comme appélation, si nous pensons a l'anglais qui se parle partout, dans le monde, est-ce une identitée ou un savoir, il est interessant d'essayer d'en déterminer la source, ne dit-on pas que l'anglais est empirique, tandis que le francais est latin, n'est ce pas des définitions tres différentes, enfin. il est intéressant d'en comprendre l'adoption a partir de ces définitions, empirique ou latine

    • Marc Therrien - Abonné 27 décembre 2017 12 h 15

      M. Paquette, quand vous écrivez: «(...) ne dit-on pas que l'anglais est empirique, tandis que le français est latin, n'est ce pas des définitions très différentes, enfin. il est intéressant d'en comprendre l'adoption a partir de ces définitions, empirique ou latine», je suis curieux d'en apprendre davantage.

      Vos points de vue ont souvent la qualité d’être originaux. Cependant, ils me laissent sur mon appétit de curiosité intellectuelle quand ils sont incomplets. Ainsi, si empirique signifie «qui ne s’appuie que sur l’expérience, qui se base sur l’expérience commune», je ne comprends pas comment la langue anglaise (germanique) est plus empirique que la langue française. Aussi, je ne comprends pas la distinction que vous faites entre empirique et latine qui ne semblent pas faire partie d’une même catégorie conceptuelle ; le premier faisant référence à un type de connaissance et le deuxième, à une région géographique.

      Enfin, quand on sait, selon la linguiste Henriette Walter, «que plus des deux tiers du vocabulaire anglais vient du français ou du latin» (réf : «Honni soit qui mal y pense. L'incroyable histoire d'amour entre le français et l'anglais»), on découvre qu’il y a plus d’amitié que l’on pense qui unit ces deux langues voisines. L’inimitié entre les personnes qui les parlent se situerait donc ailleurs, quelque part dans le monde empirique, j'imagine.

      Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 28 décembre 2017 17 h 11

      "(...) selon la linguiste Henriette Walter, «que plus des deux tiers du vocabulaire anglais vient du français ou du latin» (...)" Marc Therrien.

      Ceci est peut-être strictement vrai, mais cela comprend peut-être le vocabulaire scientifique ou technique peu utilisé dans la vie courante. Je ne sais pas, je n'ai pas lu livre auquel vous référez.

      Sinon, il serait intéressant de connaître quelle est la proportion parmi, disons, le 1500 mots les plus utilisés dans la vie courante, quels sont ceux qui sont d'origine latine ou germanique.

      Extraits de l'article "English language" sur Wikipedia:

      "The most commonly used words in English are West Germanic. The words in English learned first by children as they learn to speak, particularly the grammatical words that dominate the word count of both spoken and written texts, are the Germanic words inherited from the earliest periods of the development of Old English."
      (...)

      "English has formal and informal speech registers, and informal registers, including child directed speech, tend to be made up predominantly of words of Anglo-Saxon origin, while the percentage of vocabulary that is of Latinate origin is higher in legal, scientific, and academic texts."

      À l'article en français de cette même rubrique, on écrit: "Bien que l'anglais ait absorbé de nombreux mots d'origine étrangère, le cœur du lexique reste anglo-saxon : les 100 premiers mots du Corpus d'anglais américain de l'université Brown, assemblé dans les années 1960, sont anglo-saxons. Les mots les plus courants de la langue anglaise (mots grammaticaux comme in, the, be, ou lexicaux comme father, love, name, etc.) sont des mots d'origine anglo-saxonne."

  • Denis Paquette - Abonné 27 décembre 2017 06 h 11

    une nécessité ou une identitée

    je me souviens d'avoir appris l'anglais classique en six mois d'immersion,quel plaisir de découvrir une langue a partir de la nécessité, maintenant je sais qu'a partir de certaines conditions, je suis capable d'apprendre une langue si la nécessité m'y invite, il fut un temps ou je parlais créole et plus tard l'anglais que parlaient des musiciens de jazz new-yorkais , quel plaisir de découvrir ces nouvelles langues, si une langue est une identité, elle peut être également une nécessité

    • Chantale Desjardins - Abonnée 28 décembre 2017 09 h 19

      On apprend à parler une langue mais cela ne veut pas dire qu'on possède une langue. Parler et connaître une langue sont deux choses différentes.
      Notre premier ministre Trudeau parle un français rempli d'anglicismes avec des "e" à répétition et c'est désagréable. Sa langue est l'anglais.

  • Benoit Fournier - Inscrit 27 décembre 2017 06 h 34

    Enfin!

    On entend si souvent cette idée que les enfants apprennent plus vite une langue que les adultes. Autant la population générale que les spécialistes des langues maintiennent cette idée pourtant très incomplète.

    Ce que j'ai observé en contexte d'immersion en Allemagne, c'est que certaines personnes sont prêtes, affectivement parlant, à se plonger dans l'autre univers linguistique. Au début, elles assistent aux conversations sans comprendre grand chose. Elles ne peuvent pas s'exprimer. Ça peut être frustrant et générer beaucoup d'impuissance. Ces personnes tolèrent cette impuissance et résistent à la tentation de parler anglais ou français lorsqu'un Allemand le propose. Ces adultes se placent ainsi dans la même position de l'enfant qui n'a pas encore la capacité de s'exprimer. Après deux mois d'immersion totale vécue de cette façon, je me débrouillais en allemand. C'est pas mal plus vite q'un enfant!

    Cependant, les gens que j'ai côtoyés en immersion, que ce soit en Allemagne ou en Ontario, ont majoritairement opté, dès que l'occasion se présentait, pour parler la langue qu'il maîtrisait le mieux. Les francophones cherchaient la compagnie de francophones. En Allemagne, ils cherchaient la compagnie des Allemands qui maîtrisaient le français ou l'anglais. Le sentiment d'impuissance était trop fort pour eux. Ils avaient besoin de sentir le plus souvent possible qu'ils pouvaient comprendre et s'exprimer. Réflexe très compréhensible, évidemment! C'est un réflexe qui ralentit toutefois énormément la progression linguistique.

    Merci M. Nadeau d'avoir ajouté votre expertise à l'idée que les adultes peuvent apprendre une langue étrangère presque aussi facilement que les enfants. Il n'y a pas que la plasticité du cerveau en jeu!

  • Raymond Labelle - Abonné 27 décembre 2017 09 h 46

    À propos d'espéranto.

    M. Grin, dans son fameux rapport de 2005, très étayé, recommandait l'adoption de l'espéranto comme langue d'usage de l'UE - ce rapport avait été commandé par l'UE. M. Grin était conscient de la difficulté politique de sa position, mais a tenu à faire la proposition la plus rationnelle résultant de son analyse détaillée malgré tout.

    M. Grin, entre autres, a étudié sérieusement les conséquences du tout-à-l'anglais - le pire de tous les scénarios - et qu'on s'acharne à faire et à refaire.

    Extrait: "Ainsi, Flochon (2000 : 109) note que « l’Institut de pédagogie cybernétique de Paderborn (Allemagne) a comparé les durées d’apprentissage de plusieurs groupes d’élèves francophones, de niveau baccalauréat, pour atteindre un niveau dit ‘standard’ et comparable dans quatre langues différentes : l’espéranto, l’anglais, l’allemand et l’italien. Les résultats sont les suivants : pour atteindre ce niveau, 2000 heures d’études de l’allemand produisaient un niveau linguistique équivalent à 1500 heures d’étude l’anglais, 1000 heures d’étude de l’italien et… 150 heures d’étude de l’espéranto. Sans commentaire . »

    Ici pour détails: https://fr.wikipedia.org/wiki/Rapport_Grin

    Vous noterez, par ailleurs, que l'anglais n'est pas si facile...

    L'espéranto implique la connaissance de principes de grammaire fondamentale utiles pour toutes les langues et a une valeur propédeutique très grande pour l'apprentissage de langues nationales par la suite.

    La simplicité relative de l'espéranto n'implique aucun sacrifice quant à la possibilité d'exprimer des pensées fines et complexes. Voire, sa structure grammaticale permet d'exprimer des finesses que la plupart des langues nationales ne permettent pas (trop long à expliquer ici).

    Enfin, il y a une communauté importante et une culture de l'espéranto, qui est quand même une langue plus utilisée qu'on ne le croit. L'espéranto a connu un regain de vie avec l'Internet.

    Si vous être curieux: https://lernu.net/fr/esperanto

    • Sylvain Auclair - Abonné 27 décembre 2017 12 h 57

      À ce sujet, le congrès mondial d'espéranto se tiendra à Montréal en 2020.

  • Sylvain Auclair - Abonné 27 décembre 2017 09 h 47

    La langue la plus facile à apprendre...

    reste tout de même l'espéranto. Et, croyez-le ou non, elle est parlée un peu partout au monde...