Reconstruire l’école

On me dira décalée, mais je crois encore que les enseignantes sont l’épine dorsale de l’école. Notez que le féminin sera employé ici pour alléger le texte. Après tout, l’histoire de l’enseignement au Québec est celle d’une transmission entre femmes, des Ursulines à nos jours. C’est aussi une histoire d’invisibilité. Qui se souvient d’une Laure Gaudreault, luttant dès les années 1930 pour la reconnaissance du travail des institutrices qui, au fond des campagnes, font vivre l’école avec rien ? Et qui aujourd’hui hausse le ton pour défendre le travail des enseignantes ?

Je parlais mardi à mon amie Maude qui, cet automne, à vingt-six ans et avec un bac en poche, est retournée sur les bancs de l’université, en enseignement primaire. À voir le sort qu’on réserve à l’école, lui ai-je demandé, où puises-tu la force ? Question candide, sans doute. Réponse sincère. Elle aime les enfants. Petite, elle n’aimait pas l’école, mais elle y a croisé des enseignantes qui, à force d’écoute et de sensibilité, l’ont aidée à avancer. Un désir de transmettre, de rendre la pareille. Même en ayant vu sa mère, enseignante aussi, si souvent découragée par la catastrophe quotidienne dans sa classe. « Peut-être que je suis folle », m’a-t-elle dit. Il faut certes être un peu fou pour assumer la responsabilité immense de transmettre le savoir à ceux qui arrivent dans le monde. Mais c’est une folie drôlement importante.

La philosophe Simone Weil envisageait l’éducation comme une condition essentielle de l’enracinement de l’individu dans sa collectivité. En ce sens, l’enseignement doit d’abord être vu comme un geste intensément humain, qui repose sur le lien tissé entre le maître et l’élève. Mais que reste-t-il de ce lien dans une classe surpeuplée et mal équipée, où les difficultés des élèves excèdent la capacité des enseignantes ?


 

La semaine dernière, on lançait le projet Lab-École, qui propose de réinventer l’école québécoise grâce aux idées de Pierre Thibault, Ricardo et Pierre Lavoie. Mieux construire, bien manger, bouger plus : personne n’est contre la vertu. Pourtant, nombreux sont les professionnels de l’enseignement, les parents et les citoyens à s’être braqués devant l’initiative. J’ai moi-même rédigé une humble publication Facebook critiquant, un peu durement j’avoue, le Lab-École. Contre toute attente, j’ai reçu une avalanche de messages, de commentaires et de témoignages de gens encore plus agacés que moi par le projet. J’ai lu attentivement. Je pense qu’il faut prendre cette frustration au sérieux.

J’en comprends que ce ne sont pas les idées des têtes d’affiche du Lab-École qui accrochent. C’est le silence du ministre planté à leurs côtés devant les maux qui minent l’école publique québécoise. Si ce gouvernement a tant à coeur l’éducation, pourquoi n’a-t-il pas réagi lorsqu’on faisait des chaînes humaines autour des écoles publiques, en 2015 ? Et pourquoi n’écoute-t-il pas les cris du coeur des artisans de l’éducation, alors qu’il ne s’écoule pas une semaine sans qu’on en lise dans les journaux ?

Encore lundi, dans ces pages, on déplorait « l’indigence intellectuelle » du document d’orientation des audiences sur la création d’un « institut national d’excellence en éducation », un organisme qui sera chargé de mettre en avant les résultats dits probants des recherches en éducation. On en comprend que « l’excellence » désigne ici la soumission de l’école aux impératifs de la « gestion axée sur les résultats ». Une obsession comptable qui présage la poursuite du démantèlement de l’école par la régulation managériale de la pédagogie. Ce fantasme de l’élévation par la quantification nous fait perdre de vue la mission fondamentale de l’école, en la réduisant à une machine à instruire, déconnectée de sa vocation sociale. C’est au fond la suite logique du sous-financement de l’éducation : affaiblir l’institution au possible, pour ensuite mieux la rompre à la petite gestion sans esprit.

Devant l’entreprise de déconstruction programmée qui vise l’école publique québécoise, les trois millions de dollars du Lab-École ne feront rien de plus qu’esthétiser un naufrage. La beauté rend sans doute plus heureux, mais ce n’est pas une voie de salut si elle sert de caution morale à une destruction plus large.

Par-dessus tout, l’école est aujourd’hui une institution qui résiste. Elle résiste grâce aux efforts de celles et ceux qui font l’impossible pour accomplir chaque jour, dans les classes, le miracle de la transmission de la connaissance. Nos écoles sont souvent laides et défectueuses, c’est vrai. Mais elles sont belles des forces qu’elles recèlent. Voilà le nerf de la reconstruction de l’école : une force humble et constante, qui toutefois s’exerce, envers et contre tous, à l’ombre des projecteurs.

18 commentaires
  • Patrick Daganaud - Abonné 17 novembre 2017 03 h 52

    LE CIRQUE DES NUAGES

    Le conseil supérieur de l'Éducation (CSÉ) a conclu à l'échec de « la » réforme et a clairement identifié les tares de notre système scolaire quant à l'équité de ses services : les élèves vulnérables sont laissés pour compte.

    On impose dans les écoles le modèle farfelu du RAI (réponse (magique) à l'intervention), issu des pratiques exemplaires, proches parentes des données probantes, qui falsifie le nombre d'écoliers en besoin d'interventions intenses et, globalement, minimise les services cliniques requis. Les besoins sont, de fait, du double de ceux que l'on identifie, par pression interposée des directions sur les enseignants...

    Après l'archiarchitecte, le cuistot rigolo et le véloce vélocipédiste, le ministre Proulx juriste prestidigitateur, veut implanter un institut d'excellence pour compléter son cirque : mais quelle excellence, Sébastien?

    Peut-on te signaler qu'après 40 ans de recherche en éducation, cette dernière n'a pas fait ses preuves?

    Peut-on te suggérer que la réalité scolaire est infiniment plus complexe, plus nuancée, plus subtile que les IRM de Masson et que la preuve par neuf de Baillargeon dans un monde philosophiquement aseptisé?

    La réforme voulait faire réussir les ÉHDAA, les élèves en péril. Elle a failli.
    Des pédagogues ont failli. Des didacticiens ont failli. Des chercheurs ont failli.

    Cette excellence-là a failli.

    La recherche devait passer l’épreuve du terrain (dixit le CSÉ, 1996, 2006). À la place, elle a décidé de faire passer au terrain l’épreuve de la recherche…

    Nous formons de futurs enseignants qui ne maitrisent pas les savoirs de base, non parce qu’ils seraient incultes, mais parce qu’on ne leur a pas enseigné.

    L’enseignement explicite a été factuellement proscrit par des chercheurs (malgré le discours officiel) entre les années 2000 et 2012.
    Il a fallu Gauthier et Bissonnette, entre autres, pour le réhabiliter, non sans peine.

    Que serait notre système sans les enseignants qui le tiennent à bout

    • Cyril Dionne - Abonné 17 novembre 2017 18 h 31

      Bien d’accord avec vous M. Daganaud.

      Si on veut reconstruire l'école, réduisez le nombre d'élèves par enseignant et vous verrez des miracles s'accomplir. Nos “Three Stooges” de Lab-École devraient retourner chez eux. Lorsqu’ils ouvrent la bouche pour parler, on reconnaît tout de suite que ces gens-là ne connaissent absolument rien du milieu scolaire. C’est tout simplement des recettes de charlatans. Peut-être que parce que deux sur trois, envoient ou ont envoyé leurs enfants dans des écoles privées.

      La pseudoscience qui émane des écoles des sciences de l’éducation et du milieu universitaire détonne d’un silence tonitruant lorsqu’il s’agit des réalisations concrètes. La culture, le niveau socio-économique et l’engagement des parents dans le cheminement de leur progéniture sont tous garants du succès de celui-ci. Déresponsabiliser les parents afin que la deuxième génération d’enfants rois soit traitée comme des p’tits enfants gâtés, ne résoudra aucun problème. C’est toujours difficile d’apprendre puisque le phénomène de « dissonance cognitive » entre en ligne de compte.

      L’école, ce sont les fondamentaux qui devraient primer en premier lieu. La vitesse de la lumière sera toujours la même et l’accélération d’un objet en chute libre dû à la force de gravité qu’elle exerce sur celui-ci sera toujours pareille même si ces concepts sont enrobés afin de ne pas contrarier nos petits génie en herbe, rectitude pédagogique oblige. L’accomplissement des connaissances par le biais des compétences ; voilà, tout est dit. Et pour les connaissances, « Google » en connaît pas mal plus, encore une fois, intelligence artificielle oblige.

      Comme ils le disent si bien aux États-Unis : n’est stupide que la stupidité.

  • Marguerite Paradis - Abonnée 17 novembre 2017 04 h 11

    JE SIGNE

    MerciS madame Lanctôt !
    M.P.

  • Jacques Lamarche - Abonné 17 novembre 2017 06 h 54

    Pourquoi réinventer l'école! Elle irait mal!!!

    Le projet Lab-École suppose qu'existe un malaise dans l'école québécoise! Une réforme suppose qu'un mal doit être soigné, traité, éradiqué. Il aurait fallu d'abord le diagnostiquer! Sinon le remède risque de ne point être indiqué!

    • Clermont Domingue - Abonné 17 novembre 2017 12 h 58

      Bonjour monsieur Lamarche,vous cherchez le malaise de l'école québécoise.Il y en a plusieurs, Monsieur Daganaud, dont j'apprécie beaucoup les interventions sur le sujet, nous donne de bonnes pistes.

      Ce matin, mon petit-fils de dix ans était fier de me montrer son bulletin.
      (97% comme moyenne).A l'école, on parle 'joual'. A la maison on parle français.Les parents aiment lire et les enfants aussi.

      La réussite scolaire, ça passe d'abord par la maîtrise de la langue.Ensuite, par la langue, on acquiert les autres savoirs.

      La distorsion entre le français et le québécois tout comme l'énorme différence entre l'oral et l'écrit créent un obstacle insurmontable pour beaucoup d'élèves.Faut-il s'étonner du fait que 50% des Québécois soient analphabètes?

      Comme on ne pourra pas réformer l'écrit,je recommande les remèdes suivants pour soigner l'école.
      1- On s'assure que les enseignants connaissent suffisamment l'oral et l'écrit.
      2- On réduit considérablement le nombre d'élèves par classe.
      3- On permet aux élèves en non- difficulté d'avancer à leur rythme.
      4- On donne les services requis aux élèves en difficulté.

  • Clermont Domingue - Abonné 17 novembre 2017 07 h 19

    Cherchez l'erreur!

    Il y a un, deux ou trois enfants à la maison. On veut limiter leur nombre à quatre en garderie. Pourquoi faut-il en mettre 25 et plus dans une classe?

  • Bernard Morin - Abonné 17 novembre 2017 09 h 06

    Je serais curieux de savoir quelles écoles fréquentent ou ont fréquenté les enfants du trio du lab-école? Dans le cas du ministre c'est déjà connu.