Médias - Télé-Québec: la mort à petit feu?

Supposons que l'année dernière le gouvernement Charest aurait privatisé Télé-Québec ou l'aurait vidé de son rôle actuel, ce qui revient au même.

Vous n'auriez jamais vu les portraits d'Armand Vaillancourt, de Betty Goodwin, de la Cinémathèque québécoise, de la famille Hilton qui ont été présentés cette année. Vous n'auriez peut-être pas vu l'excellente biographie de trois heures sur René Lévesque diffusée hier soir à Radio-Canada, parce que cette émission a d'abord été financée par Télé-Québec.

Vous n'auriez pas vu la meilleure série réalisée sur l'histoire de la télévision, La Boîte noire.

Vous n'auriez pas connu tous les nouveaux artistes que Brathwaite vous a présentés à Belle et Bum.

Chartrand et Simonne n'aurait pas eu de suite. Cornemuse et Ramdam auraient-elles existé, compte tenu de l'état désastreux actuel des émissions pour enfants à Radio-Canada ?

Le film Monsieur sur Jacques Parizeau ? Le film L'Otage sur James Richard Cross ? Vous croyez vraiment que TVA ou TQS vous les présenteraient en soirée ? Et tous ces films sans publicité ?

Télé-Québec est encore plonge dans un psychodrame, qui témoigne d'une méconnaissance stupéfiante de l'importance d'une telle chaîne de la part du gouvernement Charest.

Il y a d'abord eu l'annonce mardi dernier d'une compression de cinq millions dans le budget annuel de Télé-Québec, passé de 62,5 millions à 57,6 millions, dans un contexte où la plupart de ses frais fixes (électricité, assurances et ainsi de suite) sont en hausse.

Le lendemain, le ministre Yves Séguin, qui, en passant, a bien profité de Télé-Québec lorsqu'il paradait à Droit de parole ou à Questions d'argent pour se faire valoir, évoquait la possibilité de privatiser la chaîne.

Non, non, répondent les autres ministres, on ne fera jamais ça, on veut seulement revoir les façons de faire. La ministre Monique Jérôme-Forget évoque plutôt la transformation de Télé-Québec en un outil pour servir le concept de gouvernement en ligne sur Internet. Si vous ne comprenez pas le sens de cette phrase, c'est normal, personne ne comprend rien à ce que la ministre raconte. Que Télé-Québec devienne un méga-portail Internet pour gérer les communications gouvernementales ? Il y a là une confusion totale entre une télévision publique, c'est-à-dire une institution qui appartient à toute la collectivité et qu'un État décide de financer pour des raisons culturelles, et une télévision gouvernementale ou d'État, ce qui n'est pas du tout la même chose et qui s'apparenterait plus à la télé soviétique de l'ère communiste.

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Une télévision publique, c'est un outil culturel, un levier culturel : ses choix de programmation permettent d'enrichir la société québécoise et de donner accès à des paroles, des pratiques, des artistes, des débats qui ont peu accès aux ondes. Que ses cotes d'écoute ne soient pas celles de Star Académie n'a rien à voir avec son importance. À moins qu'on décrète par une loi que la culture du Québec se résume maintenant à Julie Snyder et à Pierre-Karl Péladeau (si c'est le cas, prévenez-moi d'avance pour que je puisse faire mes valises).

De nombreuses analyses plusieurs fois citées démontrent que la performance et l'audience de Télé-Québec sont supérieures aux autres télévisions de même nature dans le monde, comme PBS ou Arte. Dans le milieu culturel, tout le monde sait bien qu'une telle télévision pour 60 millions, c'est une aubaine.

Télé-Québec a déjà connu sa grande crise existentielle en 1995, alors qu'on avait réduit son budget de 25 millions et qu'on s'était débarrassé d'environ 300 employés. La programmation de Télé-Québec est maintenant produite à 80 % par le secteur privé. Cela ne veut pas dire qu'il faut tout privatiser. Car, telle quelle, la chaîne fait des choix de programmation en fonction de critères culturels clairs. Elle commande au secteur privé, par exemple, un magazine littéraire qu'elle veut de qualité pour le mettre en ondes l'année prochaine, le genre de magazines dont tous les autres réseaux se foutent, y compris Radio-Canada.

Et ce qu'il reste de production à l'interne permet de développer des projets uniques, comme le magazine international Points chauds.

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Probablement que le gouvernement ne privatisera pas Télé-Québec. Il se contentera de l'étrangler financièrement, pour ensuite proposer que l'entreprise soit partiellement gérée par le secteur privé « pour l'aider », en éliminant toute production interne afin de sauver de l'argent.

Puis, trois ans plus tard, on ne verra plus l'utilité de conserver une coquille vide et on finira par vendre le tout. C'est une mort par étapes.

L'Association des producteurs de films et de télévision du Québec, qui regroupe tous les producteurs privés, s'est engagée vendredi dernier à s'opposer à une éventuelle privatisation de Télé-Québec. C'est très beau. Mais ce serait plus crédible si certains producteurs privés eux-mêmes ne tournaient pas autour de la chaîne comme des vautours, en attendant qu'elle soit soldée à l'encan.

pcauchon@ledevoir.com

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