Sainte-Alliance contre l’Iran

Derrière les terribles bombardements au Yémen, un pays qui prend la relève, dans l’horreur, de la Syrie exsangue; derrière les bizarres allées et venues du premier ministre du Liban – « démissionné » ou non, on ne sait – entre Beyrouth, Riyad et Paris; derrière le blocus du Qatar par ses voisins du Golfe (qu’on croyait amis, mais qui ne le sont pas)… se profile un grand face-à-face géopolitique du XXIe siècle.

Celui qui oppose, des deux côtés du golfe Persique, l’Iran (chiite) des ayatollahs et l’Arabie saoudite (sunnite) des princes du pétrole.

Syrie, Yémen, Liban, Qatar : tous ces conflits ou presque ont d’abord des causes et des logiques internes, nationales… Mais tous se voient tôt ou tard récupérés, voire réduits à des cas de figure singuliers d’un grand affrontement géopolitique qui les dépasse.

L’hostilité et la rivalité stratégique entre chiisme et sunnisme sont connues. Derrière cette ancienne dichotomie, qui peut fouetter les solidarités tribales et le zèle de certains fanatiques, se cachent d’autres types d’intérêts – sécuritaires, économiques, stratégiques – mis en avant par les élites politiques et militaires.


 

Les alignements peuvent évoluer. On voit bien en ce moment se développer, pour faire la vie dure à l’Iran – voire pour lui déclarer la guerre – un axe Washington-Jérusalem-Riyad, qui est inédit.

Il s’agit pour les Israéliens et les Saoudiens, également obsédés par les menées iraniennes, de faire pièce à l’infiltration évidente de Téhéran sur différents théâtres nationaux. En Syrie, où les Gardiens de la révolution iraniens, avec l’armée russe, ont sauvé la mise à Bachar al-Assad. Au Yémen, où l’Iran soutient les rebelles houthis (apparentés chiites), alors que les avions saoudiens, depuis juin 2015, mettent le pays à feu et à sang. Au Liban, où le Hezbollah (chiite), aujourd’hui surarmé, représente une force de blocage, voire un « État dans l’État ».

Inattendu bien que logique – au nom de la haine commune de l’Iran –, le rapprochement entre Riyad et Jérusalem a poussé le chef d’état-major de l’armée israélienne à déclarer, jeudi dernier, que « nous sommes prêts à partager du renseignement avec l’Arabie saoudite ». Du jamais vu.

L’obsession et la radicalité des Israéliens face au nucléaire iranien sont connues. Mais du côté saoudien, depuis l’arrivée au pouvoir de facto du prince Salman début 2015, le zèle et la paranoïa anti-iraniens dépassent maintenant tout ce qu’on peut entendre en Israël.

Salman, le jeune héritier, purge à l’intérieur (des dizaines de princes rivaux et hommes d’affaires richissimes – deux catégories qui se confondent totalement dans ce royaume privé – ont été arrêtés) avec la même brutalité qu’il guerroie à l’extérieur (les bombardements saoudiens au Yémen ont provoqué, selon l’ONU, « une des pires tragédies humanitaires au XXIe siècle »).

C’est également son régime qui a retenu, apparemment contre son gré, le premier ministre libanais Saad Hariri pendant près de deux semaines, pour un mystérieux séjour forcé dans le Golfe… avant que la France, ce week-end, n’offre un sauf-conduit à cet étrange prisonnier, l’invitant à Paris et se félicitant de ce supposé « succès diplomatique ».


 

Et toute cette brutalité saoudienne, avec l’appui explicite du président Trump, dont la politique moyen-orientale semble se résumer à un suivisme total de ce que font ou disent Israéliens et Saoudiens… alors que Barack Obama, lui, s’était graduellement et courageusement distancié de Riyad, en s’appuyant notamment sur la nouvelle indépendance énergétique des États-Unis.

Mais jusqu’où les Israéliens seront-ils prêts à suivre le jeune prince de 32 ans, qui semble aujourd’hui vouloir aller très loin, très vite, avec une impulsivité inquiétante ? Si sa brutale reprise en mains, à l’interne, semble avoir efficacement cloué au sol ses ennemis des familles rivales, ses aventures à l’international, avec l’Iran dans son collimateur, sont plus hasardeuses.

La guerre au Yémen, malgré une énorme puissance de feu (pour ses dépenses d’armements, l’Arabie saoudite est quatrième au monde), semble marquer le pas : sur fond de ruines fumantes et de populations décimées, les rebelles yéménites conservent leurs positions. Quant aux tentatives saoudiennes de manipuler le leadership sunnite au Liban (le « rapt » de Saad Hariri), on ne voit pas à quoi elles ont pu mener…

Dans ces conditions, ouvrir maintenant un front avec l’Iran ? Susciter une nouvelle guerre avec le Hezbollah ? Nul doute que cela démange le prince Salman, mais…

8 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 20 novembre 2017 00 h 34

    La famine au Yémen: un scandale flagrant!

    Le pire c'est que les pays soi-disant civilisés regardent la famine au Yémen sans rien faire. Des centaines d'enfants meurent de faim chaque jour au Yémen pendant que l'Arabie saoudite interdit l'aide internationale de venir au secours à ces pauvres enfants. L'Arabie saoudite utilise la famine comme armes de guerre contre la population civile sans vergogne.
    Où sont les dirigeants des pays occidentaux qui devraient faire pression sur l'Arabie saoudite pour qu'elle cesse sa brutalité contre les civiles?

  • Jacques-André Lambert - Abonné 20 novembre 2017 02 h 26

    Libre de penser

    Merci, monsieur Brousseau, pour cet éclairage lucide et pertinent.

    Sans biais idéologique.

    Pourquoi est-ce une denrée si rare?

    Sommes-nous déjà en guerre?

  • Bernard Terreault - Abonné 20 novembre 2017 08 h 01

    "Saint alliance"

    Il me semble que ça fait un bout de temps que l'Arabie Saoudite, plus la Jordanie, sont les alliés objectifs d'Israël, sous le patronage états-unien.

  • Michel Lebel - Abonné 20 novembre 2017 09 h 38

    Quand?

    Une bien tragique situation. N'y a-t-il pas eu déjà assez de sang versé. Quand la paix verra-t-elle jour dans cette partie du monde? Où les alliances ne durent que le temps des roses!

    M.L.

  • Colette Pagé - Abonnée 20 novembre 2017 10 h 55

    Le rôle déstabilisateur des États-Unis.

    Cette haine religieuse ancestrale entre chiite et sunnite démontre à l'évidence que les guerres de religion persistent.

    Dans ce dangereux engregenage opposant l'Iran et l'Arabie saoudite les États-Unis avec son président va-t-en-guerre exercent en arrière-plan un jeu dangereux sans compter la présence d'israël dont la détestation de l'Iran est bien connu.

    Au lieu d'agir en médiateur les États-Unis, lobby de l'armement oblige, fournissent armes et munitions à l'Arabie saoudite et à Israël.

    Le pays des Cèdres est pris entre deux feux et son PM a raison de craindre pour sa vie son père ayant déjà été victime de la vindicte de la Syrie.

    • Bernard Terreault - Abonné 20 novembre 2017 12 h 42

      Ce n'est pas qu'une question de religion, mais aussi ethno-culturelle, les Iraniens n'étant pas Arabes mais plutôt apparentés par la langue aux Indiens et aux Européens.

    • Sylvain Auclair - Abonné 20 novembre 2017 13 h 40

      En effet, les guerres entre Perses et Babylonniens remontent bien avant la naissance du Prophète, et même avant celle du Christ.