Les Bleus et les Rouges

François Legault s’est aventuré sur un terrain très glissant en présentant une hausse de la natalité comme le moyen non seulement de combler le déficit démographique dont souffre le Québec, mais aussi de préserver son identité.

C’est moins le souvenir des « bébés bonus » de Robert Bourassa que celui de l’impair commis par Lucien Bouchard durant la campagne référendaire de 1995 qui risque de resurgir. « On est une des races blanches qui ont le moins d’enfants. Ça n’a pas de bon sens. Ça veut dire quelque chose, ça veut dire qu’on n’a pas réglé les problèmes familiaux », avait-il lancé.

Qui plus est, il avait fait porter le poids de l’avenir du Québec sur les épaules des femmes. « C’est une lourde responsabilité, mais nous avons confiance en elles. » À l’accusation de racisme s’était donc ajoutée celle de sexisme. Tout autre que lui ne s’en serait pas remis, mais c’était l’époque où on lui passait tout.

François Legault n’est cependant pas Lucien Bouchard. Le chef caquiste a eu beau faire valoir que la hausse de la natalité n’était pas l’objectif premier du soutien que son parti veut apporter aux familles, même si elle pouvait en constituer un effet secondaire, ce n’est pas ainsi que ses adversaires vont l’entendre.

Le premier ministre Couillard n’a pas mis de temps à y voir un retour à l’époque de la « revanche des berceaux », se demandant si « les curés de la CAQ vont faire la visite paroissiale pour vérifier si le monde ont des enfants en chemin, comme on disait dans le temps ».


 

Après l’ovation réservée à Jean Charest, samedi soir, M. Couillard a profité de la célébration du 150e anniversaire du PLQ pour rappeler le vieil antagonisme entre les Bleus et les Rouges, qui a marqué l’histoire du Québec. D’un côté, les Rouges d’Honoré Mercier, agents de progrès et d’ouverture d’esprit, dont les libéraux seraient les héritiers. De l’autre, les Bleus, figés dans le statu quo et la « grande noirceur », qui renaîtraient aujourd’hui dans la CAQ.

À bien des égards, M. Couillard avait raison de dire que « le Québec porte la signature du PLQ ». Le long règne libéral inauguré en 2003 rappelle en effet celui de Louis-Alexandre Taschereau, dont la corruption est devenue légendaire. N’en déplaise au premier ministre, la commission Charbonneau a certainement marqué les esprits plus que le Plan Nord ou le traité de libre-échange avec l’Union européenne.

De la longue liste des chefs libéraux qui ont dirigé le Québec depuis 1867, le préféré de M. Couillard est le successeur de Taschereau, Adélard Godbout, à qui on doit la création d’Hydro-Québec et surtout l’octroi du droit de vote aux femmes. Si M. Godbout a indéniablement fait progresser le Québec, la mémoire collective retient surtout de lui qu’il a été le plus fédéraliste des premiers ministres de l’histoire du Québec, jusqu’à ce queM. Couillard vienne lui-même lui disputer ce titre.


 

La vieille opposition entre les Bleus et les Rouges n’en demeure pas moins très actuelle. Dimanche, M. Legault a expliqué aux militants caquistes que, pour la première fois en un demi-siècle, l’épouvantail référendaire ne serait pas au centre de la prochaine élection. Même M. Couillard, qui l’avait brandi comme tous ses prédécesseurs depuis 1970 durant la dernière campagne, a admis qu’il lui faudra trouver autre chose.

En libérant aussi bien les fédéralistes que les souverainistes par son engagement de ne pas tenir de référendum dans un premier mandat, Jean-François Lisée a donné à la CAQ l’occasion de reconstituer la vieille coalition bleue que la scission entre nationalistes et souverainistes avait fait éclater dans les années 1960.

Il est difficile de dire où s’arrêtera la dégringolade du PQ, dont les 20 % d’intentions de vote enregistrées par le dernier sondage Léger-Le Devoir constituent déjà un plancher historique. Sans la perspective d’un référendum, la CAQ peut néanmoins espérer rallier aussi bien les souverainistes que les fédéralistes « mous » désireux de renvoyer les libéraux se ressourcer dans l’opposition. Même une partie du vote non francophone paraît désireux de profiter de l’occasion pour s’émanciper, au moins temporairement, de la tutelle libérale. Seuls les électeurs de Québec solidaire, foncièrement allergiques au conservatisme identitaire, semblent être à l’abri de la tentation.

La glace demeure néanmoins mince sous les pieds de la CAQ, qui pourrait encore tout gâcher. Si le désir de changement, qui touche tout autant le PQ que le PLQ, est bien réel, il ne faudrait surtout pas donner l’impression de proposer un retour dans le passé. Les Québécois tiennent autant à leur modernité qu’à leur identité.

25 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 28 novembre 2017 05 h 53

    Et si ...

    Et si le PQ se faufilait, à la fin, entre le PLQ et la CAQ qui auront passé des mois à s'entretuer? De toute façon, si le PQ avait proposé un référendum, il aurait perdu tout de même, laissant la voie plus facilement au PLQ et à sa corruption.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Louise Collette - Abonnée 28 novembre 2017 09 h 01

      <<Et si le PQ se faufillait, à la fin, entre le PLQ et la CAQ>>C'est possible ça, en politique tout se peut...
      Le PLQ n'aura pas mon vote, même pas avec le fusil sur la tempe, c'est vous dire...Et la CAQ, ben non voyons donc...

    • Gilles Théberge - Abonné 28 novembre 2017 09 h 38

      Jamais je ne voterai pour la CAQ. Ni pour le PLQ.

      Imaginez Caire ministre... et Bonnardel....

      Ouf!

    • Réal Ouellet - Abonné 28 novembre 2017 15 h 23


      @Gilles Théberge

      On est deux! C'est toujours ça!

  • Michel Lebel - Abonné 28 novembre 2017 07 h 16

    Vieux nationalisme!


    La CAQ, groso modo, c'est le vieux nationalisme à la Duplessis. Pas plus. Du conservatisme avec un relent anti-immigration. Quant à Legault lui-même, disons simplement qu'il ne casse pas les briques. Pour moi, il demeure toujours le ministre de l'Éducation des ''pommes pourrites"! Donc, pas bien fort!


    M.L.

  • René Bourgouin - Inscrit 28 novembre 2017 07 h 33

    La réalité reste la réalité

    Je ne sais pas si François Legault a un plan crédible concernant la natalité. Probablement pas.

    Toujours est-il que la réalité ne change pas parce qu'elle déplaît aux nouveaux curés du progressisme.

    La réalité est la suivante. Dans l'immédiat, la faible natalité engendre le vieillissement de la population et a donc un impact économique négatif. Sur le plus long terme, une société qui ne fait pas assez d'enfants va finir par s'éteindre. C'est mathématique. Plusieurs pays, comme le Japon ou la Hongrie, ont déjà des populations déclinantes. Le Québec devrait les rejoindre dans quelques décennies.

    Ça, ce sont des faits statistiques. Pas de opinions.

  • Jean Lapointe - Abonné 28 novembre 2017 08 h 04

    Le choix de faire des enfants doit rester un choix pris librement.

    « On est une des races blanches qui ont le moins d’enfants. Ça n’a pas de bon sens. Ça veut dire quelque chose, ça veut dire qu’on n’a pas réglé les problèmes familiaux », avait lancé Lucien Bouchard.

    Lucien Bouchard a eu tort de faire porter la responsabilité sur les femmes. Il aurait dû plutôt dire que l'indépendance aurait peut-être de bonnes chances de redonner le goût aux jeunes couples de faire des enfants.

    Mais ils ne le feraient pas par obligation ou par simple intérêt financier à ce moment-là mais par conviction ou parce qu'ils se sentiraient beaucoup plus en sécurité que dans l'état actuel des choses.

    Nous les Québécois francophones nationalistes vivons dans un état permanent d'insécurité parce que nous savons notre identité menacée. Nous sommes encore au point où nous devons défendre notre langue.

    L'indépendance nous rendrait sûrement plus confiants en l'avenir malgré toutes les menaces qui pèsent sur le monde et le goût de faire des enfants pourrait très bien augmenter mais il ne faudrait évidemment ne pas compter que sur cela parce qu'il reste important que cela reste un choix qui doit être fait librement par les personnes concernées.

    Mais il ne faut non plus compter que sur l'immigration.

    Quand des Québécois crient «Le Québec aux Québécois» ils ne veulent pas dire qu'ils veulent le Québec que pour eux et qu'ils refusent l'immigration. Ils veulent dire qu'ils veulent enfin que les Québécois puissent être responsables de leur propre avenir parce que, jusqu'à maintenant, ils n'ont pas réussi à l'être parce qu' on a tenté et parce qu'on tente toujours de les assimiler aux Cana dians.

    Nous nous battons pour la liberté, pas pour nous replier sur nous-mêmes. Tout au contraire nous voulons nous ouvrir davantage sur le monde mais à condition que le monde reconnaisse que nous existons comme peuple et non pas comme une simple minorité parmi d'autres au sein du Canada qui est un pays anglophone aux yeux de tous ou presque.

  • André Bellemare - Abonné 28 novembre 2017 08 h 22

    Dans le mille

    En plein dans le mille, M. Bernier. Je répète depuis longtemps qu'avec l'engagement de tenir un referendum s'il est élu, le PQ de J-F. Lisée n'augmenterait pas ses chances de remporter la prochaine élection, loin de là. Ceux et celles qui pensent le contraire ne lisent pas bien le contexte politique actuel. Il reste encore beaucoup de temps avant le prochain scrutin mais il faudrait néanmoins un superbe bon coup du PQ ou peut-être aussi quelques candidatures prestigieuses (qui sait ?) pour espérer voir le PQ se faufiler, en effet, entre les deux principaux belligérants. "On verra", comme dirait l'autre