«Sweet Home Alabama»

En 1974, la chanson Sweet Home Alabama du groupe Lynyrd Skynyrd cristallisait l’essence d’un Sud traditionnaliste rejetant un Nord déconnecté. Or, aujourd’hui encore, l’Alabama est le théâtre d’un drame électoral.

Dans l’arène, deux hommes. L’un est accusé d’avoir agressé des mineures il y a trois décennies et devrait, selon la majorité des sondeurs, remporter dans quatre jours le siège sénatorial de l’Alabama laissé vacant par Jeff Sessions. L’autre est un héros de la lutte contemporaine pour les droits civiques et l’agrégat de Real Clear Politics ne lui donne que très peu de chances de l’emporter. Explications.

Côté républicain, Roy Moore, personnage connu et controversé de la politique alabamienne, a arraché lors des primaires la nomination au favori du parti (Luther Strange). Moore est ce juge qui, en 2001, après son élection à la tête de la Cour suprême de l’Alabama, avait fait installer une stèle arborant les 10 commandements et avait refusé d’obéir à l’injonction d’une cour fédérale de la déplacer. Démis de ses fonctions en 2003, il a été réélu en 2012, et de nouveau destitué en 2016 après avoir enjoint aux juges de contrevenir à un jugement de la Cour suprême fédérale sur le mariage entre deux personnes de même sexe.

Or, en Alabama, au sixième rang parmi les États les plus pauvres des États-Unis, peuplé à 69,3 % de Blancs et bastion évangélique où la pratique religieuse est parmi les plus assidues, Trump a remporté l’élection avec 28 points d’avance. Dans cet État, coeur du Dixieland et point focal de la lutte des États confédérés, les symboles sont forts : on l’appelle l’État du « bruant jaune » parce que le plumage de cet oiseau rappelle les uniformes des soldats confédérés, tandis que son drapeau est dérivé du fanion du 60e régiment confédéré d’infanterie. Mais cet État a aussi été l’épicentre de la lutte pour les droits civiques, puisque c’est à Birmingham que la campagne de déségrégation des commerces a commencé, tandis que les marches de Selma à Montgomery ont été immortalisées au cinéma. Dans cet État qui, avec le Mississippi, comporte le plus grand nombre d’associations du KKK, on se méfie du gouvernement fédéral. Tout comme le gouverneur George Wallace avait refusé dans les années 1960 de protéger les manifestants lors des marches et de mettre en oeuvre la déségrégation scolaire, Moore s’oppose à Washington, à l’establishment, brandit la religion en porte-étendard, encense l’esclavage et surfe sur la crise identitaire du Sud blanc. Le fait que, dans sa ville d’origine, on se méfie de lui, que le centre commercial ait donné l’ordre de le tenir à distance parce qu’il importunait les jeunes filles et que neuf femmes aient signalé des agressions n’a pas affecté les sondages longtemps : depuis 15 jours, il a en moyenne 2 points d’avance.

Face à lui, côté démocrate, un Blanc du Sud aussi, Doug Jones, mais d’un tout autre calibre. C’est à cet ancien procureur fédéral qu’était revenue la tâche de traduire en justice, au début des années 2000, deux des membres du KKK qui avaient, le 15 septembre 1963, posé une bombe dans l’église de la 16e Rue à Birmingham, tuant quatre enfants afro-américaines. Pour autant, alors que les Afro-Américains représentent 26,8 % des électeurs, Doug Jones n’a semble-t-il aucune chance. D’abord parce que les organisations afro-américaines sont en perte de vitesse et ne mobilisent pas les gens. Ensuite parce que la désaffection des démocrates — amorcée dans les années 1960 avec la « trahison » du parti de l’âne, qui traditionnellement ancré dans le Sud avait viré de bord pour embrasser les droits civiques — a atteint son apogée avec sa disparition au niveau de l’État dans les années 1990. Enfin parce que, dans un bastion évangélique, les positions pro-choix de Jones électrisent un électorat polarisé. De surcroît, l’Alabama, dont la majorité blanche se perçoit en état de siège, abhorre l’interférence « d’étrangers », d’agitateurs du Nord, qui mettraient à mal les valeurs traditionnelles et l’identité du Sud — une paranoïa que l’élection de Barack Obama n’a fait qu’alimenter.

Ce faisant, l’Alabama n’est plus un État à deux partis, mais à deux factions, où s’affrontent un populisme identitaire sudiste (Moore, dans la foulée de Wallace) et un conservatisme classique (Strange et le RNC) d’où les démocrates sont absents. Mais il incarne aussi l’archétype d’une politique tribale, où l’adhésion à un système de valeurs prévaut sur toute autre considération : mieux vaut, pour une majorité de républicains de l’Alabama, voter pour un républicain chrétien comme Moore — fût-il prédateur sexuel — plutôt que pour un démocrate. Et le Parti républicain national (RNC) n’a pas su éviter l’écueil, revenant sur son désaveu pour finalement soutenir Moore, concluant un pacte faustien qui pourrait lui coûter cher dans un an, aux élections de mi-mandat.

4 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 9 décembre 2017 09 h 47

    La lutte...

    Dans cette lutte entre la foi et la raison, la foi l'emportera toujours parce que le croyant possède la vérité.

    De plus, chez les croyants, existe le pardon; surtout après trente ans.

  • Patrick Vanasse - Inscrit 9 décembre 2017 11 h 58

    Moore, un vrai chrétien ?

    En fait, si M. Moore se dit chrétien évangélique, ses actions sont tout à fait contradictoires avec la vraie foi chrétienne. Ce n'est pas parce qu'une personne se dit chrétienne qu'elle l'est vraiment. A-t-il avoué ses crimes sexuels ? S'en est-il vraiment repenti dans son coeur ? Qu'en est-il de ses relents racistes et son éloge de l'époque esclavagiste ? Encore une fois, cela est contraire à la vraie foi chrétienne, qui ne fait pas la différence entre les catégories de personnes. On appelle ça de l'hypocrisie. On peut se dire chrétien, mais on ne l'est pas si notre coeur n'est pas droit.

  • Pierre Robineault - Abonné 9 décembre 2017 12 h 44

    Dommage

    Dommage que la "très grande majorité" des Étatsuniens ne puissent vous lire.
    Excellente chronique, avec toujours le même plaisir de vous lire, madame.

    • Raymond Chalifoux - Abonné 10 décembre 2017 17 h 59

      Tellement d'accord!!!