Une histoire de Noël contre la charité

Marco Veilleux a rencontré Marie-Paule parce qu’elle occupait le logement en face du sien dans l’immeuble. Ils se croisaient à la buanderie ou dans le corridor. Marie-Paule était sympathique, mais lorsqu’elle commençait à parler, ça n’arrêtait plus. À l’évidence, elle n’avait pas l’occasion de le faire souvent. À presque 90 ans, lorsqu’on n’a ni enfant ni conjoint, la visite est rare.

Un jour, Marie-Paule est tombée dans son appartement. Il s’est écoulé deux jours avant qu’on la trouve, le bassin et le bras fracturés. Après l’hospitalisation, et malgré l’aide à domicile, son état cognitif s’est détérioré. Confuse et anxieuse, elle s’est mise à cogner aux portes de l’immeuble, plusieurs fois par jour. « J’entendais les voisins lui fermer la porte au nez, se souvient Marco. Il fallait que quelqu’un se porte responsable. J’ai décidé que ce serait moi. » Pourquoi ? « Parce qu’on ne laisse pas une femme âgée seule sur le pas de sa porte. Simplement. »

C’est ainsi qu’il a appris à connaître Marie-Paule. Elle a vécu toute sa vie de petits métiers. De couture surtout. Sauf qu’elle économisait son argent pour voyager, peignait, publiait de la poésie, jouait au théâtre. Née en 1926 dans un milieu populaire, rien ne la destinait à une telle liberté. Elle ne s’est jamais mariée. Au crépuscule de la vie, l’isolement apparaît tristement comme le prix à payer pour avoir dérogé aux normes imposées aux femmes de sa génération.

En 2015, on a trouvé une place pour Marie-Paule dans une Ressource intermédiaire (RI) d’hébergement du quartier. En une semaine, il a fallu emballer dix-sept ans de vie. Marco s’est occupé de tout. « Voilà enfin une belle histoire à raconter à mes collègues ! » s’est exclamée la travailleuse sociale assignée à Marie-Paule par le CLSC. Une belle histoire, certes, mais par les temps qui courent, les RI, ce n’est pas l’idéal. On y trouve bien sûr des employés dévoués — femmes à 89 %, souvent immigrantes —, mais tout manque. On compte sur la dévotion de travailleuses qui lavent, nourrissent et soignent alors qu’elles-mêmes peinent à joindre les deux bouts.

Marco, qui les côtoie presque tous les jours, voit bien qu’elles sont à bout. Comme le reste des intervenants du réseau. « Notre société renonce à prendre soin des personnes âgées, remarque-t-il, laissant plutôt des travailleurs précaires le faire. Ils se sentent méprisés, à raison je crois. » Si bien que plusieurs se désengagent ou s’épuisent. Le roulement de personnel s’accroît et on peine à créer une alliance solide entre tous ceux qui s’impliquent auprès des personnes en perte d’autonomie. Quant aux proches qui s’engagent, à domicile ou en résidence, ils sont laissés à eux-mêmes.

Lorsqu’il visite Marie-Paule, Marco range ses vêtements, coupe ses ongles, la coiffe… Elle lui dit souvent : « T’es plus qu’une femme, t’es une vraie mère ! » Tout est là. Dans l’aveu spontané que la reproduction matérielle de la vie humaine est encore associée au féminin, à la figure maternelle. Le travail invisible et illimité des proches et des préposés est toujours vu comme une « affaire de femmes ». Quant aux viriles réformes du ministre de la Santé, elles nous proposent en somme d’institutionnaliser le cheap labour et l’abnégation féminine. Ce labeur méprisé n’est pourtant pas un travail parmi d’autres. C’est celui qui rend tous les autres possibles. La prise en charge de la vulnérabilité par certains individus est la condition de l’autonomie des autres.

On valorise pourtant tout le contraire. Toujours il faut agir avec célérité et efficience, quitte à fragiliser les liens créés entre professionnels, proches et patients. Soigner à échelle humaine requiert une constance, une patience et une lenteur devenues impossibles.

Plus largement, on a perdu de vue le sens profond des institutions qui solidifient les liens sociaux. L’idéologie qui domine le discours public a inversé le sens du monde : l’autonomie est désormais fonction du sacrifice de l’autre, le plus vulnérable, celui qui nous ralentit. L’exaltation caritative du temps des Fêtes n’est que l’autre face de la gestion antisociale de l’économie du soin. Elle révèle notre préférence décomplexée pour la philanthropie plutôt que l’engagement ; pour la charité plutôt que la solidarité.

Ce détournement s’opère à longueur d’année, mais il n’est jamais plus visible qu’en cette période. S’il fallait donc se souhaiter quelque chose pour Noël, c’est peut-être cela : renouer avec le sens de l’engagement, envers autrui comme envers la société. Un engagement qui se cultive par la proximité réelle avec l’exclusion et la vulnérabilité. Il existe des valeurs humaines fondamentales qui transcendent les considérations d’efficience qu’on fétichise. Le reconnaître, ce serait déjà quelque chose.

10 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 15 décembre 2017 03 h 13

    Une société civilisée se distingue par sa compassion.

    René Lévesque disait qu'une société civilisée se distingue par la façon dont elle traite les personnes les plus vulnérables et les plus démunies. Malheureusement, on n’accorde pas assez de compassion et de solidarité envers nos ainés en Amérique du Nord. Bravo à Marco pour son dévouement et son humanité.

  • Serge Picard - Abonné 15 décembre 2017 08 h 02

    L'effet Barette

    Quant les viriles réformes de Gaétan Barrette ministre de la Santé, elles nous proposent en somme d’institutionnaliser le cheap labour et l’abnégation féminine.

  • Hélène Gagnon - Abonné 15 décembre 2017 08 h 51

    Bravo pour votre chronique

    Bravo et un grand merci pour votre chronique. Notre société oublie les plus vulnérables et ne se soucie guère du sort malheureux des personnes âgées souvent seules. Les préposés et infirmières qui se dévouent auprès de ceux hébergés en CHSLD sont à bout de souffle et manquent de ressources pour que les résidents reçoivent les services auxquels ils ont droit. "On fait avec ce qu'on a" dans les établissements. Une plus grande considération du sort de nos aînés serait requise de la part des décideurs...En effet, la civilisation passe par la compassion, la solidarité et l'engagement.
    Encore merci

    Hélène Gagnon, abonnée

  • Clermont Domingue - Abonné 15 décembre 2017 09 h 53

    Bravo Aurélie.

    Vous avez choisi de parler de nos délaissés à nous. Ça va mieux passer que de parler des délaissés d'ailleurs. De plus, ça démontre mieux notre égoĩsme.

  • Solange Bolduc - Inscrite 15 décembre 2017 10 h 27

    Sortez de votre lorgnette, Madame !

    J'habite dans un immeuble dont 60% des locataires sont homosexuels. Il y a beaucoup d'entre-aide, des aidants naturels, de la gentillesse, de la générosité. Les femmes très âgées sont très respectées, et on leur vient en aide au besoin. Ici, il y a aussi plusieurs immigrants, et ceux qui aident le plus sont des Québécois de souche.

    Les femmes ont beaucoup fait dans les familles québécoises, mais les hommes également, même si on ne partageait pas les mêmes tâches, il y avait beaucoup d'entraide en Beauce où je suis née : le sens du collectif, ils l'avaient les beaucerons et n'auraient jamais laissé une personne dans la «misère noire», et les hommes s'y «attablaient aussi!

    Plus de femmes travaillent à l'extérieur, plus elles doivent mettre les bouchées doubles pour voir aux besoins de leurs propres enfants, elles ont des bouches à nourir, des petits corps à entrenir, elle n'ont pas moins de compassion, et elles sont épuisées souvent en se levant le matin...

    Je crois que vous généralisez un peu beaucoup: des hommes et des femmes généreux, compatissants, cela n'existe pas seulement dans votre milieu, et pas seulement chez les immigrants (ceux-ci ont peut-être plus de temps à disposer, moins accaparer peut-être par un travail extérieur, et d'autant plus qu'elles doivent faire leurs «preuves», s'intégrer à la société: aider les autres, les plus démunis est une bonne façon de s'intégrer, de se valoriser !)

    Les Québécois de souche, je regrette, madame, sont des gens très généreux, et très compatissants. Sortez de votre lorgnette, svp!

    • Marc Lévesque - Inscrit 15 décembre 2017 16 h 44

      "J'habite dans un immeuble dont 60% des locataires sont homosexuels. Il y a beaucoup d'entre-aide, des aidants naturels, de la gentillesse, de la générosité."

      Je suis heureux de voir que vous appréciez aussi qu'il y a beaucoup de Québecois, comme Marco, qui sont aidants. Malheureusement il y en a aussi qui le sont moins, et malheureusement aussi on a un système qui laisse trop souvent une part de ces citoyens sans support.

      Mais heureusement, on peut faire des pas dans la bonne direction -- des pas qui peuvent mener à une réelle amélioration pour tous les Québecois.

    • David Huggins Daines - Abonné 15 décembre 2017 19 h 01

      Je ne vois rien dans la chronique de Mme Lanctôt qui mérite la hargne de votre commentaire. Si elle souligne, avec deux petits mots, le fait que beaucoup des gens ouvrant dans les services sociaux sont des femmes nées ailleurs, ça n'enlève rien des qualités des québécois « de souche », comme le dénommé Marco de son histoire.

    • Solange Bolduc - Inscrite 16 décembre 2017 09 h 56

      @M. David H. Daines

      De la hargne ?

      J'ai vécu 13 ans dans Villeray, jMy ai fait du bénévolat les dernières années...J'ai démissionné parce que (et je ne suis pas la seule) certains immigrants se comportaient de façon odieuse, sinon irrespectueuse envers les Québécois (de souche ou immigrants). Je les ai défendu jusqu'à écrire une lettre au Président de l'endroit où j'allais...j'ai vu de la magouille , et j'en ai dénoncé une partie, l'autre partie je ne pouvais pas pour ne pas impliquer une Québécoise honnête qui faisait bien son travail, s'étant défendu contre un immigrant qui prenait pas mal de place, et avait menti pour avoir sa peau....

      Je rencontrais souvent des femmes qui travaillais dans les milieux communautaires et plusieurs se plaignaient de l'autoritarisme de certains membre des CA. L'année dernière j'ai rencontré par hasard une Française avec qui j'avais travaillé et qui faisait parti du CA. Elle m'a dit qu'elle avait démissionné parce qu'elle n'était pas d'accord avec la manière....J'ai défendu beaucoup de personnes âgées (québécoises et une italienne qu'on avait rabrouées ...) et une jeune mère de famille Chilienne avec un enfant handicapé: Parce qu'elle n'avait pas téléphoné pour dire qu'elle ne pouvait pas aller travailler au jardin, la semaine suivante elle s'est fait rabrouer comme du «poisson pourrri» par l'immigrant qui s'occupait du jardin. Je n'étais pas là, cette fois, mais elle m'a raconté en pleurant qu'elle ne pouvait le faire, elle n'avait pas d'argent pour payer. De plus, elle se faisait harceler par son proproiétaire arabe, et je lui ai trouvé un service d'avocats, défendant la cause des femmes.... Et des exemples, je pourrais vous en donner à la pelle.
      Donc, pour la hagne, on repassera ! Mais pour la justice envers les plus démunis qu'ils soient québécois, (de souche ou immigrants), j'y demeurerai toujours sensible...Et j'avais la réputation dans ma propre famille d'être juste! Je n'ai pas changé, et ne changerai jamais !