Prendre la jeunesse au sérieux

On veut les divertir, même à l’école, mais les jeunes méritent mieux et plus que ça. Souvent, sous le prétexte qu’ils sont encore à l’âge de l’insouciance, on ne leur réserve que des nourritures intellectuelles insignifiantes. Les choses sérieuses, croit-on, viendront bien assez vite.

Alors qu’on refuse de laisser les enfants se gaver de n’importe quoi en avançant l’idée qu’ils doivent bien se nourrir pour croître sainement, on tolère, on encourage même, leur consommation de produits culturels commerciaux et insipides. Pourtant, la croissance intellectuelle est certainement aussi importante que la croissance physique, et les jeunes, avant d’être corrompus par la malbouffe culturelle, restent ouverts à des stimulations plus substantielles. Il suffit parfois de leur en offrir pour constater qu’ils aiment ça.

À une époque où l’on a érigé l’estime de soi en culte, il est étonnant qu’on ne se rende pas compte des pouvoirs de la culture à cet égard. Avoir des connaissances, être cultivé, nous permet de mieux lire notre environnement, nous donne une prise sur le monde qui nous entoure, et cela rend fier et fort, en nous fournissant une armature intellectuelle inébranlable.

La transmission de la culture aux jeunes demeure un défi. Pour réussir cette mission, il faut savoir s’exprimer avec clarté et simplicité, maîtriser l’art de la mise en contexte et de l’analogie, de même que celui d’aller à l’essentiel, tout en faisant preuve d’un sens de l’humour adapté à l’enfance. Les jeunes aiment les histoires. Ils peuvent donc aimer l’histoire et les autres disciplines sérieuses, dans la mesure où elles se présentent en récits.

Deux exemples

Dans Quand est-ce qu’on arrive ? (Auzou, 2017, 80 pages), un magnifique album qui combine la bande dessinée et le texte documentaire, l’historien Éric Bédard et le bédéiste, illustrateur et musicien Benoît Archambault réussissent le tour de force de faire découvrir l’histoire du Québec aux enfants, et à leurs parents, en leur offrant une partie de plaisir.

Avec une famille québécoise qui fait le tour du Québec en voiture, les jeunes lecteurs y voyagent dans notre histoire en en apprenant sur les événements fondateurs, comme la bataille des plaines d’Abraham et la présence amérindienne ici, sur les « femmes illustres », sur la place du français et sur le rôle de la religion, de même que sur des sujets plus légers, comme les origines de la poutine. Que la mère de famille, d’origine haïtienne, en sache souvent plus que le père sur notre histoire vient rappeler que cette dernière est ouverte à tous ceux et celles qui souhaitent la faire leur.

Publié dans la charmante collection « Raconte-moi » des Éditions Petit Homme, qui regroupe de courtes biographies de grands personnages (René Lévesque, Pierre Elliott Trudeau) ou de sportifs et d’artistes québécois populaires (un Xavier Dolan vient tout juste de paraître) ainsi que des ouvrages de vulgarisation historique (le métro de Montréal, le Stade olympique), La bataille des plaines d’Abraham (2017, 144 pages), de Benoît Clairoux, relate avec habileté cet événement traumatique de notre histoire.

La bataille du 13 septembre 1759, à laquelle environ 9000 soldats ont pris part, n’a duré « que de 10 à 30 minutes », mais a tout de même fait un peu plus de 200 morts et des centaines de blessés, rappelle l’historien. Elle s’inscrit, d’ailleurs, dans un conflit mondial d’envergure.

La chose, reconnaissons-le, n’est pas facile à raconter simplement. Clairoux y parvient, sans négliger la complexité des événements. Ses portraits de Montcalm et de Wolfe sont particulièrement réussis. Les jeunes lecteurs frémiront en découvrant qu’une telle violence militaire s’est produite dans leur paisible Québec.

Un passé libérateur

Pour justifier leur méconnaissance du passé, mes étudiants me disent souvent qu’ils ne peuvent pas savoir parce qu’ils n’étaient pas nés. « Le mot est révélateur : il montre que, pour trop de jeunes, le monde n’a pas de passé. Tout commence avec leur naissance, ils ne se rendent pas compte que, dans tout ce qu’ils pensent ou éprouvent, dans tout ce qu’ils font, ils sont tributaires du passé », écrivait l’helléniste Jacqueline de Romilly dans son recueil Dans le jardin des mots.

En apprenant, dès leur enfance, grâce à des livres comme ceux dont il est question ici, que des humains, avec des passions semblables aux leurs, les ont précédés et ont façonné le monde d’aujourd’hui, les jeunes se doteraient d’une profondeur existentielle que seule la culture permet d’atteindre.

On imagine mal, il me semble, l’effet libérateur que cela pourrait avoir sur leur esprit. Il est vrai que bien des adultes n’en savent eux-mêmes rien et ne connaissent davantage l’histoire que les jeunes que parce qu’ils sont nés depuis plus longtemps. Ces livres sont aussi pour eux.

4 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 2 décembre 2017 05 h 32

    Intéressant! Trouver sa voie.

    Comme disait André Gide, apprendre à voir entre les barreaux de la culture. Pour y déceler un chemin qui peut conduire à un bonheur quelconque ou bien alors tourner la page si on trouve mieux. Comprendre peut-être que le bonheur de chacun fait partie d'un tout.

    Il n'est pas nécessaire de croire en celui du politicien. Il essaie de nous engager dans ce qu'il croit LA voie. À trop vouloir le suivre aveuglément, le risque est alors grand d'en voir se rendre malheureux. L'économie est son fouet et la démocratie arrangée sa potion magique.

  • Jacques de Guise - Abonné 2 décembre 2017 12 h 04

    Mise en mouvement des capacités langagières

    J’ai 70 ans et je n’ai compris que très tard la contribution inestimable et unique de la littérature à la construction de soi, notamment parce qu’elle m’a été très mal enseignée. Au lieu de nous faire entrer dans l’univers de l’écrit, on nous en verrouillait l’accès pour des décennies. Mais depuis, je me suis repris et je dévore.

    Par ses propos, M. Cornellier pallie cette lacune de mon époque – qui encore aujourd’hui me rend parfois agressif, comme quand je vois la façon débile dont la littérature a été enseignée à mes deux neveux qui fréquentaient l’école secondaire récemment et comme elle leur est enseignée aujourd'hui au cégep - en faisant connaître toutes les ressources que recèle la littérature jeunesse. Le jeune a l’embarras du choix de trouver vite parmi des titres inconnus celui qui serait le plus susceptible de lui parler. « Il n’y a pas que la soupe qui fait grandir », selon le slogan. Un livre est un lieu qui ouvre une marge de liberté et donne l’idée d’un autre devenir possible et parfois même peut guérir.

    Mille fois merci M. Cornellier, pour eux (et pour nous) de multiplier les voies d’accès aux livres, car la langue du récit joue un rôle fondateur dans la construction psychique de l’enfant.

  • Claude Richard - Abonné 3 décembre 2017 11 h 49

    L'école, ouvreuse de perspectives?

    Excellente chronique qui nous fait découvrir des ouvrages susceptibles de meubler l'esprit de nos écoliers et écolières.

    Je mets cela en comparaison avec ce que j'ai vu il n'y a pas longtemps. C'était un vendredi matin vers 9 heures 30. Je passais en voiture devant un centre de quilles de Repentigny. Mon attention est attirée par un autobus jaune d'où descendent une vingtaine d'enfants de 8 ou 9 ans. Que vont-ils faire là en pleine journée d'école?

    Quelle que soit la réponse (et j'aimerais bien l'avoir), on peut quand même s'interroger sérieusement sur l'à-propos de cette "activité scolaire". On ne peut quand même pas qualifier cette sortie de culturelle. Est-ce une activité sportive? Si oui, n'y a-t-il pas des sports qui conviennent plus à des jeunes enfants que les quilles? Qu'y a-t-il de formateur dans une activité semblable? L'école ne passe-t-elle pas magistralement à côté de sa vocation en favorisant ce genre d'activité? N'est-ce pas le symptôme d'un laisser-aller déprimant chez notre classe enseignante et chez nos administrateurs scolaires?

    • Jean-François Laferté - Abonné 4 décembre 2017 08 h 15

      Il faut voir si c’était une journée pédagogique:le service de garde organise parfois ce genre de sorties...Il faut être factuel et voir que les profs organisent plus souvent des sorties culturelles et éducatives laissant au service de garde le côté parascolaire:il y aussi des moments culturels et pédagogiques développés par le service de garde.

      Jean-François Laferté
      retraité de l’éducation
      Terrebonne