Des temps meilleurs

Dans son Cantouque des hypothéqués, Gérald Godin parle de « toutes les vies du jour le jour », de ces anonymes écrasés dans la nuit sociale, notamment par les « paiements à rencontrer ». Au milieu de cette suite poétique écrite en hommage aux oubliés de l’histoire, Godin évoque leur attente toujours trop patiente : « Ils n’ont pas de couteau / entre les dents / mais un billet d’autobus / mes frères mes frères ».

Il est vrai que les Québécois ont depuis toujours une façon bien à eux d’être patients. Pour en rester à l’exemple de l’autobus, n’y a-t-il pas quelque chose de singulier à voir autant de gens capables de faire sagement la queue dans la gadoue sans broncher, quitte à ne pas pouvoir entrer dans le véhicule déjà bondé lorsqu’il finit par arriver ? Nous nous sommes habitués à ce spectacle d’hiver quasi quotidien comme s’il était normal. Il n’en exprime pas moins à l’année un trait social singulier.

Mais les temps ont changé. Tempête ou pas, les gens ne dérogent plus à cette nouvelle habitude qui consiste à fixer l’écran de leur téléphone intelligent. S’ils gardent comme auparavant leur rang en attendant l’autobus, c’est parce que leurs yeux restent désormais rivés à leur écran plutôt qu’à l’horizon du bout de la rue d’où on espère l’autobus.

Ainsi absorbé par le flux numérique, personne ne pointe plus le nez au ciel pour le maudire autrement que parce que les flocons qui fondent sur l’écran chaud d’un téléphone interdisent temporairement d’en exploiter toutes les fonctionnalités.

Hiver comme été, nous sommes vraiment devenus les esclaves de ces petites machines. Moi le premier.

N’est-il plus possible de vivre sans ces béquilles numériques qui nous font à tout moment trébucher hors de la réalité ? Nous voici plus que jamais prisonniers d’un temps hachuré, éclaté, désordonné et haletant créé par les algorithmes qui exercent leur emprise sur ces appareils. Par où diable commencer pour s’en libérer ?

En France, le ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer, vient d’indiquer que ces écrans ne constituent pas une récréation bénéfique pour les enfants, du moins pas avant l’âge de sept ans. Ce ministre a annoncé conséquemment que le téléphone portable sera interdit pour les élèves. Il le sera non seulement pour les tout petits, mais bien dans l’ensemble des écoles et des collèges. Ce sera, dit-il, chose faite à la prochaine rentrée scolaire.

Comment cela se traduira-t-il en pratique ? Les écoles pensent notamment installer des casiers pour que les téléphones puissent y être sécurisés durant les heures où ils ne pourront pas être utilisés. En cas de nécessité, certains dispositifs en permettront tout de même l’accès.

Comme je ne suis plus exactement un enfant, je me suis dit que je pourrais fort bien m’imposer ce genre de contrainte dès maintenant pour mon bénéfice. Depuis quelques jours, je fais donc des essais. Je laisse volontairement derrière moi mon téléphone si je sors prendre l’air. Souvent, je le ferme. Ou alors je me fais la violence de le laisser enfoui au fond de ma poche ou de mon porte-documents pour me permettre de mieux faire semblant de l’oublier. Le matin, je me dis : pas de portable ce soir. Et le soir, ayant échoué tout le jour, je me dis que je me reprendrai dès le lendemain.

Croyez-moi quand je vous dis que j’essaie. Mais on lutte toujours mal contre soi-même. Je reste un alcoolique des communications numériques. C’est une maladie de notre temps.

La proposition du ministre français a quelque chose de séduisant pour l’esprit. Elle ne s’arrête néanmoins qu’à la surface des choses. Dans un même esprit de surface dont raffole la politique, le même homme plaide ces jours-ci pour le retour des uniformes à l’école. De quoi en venir à croire que le retrait du téléphone et l’ajout d’un uniforme bien sage conduisent tout droit à vaincre la misère et la désolation qui plombent d’abord l’éducation, là-bas comme ici.

En fixant son attention sur l’appareil électronique plutôt que sur l’esprit social qu’il sert à charrier, on fait trop facilement l’économie de se questionner sur la société que dessine la Silicon Valley avec ses supposées avancées.

À San Francisco, on vient par exemple de mettre à l’essai un petit robot tout blanc, un genre de R2-D2. Depuis un mois, il éloigne avec beaucoup de succès, paraît-il, les itinérants des accès aux bureaux de la Société protectrice des animaux (SPCA). Comme quoi les progrès pour les animaux ne se traduisent pas toujours par des avancées pour les droits de la personne. Lorsqu’est créé en 1824, en Angleterre, l’ancêtre de la SPCA, la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals, il faut encore attendre dix ans pour que la société convienne d’abolir l’esclavage. Les régressions prennent souvent les allures du progrès.

Aujourd’hui comme hier, on discute plus facilement des conséquences du dégriffage des chats et du muselage des téléphones portables que de solutions globales à la pauvreté culturelle et économique de nos sociétés. Il faudrait se demander pourquoi notre pensée s’avère toujours à ce point limitée à la friture de l’actualité quand il est question de changer l’humanité.

Vous me demandez ce que j’espère pour la nouvelle année ? Qu’il soit encore raisonnable d’espérer en tirer des temps meilleurs.

22 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 décembre 2017 00 h 52

    que le temp est long disait la chanson

    ne vivons nous pas dans un pays d'habitudes, ou les commercants et les politiciens font des affaires d'or, au Québec les hivers sont longs et on ne fait plus de menus travaux, alors le téléphone est devenu la soupape, nous en avons pour des mois avant d'avoir fait le tour du village

  • Nadia Alexan - Abonnée 18 décembre 2017 03 h 58

    «L'opium» des temps modernes!

    C'est dommage que la modernité et l'ère numérique dont nous sommes de devenus des accros nous rend la vie plus difficile. On dirait qu'on a toujours besoin de »béquilles» pour s'en sortir de la misère humaine.
    Par contre, je trouve que pire encore que nos petites machines portables est notre dépendance aux sports organisés et à l'industrie de spectacles, devenu «l'opium» des temps modernes.

    • Clermont Domingue - Abonné 18 décembre 2017 13 h 36

      Nous cherchons le bonheur dans la fuite. A quoi servent les béquilles?

      Jadis, nous empruntions un cheminement différent. C'était la foi, l'espérance et la charité.C'est la foi qui soutient l'espérance et si elle est assez forte. elle donne la patience d'attendre jusqu'à la mort pour trouver le bonheur auquel chacun aspire.

      La charité qu'on appelait aussi amour,générosité,partage jouait deux rôles. Elle était la clef du bonheur éternel et elle apportait ici-bas une satisfaction à ceux qui la pratiquaient.

      Nous avions un dicton: La foi sans les oeuvres est une foi morte.

  • Louise Collette - Abonnée 18 décembre 2017 06 h 02

    Maladie

    <<C'est une maladie de notre temps>> Je suis tellement contente de ne pas l'avoir attrappée.
    La semaine dernière j'ai vu un jeune homme traverser la rue au feu rouge... les écouteurs sur les oreilles et les yeux sur le téléphone... autement dit, sourd et aveugle, le camionneur qui fonçait sur lui n'a fait que klaxonner sans ralentir...de façon impatiente, de toute évidence ce n'était pas le premier qu'il voyait risquer sa vie de cette façon. J'assistais à tout ça, impuissante. Il s'en est sorti indemne mais je l'ai vu recommencer dans la seconde qui a suivi, c'est franchement désolant.
    Et parfois sur les trottoirs ils foncent carrément sur nous, il ne nous ont pas vus, occupés qu'ils sont dans leur galaxie. Une galaxie loin de chez moi. ;-)

  • Jean Lapointe - Abonné 18 décembre 2017 07 h 16

    Et pourquoi pas ?

    «S’ils gardent comme auparavant leur rang en attendant l’autobus, c’est parce que leurs yeux restent désormais rivés à leur écran plutôt qu’à l’horizon du bout de la rue d’où on espère l’autobus.» (Jean-François Nadeau)

    Et pourquoi pas? C'est mieux de s'occuper à quelque chose même si c'est un jeu que de ne rien faire en attendant l'autobus ou dans le métro ou que de se plaindre en rechignant.

    Je ne le fais pas moi-même dans le métro parce que dans mon cas c'est pour me changer les idées que je sors étant donné que je passe beaucoup de mon temps devant des écrans à la maison. Mais moi je ne travaille plus. Mon cas est différent.

    A mon avis Blanquer fait une erreur en interdisant le téléphone portable à l'école. Il m'a l'air drôlement autoritaire ce monsieur et un peu trop sûr de lui. S' il avait de véritables soucis pédagogiques il verrait plutôt à trouver des moyens pour habituer les enfants à utiliser plus intelligemment leur téléphone. Ce n'est pas en l'interdisant qu'ils vont l'apprendre. Je m'étonne qu'un seul homme puisse prendre une telle décision sans consultations préalables.

    Moi je me méfie des gens qui pensent toujours tout régler en multipliant les interdits. Ils ne font alors qu'indisposer les personnes concernées en tentant d'imposer leur volonté dans l'espoir de prouver que ce sont eux qui «mènent". Ce sont eux qui ont un problème.

    On dirait qu'il y a des gens qui ne savent que dénoncer au lieu de chercher à tirer partie de façon positive de toutes les situations. C'est parfois exaspérant.

    • Solange Bolduc - Abonnée 18 décembre 2017 10 h 23

      Vous avez absolument raison, M. Lapointe, au lieu d'interdire le téléphone portable pourquoi ne pas apprendre aux enfants à l'utiliser de manière intelligente: tout est là!

      C'est exactement ce qu'a fait la religion catholique avec les enfants : attention au toucher impur, Dieu va vous punir pour vos péchés, au lieu de laisser la nature suivre son cours, se découvrir soi-même, au lieu que les curés tentent d'en découvrir certains au non de la vertu...de la perversité. Plus facile d'interdire au nom de Dieu que d'expliquer la vie, l'intelligence humaine, d'apprendre à se contrôler au lieu d'interdire...

      L'autoritarisme de tout temps fait «oeuvre de chair», détruit le libre arbitre dès le jeune âge, la conscience de soi !

      Au lieu d'avoir confiance en l'intelligence humaine, celle des jeunes, l'autorité choisit d'interdire, moins forçant, mais combien plus pernicieux!
      Les jeunes trouveront certainement le moyen de désobéir, c'est si tentant la tentation!

    • André Goyette - Abonné 19 décembre 2017 15 h 57

      M. Lapointe, le ministre Blanquer interdit le téléphone portable dans les classes pendant les cours. Il n'interdit pas l'usage en dehors des cours.
      Ne condamnons pas trop vite.
      Il y a un temps pour écouter un cours et un temps pour téléphoner.

    • Solange Bolduc - Abonnée 19 décembre 2017 20 h 52

      Mais, M. Goyette, il faut apprendre aux jeunens à faire la part des choses, surtout pas leur interdire le téléphone portable, de manière arbitraire !

      Faire appel à l'intelligence des jeunes, de leur raisonnement, cela vaut mieux que la dictature du savoir, soi -disant! ?

  • Raynald Blais - Abonné 18 décembre 2017 07 h 20

    Voilée par chauvinisme

    S'il fallait, à l'instar des directeurs de l'information de ce monde, « se demander pourquoi notre pensée s'avère toujours à ce point limitée à la friture de l'actualité quand il est question de changer l'humanité », nous devrions, pour transcender cette interrogation, soulever d'abord le voile masquant la réalité avec des prétentions aussi chauvines que celle de croire que « les Québécois ont depuis toujours une façon bien à eux d’être patients ».
    Là seulement, nous pourrions envisager de répondre à la question de comment transformer la prochaine année au bénéfice de l'humanité plutôt que de nourrir l'égoïste espoir d'en tirer le meilleur parti possible.