Le Grinch

C’est plus qu’un changement de style. C’est une lame de fond, un tsunami en « slow motion ». La redéfinition des mythes fondateurs de l’Amérique.

Terminé l’ascenseur social du rêve américain, cloué au pilori par une réforme fiscale inique, qui va laisser un goût doux-amer à la classe moyenne (en 2027, les impôts des Américains gagnant moins de 75 000 $ par année augmenteront alors que les plus riches connaîtront… une réduction d’impôt).

Fini, ce rêve d’un monde meilleur, alors que huit millions d’enfants pourraient se retrouver sans assurance médicale (l’urgence de la réforme fiscale a prévalu sur le renouvellement du Children’s Health Insurance Program), alors que 13,1 millions de foyers connaissent l’insécurité alimentaire et que l’espérance de vie continue à décliner.

Adieu, melting pot alors que resurgissent les fractures d’une époque révolue (en témoigne la hausse du nombre de groupes séparatistes noirs et néoconfédérés recensés par le Southern Poverty Law Center), alors que les services d’immigration mènent une chasse aux migrants — on se contente des 13 milliards que les « illégaux » contribuent en taxes chaque année au fonds des retraites de la sécurité sociale.

Même la « religion civile américaine » en prend pour son grade, amenant les chrétiens évangéliques blancs (socle électoral du président) à voir en leur chef d’État un « instrument divin » au service de leur programme — en ajoutant du même souffle qu’ils ne peuvent juger « de la volonté divine » et des outils dont elle se dote.

Au revoir, « cité sur la colline », phare illuminant le monde et autre exceptionnalisme, qu’on ne peut plus considérer à l’heure où le Homeland Security prévoit de séparer les enfants migrants de leurs parents pour dissuader de futures migrations, où le président choisit de ne pas imposer « ses valeurs » (en l’occurrence les droits de la personne) aux autres États, mais se souviendra (selon la menace formulée mercredi par le président puis par l’ambassadrice aux Nations unies Nikki Haley) de ceux qui ont voté contre la décision de déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem.

La diplomatie de l’huile bouillante est le nouveau credo de la chancellerie américaine : à coups de tweets incendiaires, le président redéfinit la géopolitique, Hunger Games des relations internationales, où Yéménites et Rohingyas s’éclipsent sous les yeux d’un monde qui ne s’afflige même plus, où les phénix renaissent de leurs cendres (l’Iran construit une base en Syrie, la Chine, à Djibouti, la Russie tend la main à l’Arabie saoudite)… où les Européens constatent qu’ils « devront prendre leur sort en main ».

Mais il y a plus insidieux. Le fait est que les poids et contrepoids sont minés de l’intérieur. Le cynisme ambiant survivra à Trump, mais il aura élimé le vernis du Congrès, déjà corrodé par presque une décennie du discours antifédéral. Il aura rongé les fondations de la présidence, moins crédible, moins intègre.

Plus encore, c’est l’institution judiciaire qui vacillera, alors que le président pourvoit tambour battant aux 142 vacances des cours fédérales. Elles jouent pourtant un rôle central pour freiner les dérives du pouvoir, comme elles l’ont fait après 2001, face au décret antimigratoire début 2017, ou pour les groupes de femmes sur le droit à la contraception au cours de la dernière semaine. En redéfinissant le système judiciaire pour plusieurs décennies, le président opère un virage dont on ne mesure pas encore la portée.

Élimée aussi, la capacité de la structure à absorber les chocs politiques : la contraction de la puissance administrative fédérale se fait aux dépens de la rétention de compétences, tandis qu’au seul département d’État Tillerson espère se départir de 2000 fonctionnaires d’ici octobre et que l’Agence de protection de l’environnement (EPA) a déjà perdu 700 employés.

Émoussée, la capacité d’informer l’exécutif, alors qu’agences gouvernementales et chercheurs pratiquent l’autocensure pour éviter de devenir des cibles politiques (l’évolution du champ lexical des Centers for Disease Control and Prevention ou des demandes de subventions faites à la National Science Foundation en atteste).

Enfin, malgré des sondages favorables cette semaine (CNN et le blogue 538) donnant au Parti démocrate un avantage théorique, ce dernier a aujourd’hui le plus faible taux d’élus de son histoire depuis Hoover : englué dans le tribalisme politique, il offre peu de solutions de rechange et pâtit — pour l’instant — de ses faiblesses structurelles.

Le Grinch a-t-il volé Noël ? Peut-être pas. Une nouvelle génération de politiciens afro-américains, de politiciennes, de démocrates libéraux est en train de percer ; le GOP est aussi beaucoup plus hétérogène que ne le laisse penser l’obséquiosité du Congrès. Un certain nombre de contrepoids (parmi lesquels les métropoles et les États fédérés) se mettent en place. À la fin de l’histoire, le Grinch ne gagne jamais.

13 commentaires
  • Léonce Naud - Abonné 23 décembre 2017 05 h 03

    « Tour ce qui est excessif est insignifiant » Talleyrand

    Selon l'auteure de l'article, les États-Unis sont devenus aujourd'hui un véritable enfer. Ce n'est visiblement pas l'avis de millions d'immigrants qui désirent de toutes leurs forces y trouver un jour refuge et devenir de solides et fiers Américains.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 décembre 2017 15 h 27

      Comme vous avez raison M. Naud. On se bouscule littéralement pour venir aux États-Unis. Nos illégaux de cet été avaient choisi le pays de Donald Trump avant celui de Justin dit de "Bieber" Trudeau. Ils sont venus ici par défaut.

      La classe moyenne américaine va payer beaucoup moins d’impôts sur 10 ans. Un couple gagnant 50 000 par année avec deux enfants recevront 2 500$ de plus en 2018. Maintenant, multipliez cela par dix ans avec le plein emploi. De quoi pour être envieux.

      Moi, à la place de notre chroniqueuse aux accents de l’UQAM, je me préoccuperais plutôt de la situation au Canada. Avec la fin prochaine de l’ALENA et la montée du protectionnisme aux États-Unis, nous allons en prendre pour notre rhume. C’est « ben » pour dire.

    • Hélène Paulette - Abonnée 23 décembre 2017 19 h 15

      Simple curiosité, monsieur Dionne, mais j`aimerais savoir d`où vous tenez ces informations.

    • Cyril Dionne - Abonné 23 décembre 2017 20 h 48

      Pour les impôts, c'est du site même du New york Times.

      https://www.nytimes.com/interactive/2017/12/17/upshot/tax-calculator.html?_r=0

      Pour le reste, des infos disponibles pour tout le monde.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 24 décembre 2017 18 h 00

      @M. Dionne et Naud

      Obama a dû gérer la crise économique créée par le laxisme dans les institutions financières; à son départ, l'économie américaine s'était rétablie ainsi que le marché du travail.

      Cette chronique révèle les paradoxes chez nos voisins du Sud avec un président qui ne récolte que 35% d'appuis après un an!

      Quant aux réfugiés, ils veulent aller partout en pays occidentaux où il y a démocratie. Quant aux USA, pays de paradoxes: richesse et pauvreté; les prisons sont pleines...sans parler des armes à feu pis le désir de Trump de "scraper" l'Obamacare.

  • Raymond Chalifoux - Inscrit 23 décembre 2017 05 h 13

    "Ho! Ho! Ho! le cadeau!"


    Wow! Et re-Wow!

    Si c'est là votre cadeau des Fêtes, chère madame, sachez que pour ceux qui tel votre humble s'intéressent avec un grain de passion à la politique et à la société tel qu’on les pratique chez l'Oncle Sam (devenu "Mononc"???) alors sachez que votre envoi de ce matin, il éblouit!

    On y voit, magistral, mis en mots, l'antithèse nickel d'un bien-aimé "Where's the beef?". Rien que ça. Merci!

    Il n'y a plus pour nous qu'à suivre au quotidien, les péripéties annoncées…

    Et rebelote de merci, pour la conclusion choisie.

    Les réactions, tant nationales qu’étrangères, tant en nombre qu’en intensité, seront j’en suis sûr aussi, à la hauteur du saccage accompli par le Voyou et sa cour.

    (Quand même ironique qu’autant de petitesse ait choisi comme motto « Great Again »!)

    Très Joyeux! Le Noël que nous portons intérieurement; à l’abri.

  • André Joyal - Abonné 23 décembre 2017 09 h 00

    Le Grinch vous dites?

    Vasi allez voir ce que c'est sur Google.

    Ceci dit, cette chonique est excellente.Oui, le rêve américain est bel et bien terminé. Il est admis depuis une dizaine d'années que la probablilité qu'un fils d'ouvrier devienne ouvrier à son tour excède les 80%.

  • Clermont Domingue - Abonné 23 décembre 2017 10 h 30

    Le Grinch ne gagne jamais...

    Superbe le tableau que vous brossez de la situation à nos frontières.

    Petit à petit l'espoir renaîtra et la solidarité aussi. Donnons du temps au temps.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 23 décembre 2017 15 h 30

    Analyse appréciée

    J'apprécie régulièrement vos chroniques sur la politique américaine.

    Ce qui est inquiétant:"amenant les chrétiens évangéliques blancs (socle électoral du président) à voir en leur chef d’État un « instrument divin » au service de leur programme — en ajoutant du même souffle qu’ils ne peuvent juger « de la volonté divine » et des outils dont elle se dote." Ça frôle le fanatisme! De là la position sur Jérusalem.

    Un président qui n'administre pas pour la population dans son ensemble mais pour sa base électorale. Désolant, aussi, le fait que les politiques présidentielles se fassent au détriment des démunis, des faibles.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 24 décembre 2017 12 h 09

      La base de Trump: des hommes blancs âgés!