Débandade britannique?

Le Brexit, supposé processus de séparation du Royaume-Uni avec l’Union européenne (UE), a franchi vendredi une étape importante avec la ratification, par les États membres des deux bords, d’un accord sur les « trois questions préalables » qu’il fallait — à l’insistance des négociateurs de Bruxelles — régler avant d’entrer dans le vif du sujet.

Il s’agissait (1) du statut des ressortissants communautaires, Britanniques vivant et travaillant en Europe continentale et « continentaux » postés au Royaume-Uni ; (2) du « chèque de sortie » à payer par Londres pour son départ et (3)… dernier point mais non le moindre, du maintien de l’ouverture de la frontière entre la République irlandaise (pays indépendant membre de l’UE) et l’Irlande du Nord (province du Royaume britannique), où l’on avait voté à 56 % contre le Brexit en juin 2016.

Ce qu’il faut souligner, c’est que même sur ces trois questions dites « préalables », au moins une — la question de l’Irlande — reste enveloppée de flou. Et que la deuxième phase des négociations, pour reprendre les mots de l’Allemande Angela Merkel, « sera encore plus dure que la première… et nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous ».

Le Brexit doit, selon la constitution européenne, être complété le 29 mars 2019, deux ans jour pour jour après la « lettre de départ » de la première ministre Theresa May. Selon le président du Conseil européen, Donald Tusk, « ce calendrier reste réalisable, mais ce sera extraordinairement difficile ».

Par exemple, sur la question irlandaise, il a été convenu (1) qu’il ne devra pas y avoir de contrôles aux frontières entre l’Irlande du Nord et la République irlandaise ; (2) qu’il ne peut (évidemment) y avoir de contrôles frontaliers entre l’Irlande du Nord et le reste du Royaume-Uni, mais (3) qu’il doit y avoir à l’avenir — c’est même le but du Brexit — une vraie frontière entre le Royaume-Uni et l’Union européenne… Trouvez l’erreur !

La résolution de cette quadrature du cercle est repoussée à une phase ultérieure. Ce qu’on peut dire pour l’instant, c’est que les 27 ont maintenu jusqu’à maintenant leur unité contre toute attente et que Londres est en position de grande faiblesse, à un moment où l’économie insulaire ralentit. Et que cette première phase des négociations était plutôt une capitulation des Anglais.

Le fameux « chèque de sortie » pour les engagements passés et les actifs communautaires en territoire britannique ? Les tabloïds vociférants de Londres avaient hurlé : « Pas un seul penny ! » Le ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson, avait dit : « Ils pourront toujours courir ! »… Eh bien, il sera payé intégralement par le Royaume-Uni : entre 45 et 55 milliards d’euros. Mme May a signé.

Quant au droit au séjour, au travail ou à la protection sociale, appliqué aux « continentaux » postés en Grande-Bretagne, il sera garanti ad vitam comme l’exigeait Bruxelles. La Cour de justice européenne aura force de loi jusqu’en 2027 pour arbitrer les conflits les concernant.

On a prévu le cas où un accord final ne serait pas signé au 29 mars 2019… Sur les douanes et les contrôles frontaliers, Bruxelles a concédé une prolongation possible de deux ans du statu quo, « période supplémentaire » durant laquelle Londres n’aurait plus un mot à dire dans les instances de l’UE… mais continuerait à appliquer les lois européennes et à payer sa part du budget communautaire !

Tout cela ressemble à une débandade britannique. Jusqu’à maintenant, ça l’est, et ça semble montrer que « le prix de l’indépendance », au XXIe siècle en Europe, peut être élevé.

Le gros des négociations reste à faire : il va maintenant falloir aborder d’innombrables questions sur la future relation de la Grande-Bretagne, nouvellement « indépendante », avec le reste de l’Europe. Sur l’environnement, la libre circulation des personnes et des capitaux, les transports, les cours de justice, la politique agricole, l’immigration, etc. Lorsqu’on traitera ces questions une à une, il n’est pas impossible, alors, que le front uni des 27 s’effrite…

Mais pour l’instant, à l’aube de 2018, après 18 mois de « psychodrame Brexit », c’est : Bruxelles 1, Londres 0.

Cette chronique fera relâche pour les Fêtes, au cours des deux prochaines semaines. Elle sera de retour le 8 janvier 2018.
8 commentaires
  • René Bourgouin - Inscrit 18 décembre 2017 04 h 59

    Propagande mondialiste

    Pour les tenants de la propagande mondialiste ominiprésents au sein de la faune médiatique, les Britanniques vont «payer cher» d'avoir rejeté leurs dogmes. Chaque élément de la négociation où ils sembleront ne pas avoir l'avantage va être commenté avec délectation. Mais on verra bien au final, dans 15 ans, où en seront l'UE et la Grande-Bretagne (si l'UE existe encore...).

    L'auguste chroniqueur pourrait aussi mentionner que la Grande-Bretagne est contributrice nette au budget de l'UE. Une fois partie, elle finira par économiser beaucoup plus que les milliards réclamés et les autres pays vont devoir compenser le manque à gagner.

    L'auguste chroniqueur pourrait aussi mentionner les cas de la Norvège, de l'Islande, de la Suisse, etc. qui se portent très bien de ne pas être membre de l'UE et qui n'ont plus aucune intention de le devenir... Sans compter la Grèce, disparue des radars, toujours saignée à blanc et qui, elle, paye le gros prix de sa dépendance à l'UE...

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 décembre 2017 12 h 32

      Il ne s'agit pas de rejeter ou non la mondialisation. La somme en question, le RU la devait déjà. Et comme il veut continuer à commercer avec l'Europe, il va devoir se plier aux règles européennes, tout simplement. Tout ce que le RU a gagné, c'est le droit de ne plus avoir le droit de contribuer à la rédaction de ces règles, et le droit de ne plus avoir le droits aux subventions de l'EU...

  • Bernard Terreault - Abonné 18 décembre 2017 08 h 34

    Il y a nécessairement une période de flottement

    Les gens d'affaires hésitent en période d'incertitude. Ce n'est que dans cinq ou dix ans que les Britanniques sauront s'ils ont bien fait, économiquement parlant. Quant à moi, j'ai toujours eu l'impression que les Britanniques n'aimaient pas vraiment l'Europe continentale et se trouvaient bien plus à l'aise avec les autres nations anglophones. C'était un mariage de raison sans une once d'amour ni même de respect. Et quant à y être, je me demande si la Pologne et la Hongrie (et l'Espagne?), qui ont toujours eu des penchants fascistes, ne devraient pas être sommés de se convertir pleinement aux principes de Droits de l'Homme, sinon être expulsés.

  • Pierre Laliberte - Abonné 18 décembre 2017 09 h 59

    L'enjeu principal

    Il aurait été bon de rappeler que l'enjeu principal pour l'électorat britannique pro-Brexit, hormis la détestation pour la bureaucratie bruxelloise, a été celui de l'immigration qui était perçu -- à tort ou à raison -- comme hors de contrôle. L'enjeu économique est devenu secondaire dans le débat. Et toutes les campagnes de peur orchestrées par la droite libérale et la gauche bon chic bon genre ont eu l'effet contraire à celui escompté.

    Nulle surprise quant au flou artistique sur la question de l'ouverture des frontières en Irlande. Le partenaire de coalition des conservateurs, le DUP, est vulnérable sur cette question. On peut s'attendre à ce que le choix s'éclaircisse quand ça ne sera plus le cas ou encore que la gestion de la frontière s'avère satisfaisante...

    Un effet positif sera que désormais l'Europe continentale pourra, si elle le désire, approfondir son intégration sur une base plus sociale, sans avoir le veto britannique dans les jambes. Ne reste maintenant qu'à se débarrasser des empêcheurs de tourner en rond de l'ancienne Europe de l'est...

    • René Bourgouin - Inscrit 18 décembre 2017 12 h 30

      À force de se débarasser de tout le monde (Grande-Bretagne, Europe de l'Est), il ne restera plus personne dans la baraque...

      C'est ça le problème de l'UE: personne ne veut aller dans la même direction. Chacun est influencé par ses instincts culturels (germaniques, latins, slaves, catholiques, protestants, etc.) et par son histoire qui les poussent, à tort ou à raison, à privilégier une direction plutôt qu'une autre. En bout de ligne, cela profite aux clans dominants: "la droite libérale et la gauche bon chic bon genre", comme vous l'avez fort justement formulé.

      Même si le Brexit capotait, comme semble secrètement le souhaiter l'auteur de cette chronique et bon nombre de ses confrères médiatiques, rien ne garantit que ce machin survivra.

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 décembre 2017 12 h 34

      Le RU a toujours contrôlé son immigration, sauf pour les ressortissants de l'EU (mais là, c'était donnant-donnant, les retaités britanniques étaient nombreux dans les pays du Sud de l'Europe). La preuve, c'est des milliers de personnes qui campaient à Calais dans l'espoir de pouvoir entrer un jour au RU.

    • Pierre Laliberte - Abonné 18 décembre 2017 13 h 47

      René Bourgouin: Tout à fait d'accord. À la cour déjà pleine on peut également ajouter l'excellente gestion de la crise financière et celle non moins magistrale de l'immigration. Et c'est sans parler du traitement des gouvernements liberticides de la Hongrie ou de la Pologne auquel on peut ajouter le silence assourdissant autour de la crise catalane. Non, mais c'est fantastique l'Europe! On se demande bien pourquoi on voudrait la quitter.

      Sylvain Auclair: Ce n'était pas mon point.

  • Serge Lamarche - Abonné 18 décembre 2017 15 h 45

    Les anglais veulent dominer

    Les britanniques n'avaient que le bout du pied dans UE au départ. Ils n'en voulaient pas vraiment. On parle d'une nation qui a dominé le monde sans vergogne pendant des centenaires. On verra bien si leur domination durera encore des centaines d'années.
    Pour l'Irlande, la solution est évidente. Les anglais ont tenté de voler toute l'Irlande mais n'en sont sortis qu'avec le bout nord. Ce bout nord devrait être retourné à l'Irlande tout comme Hong Kong est retourné à la Chine. Aux anglais à admettre leurs tors et à le faire sans heurts.