La noyade d’Archimède

Au temps où il m’enseignait à l’Université Laval, le ministre François Blais posait en arbitre de la pauvreté. Le principe d’un revenu de base inconditionnel versé à tous, il l’agitait telle une idée capable d’aider l’humanité de la main blanche de la science, mais tout en se gardant de s’approcher de la réalité. Cette capacité à ne cavaler que dans les champs glacés d’une égalité théorique avait déjà quelque chose d’inquiétant.

En plaçant les inégalités sociales en apesanteur, en les masquant derrière un voile, il réglait en quelque sorte à l’aveugle le sort du monde en d’impeccables équations vidées d’émotions, mais néanmoins chargées d’enjeux idéologiques. Comme si cette pensée n’était pas déjà suffisamment suspecte, il a fallu que ce professeur attache le train de sa pensée à un des gouvernements les plus antisociaux de toute l’histoire du Québec.

Ce gouvernement a fini par confier l’examen des velléités de François Blais à trois économistes. Ils viennent de publier leur rapport. À la plus grande déception du ministre, ils ont constaté que l’application pratique d’un revenu minimum garanti s’avère irréaliste. Or c’est une chose que de le l’affirmer, mais c’en est une autre de constater que ces économistes préfèrent par ailleurs miser sur des mesures vouées à forcer les individus à travailler plutôt que de travailler à changer les conditions sociales qui prédisposent à la pauvreté. Ce rapport propose au bout du compte, comme bien d’autres du genre, de « récompenser l’effort en favorisant les initiatives entreprises par les individus pour intégrer le marché du travail et s’y maintenir ».

La dynamique de délitement social qui préside au chômage et à la pauvreté est chez nous sans cesse réduite à une simple affaire de volonté individuelle, que l’on peut stimuler par des bonbons ou des punitions. Encore récemment, s’ils n’acceptaient pas de se soumettre à sa volonté, le ministre jugeait raisonnable d’amputer jusqu’à 224 $ de la maigre allocation mensuelle de 628 $ des indigents dont il a la responsabilité.

Dans ce système qui assure sans faillir sa reproduction, la pauvreté n’est que rarement considérée comme un résidu de l’enrichissement de quelques-uns. On en arrive alors à faire passer pour une vertu la volonté d’un entrepreneur de faire porter à des itinérants, comme ce sera bientôt le cas à Montréal, semble-t-il, une puce qui gère leurs achats et leur argent, afin de s’éviter de détourner le regard des problèmes sociaux globaux.

Au XVIe siècle, à l’époque de la grande expansion économique de l’Europe, puis au XIXe siècle des usines, la misère a progressé à grande vitesse. On prit le parti de l’étouffer. Faute de résultat, on tenta de la soulager quelque peu, souvent dans un esprit religieux, tout en ne renonçant pas pour autant à la réprimer.

En 1530, sous le règne d’Henri VIII, les gens incapables de travailler doivent obtenir un permis pour obtenir la charité. Ceux d’entre eux qui sont jugés assez bien portants pour travailler et qui, pour des raisons que l’on ne s’efforce pas de comprendre, n’y parviennent pas sont soumis au fouet, puis à l’emprisonnement. L’idée est de les « remettre au travail » à tout prix, tout en fermant les yeux sur les conditions qui font qu’ils en sont privés. Comme ces mesures sont jugées trop douces et surtout sans effet, les peines sont durcies. En plus d’être fouetté, jusqu’au ruissellement du sang, il fallut désormais qu’une oreille de ces malheureux soit coupée.

Sous Édouard VI, les individus considérés capables de travailler mais qui n’ont pas de travail sont soumis à l’esclavage par la force. Toujours en Angleterre, en 1572, on réitère l’usage du fouet pour les sans-travail. On les stigmatise davantage grâce à une marque au fer rouge que l’on applique sur l’oreille. Durant ce règne, on pend en moyenne 400 personnes par année parce qu’elles ne travaillent pas.

En Espagne, c’est à peu près la même chose. Un citoyen peut s’emparer d’un démuni et le forcer à travailler à son profit pendant un mois entier sans le rémunérer. À Tolède, on les ampute des deux oreilles pour bien fixer le déshonneur qu’ils ont d’être à jamais les laissés-pour-compte de leur société.

À Paris, on condamne les gueux à descendre dans les entrailles des égouts pour en écoper la merde et ses jus gras. Sous le règne de Louis XIV, le roi Soleil, ce sera le fouet et les cales sombres des galères. Sur les rives du Saint-Laurent comme ailleurs en Amérique, au temps pas si lointain des disettes, des maladies et de l’immigration de malheureux privés de tout comme les Irlandais, l’activité de la police consiste à réprimer les pauvres tandis que de bonnes âmes se félicitent de leur jeter quelques miettes de pain.

Sitôt ce rapport d’experts déposé mardi dernier sous le nez du ministre dépité, le Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec et le Front commun des personnes assistées sociales du Québec se demandaient publiquement pourquoi, derrière ces parades, l’aide sociale est de moins en moins garantie et pourquoi les contraintes pour le soutien des plus démunis ne cessent d’augmenter.

Au fond, nous en sommes encore à croire qu’en plongeant quiconque dans un bain de misère on l’aidera à remonter à la surface, selon une sorte de principe d’Archimède social dont la pratique n’a pourtant conduit qu’à d’effroyables noyades.

32 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 20 novembre 2017 00 h 58

    un pas en avant, ou un pas en arrière

    peut-on empècher les gens d'avoir des partis- pris , ne savons nous pas, que tout est mouvance, quelque fois par des pas en avant et d'autre fois, par des pas en arriere, ne me demander pas de nommer des gens, peut-être que ce serait trop me demander

  • Nadia Alexan - Abonnée 20 novembre 2017 01 h 00

    La mesquinerie des économistes est proverbiale!

    Merci, monsieur Nadeau, pour votre explication lucide qui démontre la mesquinerie des économistes-comptables qui trouvent toujours «irréaliste» d'offrir le minimum de dignité humaine et les égalités des chances a tous les citoyens/citoyennes.
    Par contre, on trouve toujours des excuses pour la cupidité des riches, les subventions sur le dos des contribuables et les paradis fiscaux sont «pratiques et applicables». Chercher l'erreur!

    • Claude Bariteau - Abonné 21 novembre 2017 05 h 32

      Pour marcher lorsqu'on est aveugle, il faut une canne blanche. Les trois économistes sont aveugles lorsqu'ils chaussent les souliers du capital, car ils ne voient que le travail pour le rémunérer.

      Or, avec les changements technologiques à l'horizon, le chômage sera en hausse même si actuellement son taux est bas. Demain, avec la robotique, il y aura moins de travailleurs qui assureront les gains du capital et des entreprises.

      Il faudra alors penser à maintenir des activités sur d'autres bases. Un revenu minimum garanti en sera la base. Il s'agit d'un point négligé par les économistes qui ont conseillé le ministre Blais qui a pensé le RMG dans une perspective humaniste et théorique, ce qu'a facilement mis en boîte les économistes.

      Il fut plutôt penser le RMG dans une perspective qui cible non pas l'entretien du capital par le travail mais l'activité économique par l'action des consommateurs et de développements inédits d'activités autres.

      C'est un détour incontournable. Il est déjà présent. Plusieurs activités de la sorte existent et génèrent des revenus à ceux qui s'y activent et à l'État. L'économie sociale est de cet ordre. Un RMG aura pour conséquence d'assurer son déploiement mais aussi de faire apparaître de nouvelles activités.

      De tels phénomènes ont été observé là où des changements technologiques ont fait leur apparation lorsque les surplus engendrés sont utilisés pour contribuer à l'apparition de nouvelles activités plutôt que de quitter les lieux pour les paradis fiscaux.

      From stone to steel de R. F. Salisbury (1963) en fait la démonstration. Il fut un anthropologue pour qui l'économie avait une profondeur sociale.

      Je doute que les économistes consultés l'aient lu, car ils portent des verres fumées tellement épais qu'ils marchent avec une canne qui les fait passer à côté des réalités actuelles.

  • Serge Pelletier - Abonné 20 novembre 2017 03 h 48

    Excellentes suggestions M. Nadeau.

    Monsieur, le gouvernement va vous féliciter pour vos excellents rappels historiques sur le comment combattre la « fainéantise » des pauvres et plus particulièrement des « maudits BS ».

    Comme le GV-Q a adopté et fait sien, depuis le milieu des années 1960, tout ce qui ne marchait pas comme système ailleurs (éducation, santé, etc.) en disant au peuple que lui saurait faire « que ça marche »… Et bien, il a le choix des solutions… La plus intéressante étant le travail non rémunéré des « maudits BS », comme il se pratiquait en Espace.

    D’ailleurs le GV-Q l’applique déjà (la pratique espagnole des siècles passés) dans les stages obligatoires et non rémunérés de 4 semaines dans pratiquement tous les programmes de FP de niveau secondaire (sauf le secteur de la construction, convention collective oblige)… allant jusqu’à 785 heures pour les personnes se dédiant à l’enseignement primaire et secondaire…

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 21 novembre 2017 19 h 53

      On dit le VG-Q pour Vérificateur général ou Vérificatrice générale...car j'imagine que c'est bien de ce poste dont vous parlez.? Et présentement c'est UNE Vérificatrice générale qui assume cette fonction. Elle s'appelle Guylaine Leclerc.

  • Irène Durand - Abonnée 20 novembre 2017 07 h 59

    Une perspective historique remarquable

    Ce rappel historique aide à mieux comprendre la situation des pauvres, des itinérants, des chômeurs, des handicapés, des inaptes à l'emploi. Comme il est prévu, que de nombreux emplois sont appelés à disparaître, d'ici 5 à 10 ans. Il faut s'attendre à ce que la situation ne fasse que s'aggraver. À moins d'un miracle ! Auquel personne ne croit.

    • Serge Lamarche - Abonné 21 novembre 2017 04 h 06

      De nombreux emplois sont appelés à être créés.

  • Jacques Lamarche - Abonné 20 novembre 2017 07 h 59

    Quand les noyades rapportent!!

    Le principe d'Archimède veut égalemennt que tout corps plongé dans l'eau en fait hausser le niveau. Les nombreuses noyages qu'entraînent les pratiques de plongées sociales que pratiquent nos gouvernements servent aussi à faire monter leur cote de popularité, l'opinion se rangeant le plus souvent du côté de leurs calculs savants!!