Le début de la fin pour Angela Merkel

Elle n’a jamais été du genre à sourire, mais ce jour-là elle faisait une tête d’enterrement. Le 24 septembre dernier, dans le grand château de verre des chrétiens-démocrates à Berlin, il fallait voir l’expression déconfite de la chancelière allemande pour comprendre que rien n’allait plus au royaume de « Mutter Merkel ». Celle qui venait pourtant de remporter un quatrième mandat semblait soudainement comprendre que ni la croissance exceptionnelle de son pays ni le souvenir encore vivace d’un nationalisme destructeur ne protégeaient l’Allemagne de la grogne des peuples européens déferlant de l’Oural à l’Atlantique.

Il n’aura fallu qu’un déplacement de quelques pourcentages des voix pour faire entrer l’extrême droite au Bundestag pour la première fois dans l’histoire récente du pays. Dans ces secondes historiques, Angela Merkel a probablement compris que, même si la campagne avait fait l’impasse sur le sujet, elle allait payer tôt ou tard son erreur d’avoir laissé entrer sur le territoire allemand plus d’un million de migrants. Bref, qu’il était peut-être un peu tard, selon ses propres mots, pour comprendre les « préoccupations » et les « inquiétudes » de ces électeurs.

Soyons clairs, les Allemands ne reprochent pas à Angela Merkel d’avoir accueilli des réfugiés. Au contraire, le pays a montré à leur égard une générosité exemplaire. Ils lui reprochent de l’avoir fait n’importe comment, sans limites et sous l’emprise de la seule pression médiatique. Rappelons-nous la photo du petit Aylan mort sur une plage de la Turquie. C’est ce qu’a magistralement démontré Robin Alexander, journaliste à Die Welt, dans un livre devenu un best-seller en Allemagne. Les électeurs reprochent aussi à Merkel ces centaines de milliers de migrants qui, eux, n’étaient pas des réfugiés et qui sont demeurés en Allemagne quand ils ne sont pas disparus dans la nature.

Cette semaine, à Berlin, l’immigration a été une des causes principales de la rupture des négociations afin de constituer une nouvelle coalition. Signe de la profondeur de la crise qui secoue aujourd’hui l’Allemagne, on assiste à un réalignement politique qui rend pour l’instant le pays ingouvernable. Ainsi, la section bavaroise des chrétiens-démocrates, la CSU, se montre-t-elle de moins en moins docile. Et pour cause, car elle perd des électeurs à vue d’oeil au profit de l’extrême droite. De son côté, le jeune et charismatique libéral Christian Lindner (FDP), à l’origine du clash, verrait d’un bon oeil un scénario à l’autrichienne advenant le départ de Merkel qu’il souhaite précipiter. À Vienne, Sebastian Kurz (31 ans !) vient en effet de se faire élire sur un programme de droite classique opposé à l’immigration et rejetant toute « grande coalition » avec les sociaux-démocrates.

La reconduction d’une alliance entre Merkel et les sociaux-démocrates (SPD) a beau avoir été rejetée par les électeurs en septembre, le président Steinmeier semble vouloir la relancer pour éviter à tout prix de nouvelles élections. Elle ne ferait pourtant que reporter l’échéance d’un réalignement politique inévitable. Difficile d’imaginer qu’elle permette à Merkel de demeurer au pouvoir encore quatre ans. Les jours de la chancelière sont comptés.


 

Depuis six mois, on a beaucoup glosé sur la relance de l’Europe. La voici à nouveau en panne. C’est que les soubresauts politiques, comme l’élection-surprise d’Emmanuel Macron en France, ne parviennent pas à dissimuler les tendances de fond qui agitent le continent.

« La dernière position forte du libéralisme se fissure », dit l’historien français spécialiste de l’Allemagne Édouard Husson. Après ceux des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Autriche, l’exemple allemand montre que la crise identitaire que vivent les nations occidentales est loin d’être un simple problème économique comme semble encore le croire le président français. Selon lui, il suffirait de faire « ruisseler » les fruits de la croissance et d’abolir encore un peu plus les frontières pour en finir avec ces populations qui considèrent que la nation est loin d’avoir dit son dernier mot. Avec sa vision post-nationale, certes moins caricaturale que celle d’un Justin Trudeau, Macron pourrait bien être à contretemps de l’Europe, comme le fut Mitterrand lors de son accession au pouvoir. Ce qui l’obligea à des reniements douloureux.

Avec cette crise, on peut s’attendre à ce que Berlin se montre encore plus réticent devant les propositions françaises de relance de l’Europe. Certes, l’Allemagne pourrait éventuellement accepter la nomination symbolique d’un ministre des Finances européen — histoire d’accentuer un peu plus son diktat sur l’Europe du Sud. Mais on ne voit pas comment elle pourrait dire oui à l’augmentation du budget européen et à la mutualisation des dettes rejetée par une majorité écrasante d’Allemands.

Après le Brexit et la montée fulgurante des eurosceptiques un peu partout, la crise allemande montre que ce zèle européen est en bonne partie hors sol. Il l’est en France, où le président a été élu par moins de 25 % des Français. Il l’est tout autant en Allemagne, où les jours de la chancelière sont comptés.

On ne peut pas indéfiniment ignorer ce que disent les peuples.

13 commentaires
  • René Bourgouin - Inscrit 24 novembre 2017 02 h 59

    France et Canada: fausses bulles

    Certains intellectuels «déplogués» s'imaginent que la France et le Canada ont «échappé» à la vague mais la victoire des ultra-mondialistes est trompeuse.

    En France, on a réussi encore une fois à rejouer la cassette de l'antifascisme au deuxième tour et les élites médiatiques en place ont fait une pré-campagne monstre en faveur de Macron pour s'ssurer qu'il ait assez de voix pour passer au deuxième tour. Son élection, loin d'être une «surprise», est le succès d'un plan absolument sinistre d'une caste dominante aux abois. Mais elle ne perd rien pour attendre, son tour viendra...

    Quant au Canada, la victoire de Trudeau est plus la défaite de Stephen Harper et son style abrasif et ses excès idéologiques. Mais Trudeau commence à pousser un peu loin le bouchon du jovialisme immigrationniste et de l'ultra-mondialisme. Une petite surprise attend peut-être nos libéraux arrogants et trop confiants aux prochaines élections... Tout comme Merkel et notre Coderre local, les temps sont durs pour les «indéboulonnables» chouchous de certains médias...

  • Michel Lebel - Abonné 24 novembre 2017 09 h 20

    Non à l'emmurement!


    Faut-il conclure de cet article que l'avenir en Europe et ailleurs, sans oublier les États-Unis, est à la droite identitaire. À cause de la peur et du repli sur soi, il faudrait régresser dans ses petites tours emmurées. Je ne marche pas dans cette voie.

    M.L.

    • Éric Alvarez - Inscrit 24 novembre 2017 11 h 25

      La gauche peut parler d'identité, le centre aussi...

    • David Huggins Daines - Abonné 24 novembre 2017 11 h 51

      Pour ne citer que l'exemple le plus criant de l'histoire, la Grande Muraille n'est qu'une immense folie que les Mongols et les Mandchous ont habilement surmonté.
      Qu'est-ce qui est arrivé par la suite? Ces barbares du Nord ont fondé deux des grandes dynasties de la Chine, la Yuan et la Qing. Ils ont rapidement adopté la langue et la culture chinoise.

      Contrairement à tous ces petits nationalistes des grands pays qui prétendent parler pour les « peuples » je ne crois pas que l'Europe soit si faible ou si pauvre que ça.

    • Jean-Marc Simard - Abonné 24 novembre 2017 12 h 00

      Non à l'emmurement ??? Parlez-en à tous ces immigrants qui viennent ici non pour s'intégrer mais pour s'enfermer dans des guettos culturels en exigeant divers accommodements déraisonnables. Quand tu veux t'intégrer tu ne demandes pas d'accommodements, tu t'adaptes...La promotion de l' identitaire de tous et chacun va entraîner bien des combats. C'est comme l'amour, c'est une denrée qui se mange à plusieurs...Pensez-vous que les migrants venant de l'Islam ne cherchent pas à protéger leur identitaire ? Au contraire...En plus d'essasyer de le protéger, ils cherchent à l'imposer au pays hôte...Par son idéologie multiculturalisme, le Canada cherche à protéger l'identitaire de tout le monde, surtout si cet identitaire rime avec religion...Résultat: un ramassis de communautés diverses emmurées sur elles-mêmes, où la communication interculturelle est bloquée...Ce n'est pas ce qui fait une société forte...

    • Raymond Labelle - Abonné 24 novembre 2017 16 h 37

      Les réfugiés, dans les grands nombres, sont très reconnaissants d'être accueillis et chechent t à s'intégrer en toute bonne foi.

      Par ailleurs, les troubles en Allemagne ne venaient pas des réfugiés.

      Or, la plus grande proportion, et de façon importante, venue en Allemagne pendant la période visée était constituée de réfugiés.

      D'autres, mauvais genre, ont tenté de profiter de la situation et de se glisser - mais est-ce une raison pour ne pas accueillir les réfugiés? Et il faut agir rapidement. Ça n'est pas si facile.

    • David Huggins Daines - Abonné 24 novembre 2017 16 h 47

      S'il vous plaît fournissez-nous la preuve que les immigrants d'origine musulmane « cherchent à l'imposer [l'islam] au pays hôte ». C'est tout simplement faux, un canular sorti tout droit de la pensée trumpiste.

      En passant, ça veut dire quoi « venant de l'Islam » ? S'agit-il de ce mythique pays de la « Musulmanie » dont on a entendu parler à la commission Drainville ?

    • Michel Lebel - Abonné 24 novembre 2017 17 h 28

      @ Jean-Marc Simard,


      Tous les immigrants doivent s'intégrer à leur pays d'adoption, aimer ce pays et ses habitants qui leur ouvrent leurs portes et souvent leurs bras. Cela me semble relever de l'évidence. Ceux qui refusent de s'intégrer devraient avoir le bon sens de partir et d'aller ailleurs.


      M.L.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 24 novembre 2017 17 h 58

      A M. Simard: c’est probablement là un des points qu’il faut soulever. Si nous avions la conviction que les immigrants faisaient tous les efforts nécessaires pour s’intégrer et s’adapter à la société d’accueil plutôt que de tenter d’imposer leur culture en recherchant le plus possible les accommodements visant à sauvegarder leur identitaire et leur religion, leur accueil ici en serait de beaucoup facilité.

      Quant à nous, le multiculturalisme à la canadienne nous paraîtrait beaucoup moins rebutant.

  • Germain Hovington - Abonné 24 novembre 2017 10 h 07

    Très bonne analyse...

    Des politiciens détachés de plusieurs personnes .
    Et on se demande pourquoi les gens sont de plus en plus à droite .

    germain hovington

  • Daniel Gagnon - Abonné 24 novembre 2017 12 h 41

    Les Allemands ne sont pas prêts à réélire la bête nazie au Bundestag

    Les Allemands ne sont pas prêts à retomber dans les filets de la bête nazie.

    Les succès de l’extrême-droite sont effectivement affolants, terrifiants.

    Beaucoup de gens conscients du danger, des artistes entre autres, ont vraiment peur.

    Angela Merkel n’a pas changé son discours et a refusé depuis toujours de verser dans l’intolérance ou le fanatisme haineux: sa générosité envers le million de migrants l'a amplement prouvé.

    Son idéologie n’ est pas la même que celle de Hitler, elle a rejeté clairement la bête nazie qui se camoufle, qui se métamorphose pour mieux conspirer contre la démocratie.

    Les partis d’extrême droite, qui surfe sur la peur, ont tiré profit honteusement de ses politiques d’ouverture.

    Il faut remarquer que le FN, en France, a exploité les mêmes thèmes démagogiques des forces noires qui ont détruit l'Europe en 1940 et qui ont conduit à la guerre et à la dictature de Pétain et sa collaboration: la race et sa primauté, la peur de l'autre, la conspiration juive ou musulmane contre l'État français étaient les mêmes thèmes horrifiants.

    Les Allemands ne sont pas prêts à retomber dans les filets de la bête nazie.

  • Raymond Labelle - Abonné 24 novembre 2017 16 h 32

    Soyons clairs - M. Rioux n'a pas de pouvoirs télépathiques pour lire la pensée des peuples.

    "Soyons clairs, les Allemands ne reprochent pas à Angela Merkel d’avoir accueilli des réfugiés. Au contraire, le pays a montré à leur égard une générosité exemplaire. Ils lui reprochent de l’avoir fait n’importe comment, sans limites et sous l’emprise de la seule pression médiatique."

    Soyons clairs: M. Rioux n'en sait rien. M. Rioux n'a pas de pouvoirs télépathiques pour lire la pensée des peuples - peu importe l'autorité avec laquelle il fait son affirmation.