La Meute

Les loups chassent en meute. Lorsque l’un d’eux flaire une piste, c’est tout le groupe qui se met en branle. L’odeur du sang avive les sens de chacun de ses membres. Dès que la proie est en vue, ils ne la quittent plus des yeux. Tout l’art de la traque consiste à s’approcher sans être vu et à encercler sa victime. Puis, il faut la pousser à la faute en la harcelant. Lorsqu’un des membres de la meute porte enfin le coup fatal, c’est tout le groupe qui se rue sur elle.

Si les loups ont pratiquement disparu en Europe occidentale, ils pullulent ces jours-ci sur Internet. La chasse en meute y est même devenue un des principaux passe-temps de cette belle et grande « communauté » dite « numérique ».

La chasse numérique diffère très peu de celle que pratiquent les loups. Dans les pays anglo-saxons, on la nomme « name and shame », ce que l’on pourrait traduire par « nommer et couvrir de honte ». Elle consiste à livrer à la vindicte populaire celui qui s’écarte un peu trop de la pratique, de la morale et de la pensée du jour.

C’est parfois pour le mieux, lorsqu’on attrape au passage un véritable criminel qui sera jugé en bonne et due forme. Mais c’est généralement pour le pire, car des proies auront été jugées avant de subir un procès qui souvent ne viendra jamais.

En démocratie, la justice parallèle n’est jamais un bienfait.

Il y a quelques années encore, on s’offusquait de ces tactiques pratiquées par les pires tabloïds britanniques. Elles sont aujourd’hui devenues la règle jusque dans la presse dite de qualité et les télévisions publiques.

Même la France laïque, longtemps rétive à ce moralisme rampant pratiqué dans les pays puritains, n’est plus épargnée. En moins de deux semaines, on a vu un humoriste (Tex) être congédié sur-le-champ après 17 ans de bons services pour une blague certes plus que douteuse.

Le philosophe Alain Finkielkraut a été soumis à une « bastonnade médiatique », selon les mots de Michel Onfray, pour avoir osé constater une évidence, à savoir que les populations issues de l’immigration étaient absentes de l’hommage rendu à Johnny Hallyday — aurait-il fallu se taire ?

De simples rumeurs colportées et amplifiées par Twitter ont forcé le report de l’important procès pour viol de l’ancien secrétaire d’État Georges Tron. Même Miss France a été victime d’une cabale antiraciste pour avoir vanté la « crinière de lionne » d’une consoeur.

Dans tous ces cas, la meute salivait en attendant l’« autocritique », comme à la belle époque de la Révolution culturelle maoïste.

 

Le regretté philosophe René Girard avait depuis longtemps théorisé cette propension de nos sociétés païennes à chercher des boucs émissaires afin d’expier leurs fautes et ressouder périodiquement le corps social. Il avait montré comment le « désir mimétique » ancré au fond de chacun pouvait conduire à une violence tout aussi « mimétique » et bestiale.

Sans cette réflexion anthropologique profonde, on ne peut expliquer ces scènes de sauvagerie collectives qui s’emparent périodiquement des sociétés dans des périodes troubles. Mais jamais René Girard n’aurait pu imaginer l’ampleur que prendrait la fureur des foules anonymes à l’ère du numérique.

Le chroniqueur Vincent Tremolet de Villers évoquait récemment le « pilori numérique » pour qualifier cet espace de non-droit où l’insulte, les menaces de mort et la diffamation sont tolérées comme si de rien n’était. Encore qu’au Moyen Âge, le pilori était toujours précédé d’un procès au moins formel.

Hier comme aujourd’hui, le résultat de ces lynchages consiste la plupart du temps à accentuer le conformisme ambiant. Avoir des opinions dissidentes dans le monde numérique, c’est un peu comme traverser un terrain vague dans le film American Sniper de Clint Eastwood. On ne sait pas quel tireur embusqué vous logera une balle dans la tête.

On imagine que c’est en connaissance de cause que Chamath Palihapitiya, un ancien dirigeant de Facebook, accusait récemment la bête qu’il a contribué à mettre au monde de « déchirer le tissu social » en poussant chacun à renoncer à son « indépendance intellectuelle ».

L’ancien président de la multinationale, Sean Parker, a lui aussi dénoncé une « boucle infinie de validation sociale » qui change « votre relation avec la société ».

Sans tomber dans le complotisme, il est difficile de ne pas reconnaître la justesse des propos de l’ancien informaticien Tristan Harris, qui a travaillé chez Google sur une technologie qui, dit-il, « pirate l’esprit des gens » et accapare « notre attention, notre temps, nos choix ».

Le grand Soljenitsyne n’aurait pas pu imaginer lui non plus les extraordinaires moyens techniques que ces réseaux dits « sociaux » donneraient à la rumeur publique lorsque, dans son célèbre discours de Harvard, il s’opposait dès 1978 au « droit de tout savoir » même le plus sordide et le plus insignifiant. À ce droit, il en opposait un autre : « Le droit qu’a l’homme de ne pas savoir, de ne pas encombrer son âme créée par Dieu avec des ragots, des bavardages, des futilités. »

Et le Prix Nobel de conclure : « On nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. »

À méditer longuement au pied du sapin de Noël…

29 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 22 décembre 2017 00 h 36

    Il faut règlementer le monstre!

    Vous avez raison, monsieur Rioux. La barbarie d'insultes gratuites sur les réseaux sociaux peut détruire les réputations, angoisser des innocents et empêcher la pensée libre, un des piliers de la démocratie.
    Il faudrait règlementer le monstre avec des balises de civilité avant que ça soit trop tard.

    • Marguerite Paradis - Abonnée 22 décembre 2017 11 h 15

      Une lecture obligatoire à toutes et à tous :
      DÉSOBÉIR de Frédéric Gros.

      Il est question des diverses formes de « banalité du mal »... et, personne est à l'abri.

      Conformisme, surobéissance, soumission, autant de chemins vers la déresponsabilisation, autant de formes au « monstre ».
      M.P.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 22 décembre 2017 02 h 03

    ... vers ... ?!?

    « Hier comme aujourd’hui, le résultat de ces lynchages consiste la plupart du temps à accentuer le conformisme ambiant. Avoir des opinions dissidentes dans le monde numérique » (Christian Rioux, Le Devoir) ; « On nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. » (Alexandre Soljenitsyne, Prix Nobel, Littérature, 1970, Russie)

    De ces citations, une douceur :

    De tout temps, le principe de la meute populaire repose sur l’anonymat-virtuel et relève d’une thématique X, et dont les membres naissent, bougent et tombent « ensemble, avec tout le monde, ou sauf personne » !

    Autrefois, d’exemple québécois, la meute se réunissait sur les perrons des églises pendant que les autorités publiques (politiques-religieuses), ciblant leurs ennemis, cherchaient, moyennant l’utilisation de techniques invasives d’endoctrinement et de persuasion (dénonciation, radicalisation, méfiance, peur … .), à les purifier/lyncher et les normaliser … conformément à l’idéologie ambiante !

    Reposant aussi sur le monde de l’anonymat-virtuel, la meute numérique, quant à elle et omniprésente, utilise les mêmes techniques invasives pour affirmer et alimenter les réseaux sociaux, voire les détruire ou purifier !

    De la meute populaire à la meute numérique, la vie (tant intérieure qu’extérieure) en dépend !

    Vers des solidarités techniques de meute ou …

    … vers … ?!? - 22 déc 2017 –

    Ps. : Joyeux Noël à toutes et à tous !

  • Michel Lebel - Abonné 22 décembre 2017 07 h 18

    Elle est ici!


    Que dire, sinon que Soljenitsyne avait raison. Oui, la meute est bel et bien là, au Québec comme dans bien des pays occidentaux.

    M.L.

  • Jacques Lamarche - Abonné 22 décembre 2017 07 h 52

    Les sociétés furent prises de cout et la machine va trop vite!

    L'espace numérique échappe à la société de droit! Il sert de puissants intérês économique! Le numérique fait la loi! Il est roi et impose aux politiques ses droits!

    Arrivée très vite, la bête numérique a ìnsidueusement créé et comblé mille besoins, si bien nul ne saurait vouloir maintenant l'enlever, ou la domestiquer, ou la réglementer! Les chartres des droits et libertés, à la moindre menace, ne manqueront jamais de la protéger!

    La liberté, une vache sacrée, une arme aux mains de l'économie, de la pornographie ou de la calomnie, personne encore n'a voulu la dresser, la limiter, l'éduquer!

    Texte lumineux! Merci!

  • Raynald Rouette - Abonné 22 décembre 2017 07 h 54

    «L'homme est un loup pour l'homme»! Thomas Hobbes


    Le véritable «BUG» de l'an 2000 est là...

    Hobbes philosophe anglais 1588-1679: décrit l'homme comme naturellement mû par le désir et la crainte.

    Le parfait exemple du monde d'aujourd'hui c.-à-d. ; la «banalisation» des dommages causés par les médias sociaux! Processus de déshumanisation?

    Bien d'accord avec la conclusion «On nous enlève ce que nous avons de plus précieux: notre vie intérieure».

    • Clermont Domingue - Abonné 22 décembre 2017 09 h 50

      Les Romains disaient déjà: Homo homini loupus prior lupo.(L'homme est un loup pour l'homme, pire que le loup)

    • Bernard Terreault - Abonné 22 décembre 2017 13 h 30

      Vous devriez lire Frans de Wall (Le Bonobo, Dieu et nous) et quelques autres éthologistes, anthropologues et sociologues qui ont démontré que l'Homme est aussi un ami pour l'Homme, que l'empathie, l'entraide et même la charité sont des instincts aussi ancrés dans notre nature que notre incontestable égoîsme et notre cruauté : la preuve, il y en a des gens bons, il y en a des gens qui prêchent la justice, il y en a, comme vous, M. Rouette, qui vous indignez ; et la plupart d'entre nous pouvons citer de moments de notre vie où nous avons sincérement aidé notre prochain et d'autres où nous avons été indifférents ou pire, cruels.