Vert demain

Prisonnier de barreaux invisibles, l’humain ignore qu’il est captif lui aussi. Ishmael, le gorille, l’aide à saisir les limites de sa conquête.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Prisonnier de barreaux invisibles, l’humain ignore qu’il est captif lui aussi. Ishmael, le gorille, l’aide à saisir les limites de sa conquête.

Intérieur jour. Local beige dans un sous-sol éclairé aux néons. Dernier cours de « Philo et rationalité » de la session au cégep de Sherbrooke. Jonathan, le prof, entre dans la salle en incarnant Diogène, muni de lunettes de soleil et d’une lampe de poche. Un peu plus, il arrivait en roulant dans son tonneau. Les étudiants demeurent impassibles. Jonathan les interpelle « Yo. Yo. Yo ! », chante « People are slaves. Wake up ! » avec la musique d’accompagnement de Yoav. Ils connaissent déjà la version d’Arcade Fire et de Rage Against the Machine. Wake Up. Ils ont l’air d’attendre le dernier clou du cercueil. « Diogène », très animé, leur balance les mots « pouvoir », « argent » et « gloire » comme des gifles morales à la figure : « Le malheureux fardeau vous revient, les amis ! Il faut voir les barreaux invisibles de la prison, porter les lunettes de la philosophie. »

Cette référence est directement liée au roman philosophique Ishmael de Daniel Quinn, lecture obligatoire qui devait les amener à se questionner sur la place de l’humain dans la nature, l’animal-conquérant qui détruit son environnement et la biodiversité. Ishmael est un gorille en captivité (une métaphore) doté du pouvoir de la parole et dit en gros que nous n’avons pas appris à vivre : « Vous êtes prisonniers d’un système de civilisation qui vous pousse plus ou moins à détruire le monde pour survivre. »

Je les envie ; j’aurais préféré lire Ishmael en philo au cégep plutôt qu’Avoir ou être d’Erich Fromm. Le psychanalyste nous prévenait déjà, il y a 40 ans, que nous courrions à la catastrophe écologique en privilégiant l’avoir sur l’être, mais personne ne l’a écouté. Je doute qu’on prête davantage l’oreille au sage message d’Ishmael.

Les étudiants de Jonathan Mayer ont aussi écouté le film Demain sur les défis environnementaux et les petits gestes qui nous donnent bonne conscience. Ils ont développé leur esprit critique tout en essayant de ne pas tomber dans le piège de « Les autres ne le font pas, pourquoi moi ? ».

Leur prof termine ce cours en leur mentionnant qu’il faut transposer le savoir en action, le cadeau empoisonné de la philo : « Vous êtes responsables de votre propre existence. Il n’y a pas de solution préétablie, et c’est cela qui donne le vertige. »

Le monde a été confié à l’homme pour qu’il en fasse un paradis, mais celui-ci n’a cessé de le saccager car il est fondamentalement imparfait

Changer le monde un like à la fois ?

Jonathan Mayer me cède la place pour ce dernier cours. Je leur parle de la COP23, où 15 000 scientifiques ont (encore !) tiré la sonnette d’alarme, ont suggéré pour la première fois un changement de régime alimentaire — privilégier les diètes à base de plantes —, ont évoqué la régulation des naissances. François Legault n’a manifestement pas pris connaissance des derniers enjeux environnementaux avant de prôner une politique nataliste.

Photo: Vassili Galipeau-Théberge Jonathan Mayer enseigne la philosophie dans l’action. Ici, à la marche que ses étudiants et lui ont organisée il y a quelques années pour protester contre le port pétrolier de Cacouna.

Je suis curieuse de savoir comment ces jeunes millénariaux envisagent l’avenir avec 8-9 milliards d’humains. Ils sont nés en 2000, ont 17 ans, vont voter pour la première fois (ou pas) l’automne prochain.

« On va attendre que ça nous pète dans la face », pense Mégane. « La solution est politique. Ce sont les politiciens qui ont le pouvoir », croit Delphine. « Nous sommes une grosse génération de tarlas derrière nos téléphones », lance Noémie. « On peut commencer quelque chose, mais ça va prendre plusieurs générations. Nous sommes dans le déni. Changer, c’est plus facile à dire qu’à faire », constate Florence.

« Faut changer notre façon de penser, mais c’est pas seulement notre génération, renchérit Jérémy. Même un souper par semaine sans viande, ma mère trouve ça bizarre. On dirait qu’on sait que la fin s’en vient et qu’on l’a accepté. »

« Y’a beaucoup de pression pour consommer. Moi, j’ai pas de cell, et on me trouve intense. Mais je regarde en avant quand je marche », relève Anne. « On a les solutions, mais le confort paralyse. On a tout facilement », pense Élizabeth. « Nous, on va passer le message. C’est la génération suivante qui va en profiter », suggère Mégane.

« On n’est pas outillés, ajoute Jérémy. On ne parle pas de politique, on est dans notre bulle. »

« Dans notre cours Monde contemporain au secondaire, on parlait de la Bourse, pas de l’environnement ; on nous parlait d’économie, pas de politique », remarque Marie-Ange. « Nous vivons dans la pensée magique. On recherche notre bonheur personnel avant tout. Les partis verts feraient la différence, mais ce sont les gros partis qui promettent de l’argent qui gagnent », conclut Sabrina.

Soucie-toi de l’approbation des gens et tu seras leur prisonnier

Leur apathie, miroir de la nôtre

En une heure et demie de questions-réponses, je n’ai pas senti leur découragement, leur dépit ou leur révolte. J’ai devant moi 25 jeunes qui ne sont pas différents du reste de la population, plutôt apathiques et résignés, peut-être plus honnêtes sur le fond, conscients des enjeux, mais paralysés devant l’ampleur de la tâche. Et leur petit droit de vote vaudra quoi à l’échelle de la planète ?

Comme la génération avant la leur, ils semblent vouloir pelleter le problème en avant. Leur prof survolté et branché sur un panneau solaire s’attendait à davantage de fougue. « J’enseigne depuis 15 ans et je vois la passivité augmenter d’année en année. Ils attendent. Ils sont prisonniers d’un bip, d’un like. Leur capacité d’attention a diminué. Ils sont habitués aux stimuli Facebook, Instagram. Ça rejoint le livre de Neil Postman, écrit en 1985, Amusing Ourselves to Death. Postman parlait de la télévision, mais avec Internet, c’est dix fois pire. »

« La seconde chose, c’est que plus rien ne les rattache au collectif, au sens noble du terme. Ils sont sur les réseaux sociaux, mais pour se bouger, ils ont besoin que ça soit cool, que ça plaise, d’avoir l’approbation du groupe. »

En rentrant chez moi, à la noirceur du jour, je suis tombé sur le slameur estrien David Goudreault à la radio, dans Dehors, novembre. « On vas-tu finir par en finir avec la fin du monde ?… Si peu de projets nous transportent en commun. Même nos emportements sonnent faux. Révolution compostable en portions individuelles cuisinées par Jean-Claude Apollo, servie par Bugingo. »

Je me suis demandé si c’était du divertissement ou une prophétie, des rimes ou une sentence, peut-être les germes d’une révolution qui manque de pouces pour semer. Ou l’antépénultième version de Wake Up.

Faire ses bagages pour de bon

Ils arrivent de Syrie, de Moldavie, de Chine, de Corée et n’ont pas choisi le Canada. Ce sont leurs parents qui ont fait les bagages. Les adolescents qui s’expriment dans le documentaire Bagages le font dans leur cours d’art dramatique de l’école Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont. On réalise combien leur famille leur manque au-delà de tout et à quel point la greffe « prend » ou pas, au pourcentage près. Magnifique écrin d’émotions brutes sur le déracinement à un âge stratégique, Bagages de Paul Tom est à voir. Je vous le donne comme devoir pour vendredi prochain, tiens !
Lundi 11 décembre à 21 h à Télé-Québec.

Aimé Le livre Ishmael de Daniel Quinn. Pour réfléchir au rôle et à la responsabilité de l’homme face à la nature. Le roman tente de nous faire voir les barreaux invisibles de la prison. Le dérapage aurait commencé bien avant la société industrielle, il y a 10 000 ans, avec la révolution agricole. Le livre est gratuit en PDF

Retenu Une larme en visionnant cette vidéo réalisée par les élèves de 6e année de l’école Sacré-Cœur de Sherbrooke, un défi lancé par Jonathan Mayer, venu leur parler de changements climatiques. Cela a donné Les enfants du monde pour un accord à Paris (COP21). La semaine prochaine, le 12 décembre, aura lieu à Paris le One Planet Summit, la suite de la COP21, deux ans plus tard…

Retrouvé L’édito-slam de David Goudreault Dehors, novembre

Reçu L'Atlas de notre temps. La planète comme vous ne l'avez jamais vue (Éditions de l’Homme) d’Alastair Bonnett. Ce livre, truffé d’informations, mise sur le visuel, une cinquantaine de cartes, pour nous faire réaliser l’ampleur des liens (câbles sous-marins), des inégalités (densité humaine ou indice de paix), de l’étendue de notre ignorance (océans inexplorés) et des dégâts (anomalies de températures ou pollution de l’air). Les cartes sont magnifiques, de véritables œuvres d’art, et les sujets abordés extrêmement variés. Objet fascinant.

16 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 8 décembre 2017 01 h 17

    ho-la, la ,quel plongeon

    tout a fait d'accord avec cette vision de l'histoire , la difficulté c'est qu'il y aura toujours des gens pour dire que nous méprisons les humains, qu'il y a ontologiquement chez les humains de la noblesse, ne me demander pas de vous dire qui sont ces gens, nous savons tous qui ils sont, enfin comme dit cet auteur c'est notre prison psychologique que certains utilisent a leur avantage, pour finir : j'ai juste envie d'écrire cette maxime: si je ne m'aime pas qui m'aimera,

  • Gaston Bourdages - Abonné 8 décembre 2017 06 h 38

    Quelle superbe quête humaine que celle...

    ....offerte et exprimée ce matin avec votre « papier » madame Blanchette ! C'est, du moins, une des nombreuses lectures que j'en fait.

    Merci à vous, merci à monsieur Mayer et grands mercis aux 25 jeunes « devant vous » et, virtuellement, devant nous.

    De votre prose, j'ai particulièrement retenu les mots suivants : « Pouvoir, argent, gloire, « Wake Up », prison, prisonnier, système, piège »

    Mon copain de taverne commenterait probablement ainsi : « Y a du stock là-dedans ! »

    Vous saviez qu'en écrivant et décrivant comme vous l'avez fait, vous nous donniez, vous nous offriez vous, monsieur Mayer et les 25 jeunes, rendez-vous avec notre conscience ?

    Quand l'Homme , l'être humain, se questionne, il se donne insoupçonné rendez-vous avec la liberté. La sienne en premier.

    Merci à vous 27 que vous êtes si j'ai bien compté ?

    Sans prétention,

    Gaston Bourdages,
    Auteur du dernier ouvrage : « Conscience...en santé ou malade ? »

  • Denis Miron - Abonné 8 décembre 2017 07 h 01

    Sonnez les cloches...

    Sonnez les cloches qui peuvent encore sonner
    Oubliez vos offrandes parfaites.
    Il y a une fissure en toute chose.
    C'est ainsi qu'entre la lumière.
    En savoir plus sur http://paroles2chansons.lemonde.fr/paroles-leonard

  • Pierre Samuel - Abonné 8 décembre 2017 07 h 14

    L'inexorable gouffre...

    < Dans notre cours Monde contemporain au secondaire, on parlait de la Bourse, pas de l'environnement; on nous parlait d'économie, pas de politique >, remaque Marie-Ange. Tout est dit et comme le mentionnait Ionesco: < Voilà pourquoi le roi est nu ! >

    A lire également les "méditations cosmiques" de l'infatigable et irremplaçable Hubert Reeeves: < Le banc du temps qui passe. >, éditions du Seuil, octobre 2017.

  • Marc Robert - Inscrit 8 décembre 2017 08 h 36

    La révolution tranquille.........

    C'est pas les banquiers ni les hommes d'affaires qui ont fomenté la révolution tranquille que nous avons connu au Québec. Ce sont les philosophes et les historiens de nos écoles. Ici ce sont les philosophes, profs et les élèves, qui fomentent la nécessaire révolution qu'il faut pour notre survie, pas les banquiers ni les hommes d'affaire. Pourant dans les médias on ne parle que d'argent et d'affaire. Merci mme Blanchet de parler des vraies affaires.
    Marc Robert, Sherbrooke