La cuvée rock’n’roll

Les analystes et chroniqueurs, survolant l’année 2017, vous diront, chacun dans leur cour, qu’elle a été rock’n’roll. Déhanchée, tapageuse, rebelle, hirsute, la langue sortie pour narguer le loup comme le berger. L’enfantôme Réjean Ducharme s’y sera envolé. 

Les scandales sexuels, les fausses nouvelles et les soubresauts trumpiens ont donné du fil à retordre aux concepteurs des revues de fin d’année. Grosse matière en fusion à modeler. Ça crée des attentes pour le Bye Bye de la cuvée.

La culture à l’avenant. C’est d’Hollywood, antre de la bête lumineuse, que l’ouragan des dénonciations sexuelles s’est levé avant de gagner nos terres. La chute de Gilbert Rozon, sous allégations d’abus sexuels, à la tête de l’empire Juste pour rire, force cette industrie à revoir ses cibles et ses structures. On tâche de rester zen en attendant deux festivals de l’hilarité l’été prochain.

De l’animateur Éric Salvail au réalisateur Sylvain Archambault, en passant par l’éditeur Michel Brûlé et le chef d’orchestre Charles Dutoit, d’autres personnalités culturelles ont glissé sur des peaux de banane.

Si certains estiment que le milieu des arts n’est pas plus propice qu’un autre aux abus de pouvoir olé olé, osons un doute. Davantage sur le party, autant l’admettre, cynique et jetant beaucoup de poudre aux yeux ; chef de file des scandales en cours.

Un bain d’affaires
« Combien y a t-il d’affaires dans l’affaire ? » demandaient jadis les voix de l’Infonie. Tout n’aura été qu’affaires en 2017 : affaire Weinstein, affaire Rozon, affaire Salvail, affaire Sicotte. affaire Netflix, bien sûr.

Ce brûlot qui chauffa les mains de la ministre du Patrimoine canadien, Mélanie Joly, (livrée seule aux fauves par l’équipe Trudeau), en ne réclamant pas de redevances aux géants du Web américains, aura soulevé tant d’indignation au Québec que l’ensemble de sa politique culturelle fédérale fut escamoté.

Quant à celle du Québec, attendue en fin d’année, après trois ministres à la queue leu leu dans un secteur culturel dont le gouvernement Couillard semble se balancer, son dépôt aura été reporté au printemps. Ceci, afin que la dernière détentrice du portefeuille, faute d’avoir participé aux audiences, puisse s’y retrouver. On voit dans ces chaises musicales une affaire aussi.

En 2017 auront jailli les ficelles douteuses du show-business. Les acteurs, actrices et autres jouets sexuels corvéables, ont crié : « C’est assez ! » Sur méthode contestable, avec des exécutions sommaires et tous ces visages effacés, comme sur les photos retouchées de dignitaires de l’ex-empire soviétique tombés en disgrâce — ainsi Kevin Spacey remplacé dans des productions déjà tournées. Mais avec vent de libération secouant des potentats.

Au cours des années de turbulence, les dragons des peuples se pointent le nez. En Corée du Sud, le suicide lundi dernier du jeune chanteur de K-pop Kim Jong-hyun a montré à quelle discipline de fer ces petites idoles seules et « cassées de l’intérieur » sont soumises là-bas. Personne n’avait pensé à ménager ce petit artiste, juste à l’astiquer pour le faire reluire, en assiette de cuivre au-dessus du foyer. À chaque société du spectacle sa façon de gérer des stars-objets, au mépris de leur humanité.

Hommages et valeurs sûres
L’année qui s’écoule aura été ici celle du 375e de Montréal, festivités pilotées par le maire Denis Coderre et par Gilbert Rozon (disparus du paysage métropolitain pour causes diverses en fin de soirée). À leur menu : plusieurs mégaspectacles, mais l’histoire de la ville trop souvent escamotée. La marche des marionnettes géantes sur Montréal et l’illumination du pont Jacques-Cartier seront seules parvenues à éblouir les foules. Peu de legs en fin de compte, en dehors de ce pont qui scintillera dix ans. Et une nouvelle mairesse pour la suite des choses.

Grande jubilaire : Expo 67, aux espoirs d’hier retrouvés à pleins musées, en vidéos, photos et nostalgie, pour son demi-siècle écoulé. Et jamais n’aurons-nous tant célébré le barde Leonard Cohen, sur les murs, les cimaises, en musique et en danse qu’en cette année suivant sa disparition.

Pas si révolutionnaire, ce 2017, diront certains. Des noms confirmés roulent sur leur lancée. Après tout, Michel Tremblay est resté le roi du bal au Salon du livre, en littérature comme au théâtre. Le chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin poursuit son triomphe en tournée européenne. Denis Villeneuve, porté aux nues par la critique pour la réalisation de son Blade Runner 2049, n’aura pas conquis la vaste audience internationale, mais le film original de Ridley Scott non plus, devenu culte sur la durée.

Le cinéma québécois se sera plutôt cherché, ficelant bien ses adaptations de C’est le cœur qui meurt en dernier et de La petite fille qui aimait trop les allumettes, mariant les genres avec brio dans Les affamés de Robin Aubert, mais ne séduisant la multitude qu’à travers des comédies comme De père en flic 2. Prouvant qu’en des temps agités, le public a besoin de valeurs sûres pour se rassurer.