L’injustice individuelle

Vendredi soir dernier, fin de party de Noël. J’interpelle un taxi sur René-Lévesque. Direction maison, monsieur le chauffeur, mais, s’il vous plaît, une escale dans un resto sur le chemin. C’est ça, les après-partys. Le chauffeur accepte, en soulignant qu’il ne souhaite pas patienter 15 minutes, le temps de ma commande. Entendu. Arrêt intermédiaire au McDo Rosemont.

Arrivés au McDo, le chauffeur me demande de payer et me dit de contacter un autre taxi pour la suite du trajet. Un peu surpris, je comprends que, de son point de vue, il était clair d’entrée de jeu que nos chemins allaient se séparer là puisqu’il ne souhaitait pas m’attendre. Pourtant, le service de commande à l’auto est presque vide, et c’est ce que je lui indique.

Bien peu pour convaincre le chauffeur. Il me répond que l’attente est toujours trop longue et que ça lui fait perdre de l’argent. « C’est un soir de Noël, je peux pas manquer les clients. »

Et il enchaîne : « T’es un crisse de nègre sale ! »

Et il m’ordonne de sortir du taxi sans payer. Je m’exécute, en oubliant de noter le numéro de taxi et la compagnie, un peu sous le choc.

Le lendemain, je raconte l’incident sur Facebook : 469 réactions, plus de 100 commentaires et un lot de messages privés. Bien au-delà de l’attention que reçoivent mes publications habituelles. Certains internautes se révoltent qu’un tel incident puisse encore se produire en 2017. Plusieurs s’inquiètent de mon bien-être et de ma santé mentale face à une telle situation.

Accueillant cette vague de soutien avec gratitude, j’ai toutefois été particulièrement interpellé par un commentaire ayant capturé l’essence de mon état d’esprit à la suite de cet incident : « Alors que le gouvernement a reculé sur la commission sur le racisme systémique. Qu’est-ce à dire ? » L’auteur de ce commentaire, c’est mon papa.

De toutes les personnes qui auraient pu se scandaliser de ce fâcheux incident ou s’inquiéter immédiatement de mon bien-être, mon papa figure en tête de liste, ex aequo avec ma maman. Mais non, parce que lui, il apprivoise la discrimination depuis son arrivée au Québec en 1977.

L’agression que j’ai subie vendredi dernier n’alerte pas outre mesure son instinct paternel, parce qu’il me prépare à la vie en société depuis bientôt 33 ans. Sans même en avoir discuté, mon père et moi sommes sur la même longueur d’onde : ma publication n’avait pas pour objet de m’inscrire en victime, mais plutôt de constater, avec désolation, que notre société est organisée de manière à ce qu’un individu s’autorise de tels propos. Certains diraient que l’incident du taxi est un cas unique. Il suffit de lire les commentaires racistes que je reçois en réponse à mes chroniques pour se convaincre du contraire.

C’est en ce sens que, tout en accueillant la sympathie de tout mon entourage, j’affectionne plus particulièrement la réponse de mon papa. Oui, « crisse de nègre sale » sont des paroles inacceptables qu’un chauffeur ne devrait jamais adresser à un client. Mais comme mon père, ça fait belle lurette que je ne verse plus de larmes à ce sujet. Ma vie et l’éducation que j’en ai tirée m’ont immunisé. Je suis plutôt indigné par les systèmes qui non seulement sont en eux-mêmes injustes, mais qui aussi préparent le terrain pour que les injustices individuelles émergent. Le racisme d’un chauffeur de taxi m’irrite. La normalisation de groupes comme La Meute m’enrage.

L’injustice est rarement un cas isolé. Elle est le produit d’un mélange désorganisé de règles formelles ou informelles, de moeurs, de valeurs sociétales et de rapports de pouvoir. En bref, ce qu’on appelle les systèmes. Or, compte tenu de leur complexité et de leur intangibilité, les systèmes ne sont pas sexy, contrairement aux histoires concrètes qui illustrent les injustices.

Réfléchir aux mécanismes de la culture du viol répugne. Mais il suffit d’un tweet d’Alyssa Milano et de l’addition de toutes les histoires de femmes violentées qui s’en sont suivies pour galvaniser un mouvement qu’on n’avait jamais observé auparavant. Il a fallu qu’on voie un enfant mort sur une plage pour qu’on ouvre nos portes aux réfugiés syriens. « La meilleure façon de rallier un homme à votre cause est de toucher son coeur, la grande route vers sa raison », ai-je déjà écrit dans ces pages, citant Abraham Lincoln.

L’élaboration de solutions au gré des histoires personnelles empêche de faire face aux injustices dans toute leur profondeur et leur amplitude. Cette approche réactive dépend trop des nouvelles que les médias veulent bien nous raconter et de l’humeur de l’opinion publique. L’injustice est systémique. Ça prend une approche systématique. Si un humain ne peut à lui seul affronter les systèmes injustices, nos institutions, dont au premier chef l’État, ont le devoir d’assumer cette responsabilité.

55 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 décembre 2017 01 h 02

    Un cours de citoyenneté s'impose.

    Je suis indignée, monsieur Vil. Ces insultes prononcées par le chauffeur de taxi sont inacceptables et ne doivent pas être tolérées. C'est sûr que ce chauffeur souffre d'un manque d'éducation et d'empathie.
    C'est la raison pour laquelle je crois fermement que pour changer les attitudes et les comportements inacceptables, il faut enseigner la citoyenneté et la civilité dans les écoles. Le respect d'autrui commence à la maison et se concrétise à l'école. La civilité doit être le premier cours d'enseignement au commencement de chaque année, de la maternelle jusqu'au CÉGEP. Ce n'est pas la Commission sur le racisme qui va changer la conduite abominable de certaines personnes ignorantes. La barbarie est inacceptable.

    • André Joyal - Abonné 22 décembre 2017 11 h 01

      Mme Alexan! Y a-t-lieu de faire tout un plat à partir d’un cas aussi isolé?
      Il doit etre bien malheureux ce minable chaufeur de taxi puisqu’il appartient à un monde ou une grande proportion de ses confreres sont... racisés pour parler comme un militant de QS. C’est lui qui est à plaindre, mais ce cher chroniqueur, on le sait, ne rate jamais une occasion pour attirer l’attention sur ses miseres.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 22 décembre 2017 11 h 07

      Il faudrait que le message se rendre tout en haut de la chaîne alimentaire décisionnelle.
      Par exemple, dans différents programmes gouvernementaux en employabilité, je donne des cours en RELATIONNEL (avec diverses appellations) et d'année en année ces cours sont coupés... souvent remplacés par une augmentation des cours d'anglais.
      M.P.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 22 décembre 2017 12 h 09

      La normalisation de la Meute vous dérange; moi, non!Dans la mesure où ce qu'elle exprime se fait sans violence.On est en démocratie.

      Je suis dérangé par la violence produite par certains mouvements d'extrême gauche; voir la dernière manif à Québec avec une quarantaine d'arrestations et un leader du groupe qui dit"comprendre la violence".

      Racisme systémique, dans le sens de généralisé, non! Mais,oui,il y a des individus niaiseux qui le sont racistes. Bien sûr que je partage votre indignation!

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 décembre 2017 13 h 50

      À monsieur André Joyal: Vous avez mal compris le sens de cet article. Malheureusement, le racisme de ce chauffeur n'est pas un cas isolé, mais un exemple de ce qu'une personne de peau foncée peut confronter à la langue de la journée.
      Le fait que vous et moi n’avons pas été la cible des insultes raciales ne veut pas dire que ça n'arrive pas assez fréquemment. Eh oui, il faut avoir de l'empathie envers la souffrance et la misère des autres.

    • Cyril Dionne - Abonné 22 décembre 2017 16 h 29

      Mme Alexan, vous errez.

      L'auteur de cette missive joue encore à la pauvre victime. Curieux tout de même parce qu’il est issu d’un milieu favorisé. Au lieu d’écrire ses expériences farfelues sans aucun fondement vérifiable, il aurait dû profiter pour lire « La Meute » de M. Christian Rioux dans les textes d’opinion du Devoir d’aujourd’hui. On parle justement de « Fassebook » et de la dérive que celle-ci entretient lorsque les gens lancent des accusations au gré du vent sans qu’aucune source n’est été vérifiée.

    • Marc Therrien - Abonné 22 décembre 2017 17 h 31

      Madame Alexan,

      Vous pourriez bien vous entendre avec Guy Bedos pour dire comme lui: "Il y a des gens qui ont des indignations sélectives. Moi, j'ai des indignations successives".

      Marc Therrien

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 décembre 2017 20 h 06

      Vous avez tort, monsieur Dionne. Monsieur Vil n'a aucune raison d'inventer cette histoire de racisme, pas plus que les femmes qui accusent leurs agresseurs de harcèlement sexuel.
      Pour vraiment sentir la souffrance d'une personne, il faut vous mettre dans sa peau, ou «dans ses mocassins» selon le proverbe inuit.
      Il n'y a aucune raison valable pour défendre ce genre de racisme gratuit et on ne doit jamais le tolérer. Une campagne de sensibilisation s'impose pour que cette histoire triste ne se reproduise plus.

    • Maryse Veilleux - Abonnée 22 décembre 2017 20 h 51

      Madame Alexan, je vous lève mon chapeau... et partage votre opinion, je n'en reviens pas des âneries que l'on vous a répondu suite à votre commentaire... le complexe de supériorité de l'homme blanc...

    • Solange Bolduc - Abonnée 23 décembre 2017 10 h 00

      @Mme Nadia Alexan

      Vous dites Madame : »Pour vraiment sentir la soufrance d'une personne, il faut se mettre dans sa peau,..» Ce n'est certainement pas ce qu'aurait fait M. Vil, hélas, en ne pensant qu'à sa petite personne, et cela bien avant que le chauffeur de taxi lui lance (...) .

      Et je suis d'accord avec M. Dionne.

      De plus, aussi d'accord avec la citation de Marc Therrien à 17h31: «Il y a des gens qui ont des indignations sélectives, moi j'ai des indignations successives.» (Guy Bedos)

  • Serge Pelletier - Abonné 22 décembre 2017 02 h 39

    Attention, attention palefrenier au volant...

    Ne vous en faites pas, vous n'êtes pas le seul à vous avoir fait insulté par un chauffeur de taxi... et je suis un « racisé » blanc aux yeux bleus... Fac, je me suis fait dire, avant même de monter dans l'automobile "encore un criss de yeux bleus"... et cela par un chauffeur de "taxi" que j'avais demandé à ma résidence. Le chauffeur était d'origine maghrébine. Je me suis fait insulté à plusieurs reprises... à la sortie, le soir, des cours à l'UdeM, en prenant le "taxi", à la sortie du Métro par des chauffeurs en attente de clients – mais qui préféraient terminer la discussion entre eux que de prendre un client immédiatement, par des chauffeurs qui n’appréciaient pas que je leur demande de baiser le volume de leur radio, ou de bien vouloir cesser de parler au cellulaire, etc. Les insultes et inconduites ne venaient pas de chauffeurs d'une "race" particulière, quoique plus présentes chez certaines catégories dites « racisées ».

    Certains taxis sont des dépotoirs ambulants, avec des personnes "au volant" qui sont plus de type palefrenier que chauffeur stylisé.

    Votre article témoigne qu'il serait grand temps que ce milieu soit mis à jour - et à ses frais, non par pas par des subventions - pour éviter ces types de dérapages.

    Noter aussi, pour votre cas, que s'il s'était s'agit d'un chauffeur Uber, les coordonnés du malfrat aurait été disponibles immédiatement, avec possibilité de plainte immédiate... Pas besoin de tenter de voir le numéro du "pocket", de voir le numéro du taxi, de voir... et de mémoriser le tout... pour communiquer la plainte à un Bureau du taxi qui, quant à lui, est plus occupé à justifier le budget du café qu'à faire son travail de régulation.

    Bien que je trouve votre article très pertinent, je déplore que vous utilisiez le terme AGRESSER pour ce type d’agissements… Le chauffeur ne sait pas vivre – comme plusieurs d’ailleurs – et ce n’est pas nouveau, ni une rarissime exception.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 22 décembre 2017 22 h 15

      M. Vil a paniqué devant un manque flagrant de savoir-vivre envers lui et là il a vu le Québec plein de racisme systémique. Par ailleurs, ce que vous racontez me rappelle malheureusement plusieurs ‘’agressions’’ - si vous me permettez l’expression – de la part de chauffeurs de taxi. Je ne suis pas de race noire mais de sexe féminin, mais cela ne change rien. Il m’est arrivé un jour de vivre un épisode d’intimidation (le chauffeur de taxi annonçait à moi et une collègue de travail assises dans son véhicule qu’il sortait de prison, donc faites ce que je vous dis et taisez-vous…) Je ne peux pas décrire ici tout ce qu’ils m’ont fait vivre. Juste pour dire que cela fait plusieurs années que j’évite autant que faire se peut d’utiliser les services de taxi. Je prends les services de la STM car les chauffeurs, hommes et femmes, sont de beaucoup plus civilisés avec la clientèle. Je crois que certains chauffeurs de taxi devraient prendre des cours de savoir-vivre auprès de ceux-ci. Je suis toutefois contente que M. Vil nous partage son expérience négative, quoiqu’il ne soit pas le seul à la vivre. C’est juste le prétexte qui est différent : Lui, il est de race noire, l’autre il a les yeux bleus, celle-ci c’est une petite madame, là elle est jeune, pis lui, rien de spécial sauf que j’y aime pas la face… et on pourrait continuer de même encore bien longtemps.

  • Jacques Lalonde - Abonné 22 décembre 2017 05 h 04

    Jacques Lalonde

    Présumer que toute injustice est systémique tend à déresponsabiliser l'individu. Dilué dans le groupe, cela interdit de singulariser ses choix. Or, l'injustice peut être individuelle. C'est l'arbitraire propre à chacun.

    • Pierre Robineault - Abonné 22 décembre 2017 10 h 54

      Votre commentaire est celui qui me plaît davantage. Ne me reste plus qu'à espérer que monsieur Vil l'ait lu.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 22 décembre 2017 15 h 55

      Inversons votre commentaire :
      "Présumer que toute injustice est individuel tend à responsabiliser l'individu. Compris en dehors de tout groupe, cela interdit l'analyse sociale des choix. Or, l'injustice peut être systémique. C'est l'arbitraire propre à nos dynamiques sociales."
      C'est bien les deux faces d'un même pièce si vous voulez mon avis selon une certaine liberté ou un certain conformisme (ou déterminisme) ambiant.

  • Jean Lacoursière - Abonné 22 décembre 2017 07 h 43

    L'approche systématique

    Monsieur Vil écrit: « ...notre société est organisée de manière à ce qu’un individu s’autorise de tels propos. (Crisse de nègre sale!) [...] L’injustice est le produit d’un mélange désorganisé de règles formelles ou informelles, de moeurs, de valeurs sociétales et de rapports de pouvoir. En bref, ce qu’on appelle les systèmes. [...] L’injustice est systémique. Ça prend une approche systématique. »

    Quelle approche systématique aurait pu, en amont, empêcher ce chauffeur de taxi de tenir de tels propos? Je me pose la question... .

    • Louise Melançon - Abonnée 22 décembre 2017 09 h 46

      Moi aussi, je me pose la question.... Monsieur Vil écrit bien, mais je n'ai pas compris son propos sur l'injustice individuelle et systémique...

    • Michèle Cossette - Abonnée 22 décembre 2017 09 h 47

      L'éducation, chez monsieur. Quand j'étais enfant, nous avions des cours d'une matière dont j'ai oublié le nom, mais qui aurait pu s'appeler « Citoyenneté et savoir-vivre ».

      J'allais à l'école privée, chez les soeurs. Il serait temps que l'école publique s'en inspire.

    • David Cormier - Abonné 22 décembre 2017 10 h 26

      M. Vil aurait aimé d'une commission où tous les Québécois auraient été accusés de racisme systémique.

    • André Joyal - Abonné 22 décembre 2017 13 h 40

      @ Mme Cossette:ce cours s'appelait «Bienséance» je l'ai suivi en 4è année chez les Soeurs de la Providence.

      @ M. Cormier: bien d'accord avec vous,mais pour compenser M. VII doit sûrement préparer une chronique pour prende la défense de sa «compatriote» Tamara Thermitus qui s'en prend au protecteur du citoyen...

    • Marc Therrien - Abonné 22 décembre 2017 16 h 12

      Et pourtant M. Vil a tout ce qu'il faut pour se présenter comme un homme racé davantage que racisé et contribuer par son discours à élever les aspirations des personnes qu'il défend pour dépasser le misérabilisme victimaire en les inspirant par sa propre réussite.

      Marc Therrien

  • Michel Gagnon - Abonné 22 décembre 2017 08 h 17

    Pour Fabrice Vil

    Monsieur Vil,

    La lecture de votre chronique ce matin m'a profondément démoralisé !

    Je pensais, à tort de toute évidence, que nous étions passés à autre chose, et que la situation franchement dégueulasse, que vous avez vécue dans cette voiture de taxi, appartenait à un autre temps. Les propos racistes et orduriers que ce chauffeur vous a tenus sont l'expression d'une ignorance et d'un mépris à mon sens impardonables.

    Vous écrivez que vous ne vous en offusquez plus; cela sous-entend que vous avez entendu suffisamment d'insultes racistes au fil des ans, pour en être presque immunisé. Ce constat que vous faites jette un éclairage sombre, mais que votre expérience rend hélas bien réel, sur notre société québécoise.

    Vous avez bien fait de rendre cet incident public. Nous avons encore du chemin à faire, même à l'aube de la dix-huitième année de ce 21è siècle si prometteur, mais combien décevant...

    Bon courage !

    Michel Gagnon
    Longueuil