L’affolant procès Merah

C’est l’attentat qu’on n’a pas voulu voir. Peut-être parce que les scènes étaient insoutenables. Peut-être surtout parce qu’on n’a pas voulu comprendre la gravité de ce qui se jouait alors et des lâchetés qui avaient pu mener là.

À l’occasion du procès d’Abdelkader Merah, la France n’a pourtant pas eu le choix de replonger dans l’horreur. Celle des crimes commis à Toulouse en mars 2012 par son frère Mohammed, abattu le 22 mars lors d’un assaut des forces spéciales d’intervention. Abdelkader avait à répondre d’une accusation de complicité avec son frère, le « tueur au scooter » qui, au nom de l’islam, avait inauguré une nouvelle forme de terrorisme en assassinant sept personnes, dont trois enfants juifs tués devant leur école.

Le procès, qui s’est étalé sur cinq semaines, s’est terminé par un verdict mitigé. Abdelkader a beau avoir rencontré son frère juste avant les attentats et l’avoir aidé à voler le scooter qu’il utilisa, il n’a pas été reconnu coupable de complicité, mais de simple association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Ce qui lui vaut tout de même vingt ans de prison. Mais peu importe ce jugement controversé qui a d’ailleurs été porté en appel, ce procès souvent à la limite du supportable fut d’abord l’occasion d’une rare mais salutaire plongée aux sources de la violence islamiste.

Le 12 octobre, Dovan Mimouni, interne à l’école juive Ozar-Hatora, est venu s’excuser de ne pas avoir pu sauver la petite Myriam, huit ans, qu’il accompagnait à sa classe. « Je ne savais pas faire un massage cardiaque », a-t-il déclaré en larmes. Mais qu’aurait-il pu faire face à un djihadiste qui en 38 secondes avait déjà mitraillé trois autres personnes, dont deux enfants ? L’assassin a ensuite pris le temps de traîner la fillette par les cheveux avant de lui tirer une balle dans la tête, racontera un témoin qui observait la scène derrière une fenêtre. « Je ne suis pas né pour voir des choses comme ça », dira-t-il.

Le procès nous aura appris que Mohamed Merah était loin d’être un « loup solitaire ». Au contraire, il baignait dans tout un milieu où, de la mosquée à la famille, en passant par le voisinage et la prison, il était légitime d’applaudir lorsque s’effondrèrent les tours du World Trade Center. « Mon fils a mis la France à genoux ! » s’est d’ailleurs exclamée sa mère, Zoulikha Aziri, en apprenant ses crimes. Sur le même ton, Abdelkader parlait du « cadeau » que lui avait fait son frère en mourant au combat. « Je suis fière de mon frère, il a combattu jusqu’au bout », a renchéri sa soeur Souad, huit mois après les attentats.


 

En cinq semaines de procès, la France a découvert avec stupeur une famille, certes dysfonctionnelle, mais qui baignait surtout dans une haine viscérale de tout ce qui n’était pas musulman. Seuls Aïcha et son frère Abdelghani semblent avoir échappé à cette haine. La famille considérait d’ailleurs ce dernier comme un « kouffar » (mécréant) parce qu’il avait épousé une Française, Anne, dont le grand-père était juif. L’enfant du couple, Théodore, sera surnommé « le bâtard » parce qu’il ne porte pas un prénom musulman. On se pince en apprenant qu’à Toulouse, capitale mondiale de l’aéronautique, en ce début du XXIe siècle, c’est Abdelkader qui, selon la tradition, décida du remariage de sa mère après son divorce avec son premier mari.

Chez les Merah, la haine n’avait pourtant pas de sexe. Ainsi, la soeur aînée, Souad, répétait-elle que, pour se venger des Français, elle était prête à se faire sauter dans le métro avec ses enfants parce que ce sont « des mécréants ».

Aïcha, aujourd’hui coiffeuse, raconte une lente descente aux enfers après le divorce de ses parents. Cela commence comme souvent par la petite délinquance et les allers-retours entre les foyers et la maison. Puis les oncles maternels, en Algérie, tentent de ramener la famille vers un islam plus intégriste. Ils proposent de déscolariser les filles. Souad se met à porter le niqab.

Tout cela se fait graduellement. Anne, pourtant la plus lucide, croyait même que le salafisme pourrait remettre son beau-frère dans le droit chemin. « Je pensais que ça l’empêcherait de tomber dans l’alcool, comme Abdelghani, dit-elle. Quand il disait son admiration pour Ben Laden, je pensais que ça allait lui passer, surtout qu’il portait des Nike aux pieds ! » Mais rien ne passe. Au contraire. Chaque jour, on ressasse la même haine des Juifs et des Américains. On évoque les martyrs. Puis viennent les vidéos de décapitations.

Même le fils d’Anne est tenté par l’islamisme. Il suit les prêches de « l’émir blanc » de l’Ariège, Olivier Corel, qui l’autorise à traiter sa mère de « mécréante » parce qu’elle n’est pas musulmane. « Ma mère m’a sauvé », dit aujourd’hui celui qui prépare le concours d’une école de commerce. Mais il s’en est fallu de peu.

Au-delà de la culpabilité d’Abdelkader, c’est toute une culture de haine et d’antisémitisme que ce procès a mis au jour. Une culture qui s’est construite peu à peu. Le plus « naturellement » du monde, serait-on presque tenté de dire si ce n’était l’horreur qu’elle distille.

C’est probablement ce que Hannah Arendt appelait la « banalité du mal ».

15 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 17 novembre 2017 01 h 44

    Hé,oui la banalité du mal ( Hannah Arendt)

    Mème les juifs américains lui en voulait d'être arrivé a cette conclusion, le mal serait comme toutes les autres émotions, il se transmettrait facilement

    • Raymond Labelle - Abonné 17 novembre 2017 11 h 27

      Pour la banalité du mal, ou pourrait penser aux bureaucrates qui n'étaient pas sur le terrain, aux complaisances de gens qui savaient (ou qui savent, si on parle de situations présentes, multiples).

      Mais pour faire directement un tel mal, de cette façon, peu importe ce qu'en pense Mme Arendt, on dépasse la banalité du mal.

      Le bureaucrate qui organisait l'horaire des trains qui mènent aux camps de concentration sans avoir vu un passager - peut-être la banalité du mal.

      Aller dans les années 2000 en France dans une école juive tuer à l'arme automatique des enfants inconnus de vous, tirer une petite fille par les cheveux pour lui tirer une balle dans la tête un peu plus loin pour la seule raison qu'on la croit juive - autre chose que la banalité du mal, peu importe ce qu'en penserait Mme Arendt. Et ici, même pas l'excuse de le faire dans le cadre d'un emploi rémunéré par l'État.

  • Philippe Dubé - Abonné 17 novembre 2017 08 h 41

    La haine contagieuse

    Je suis d'accord avec Chritian Rioux quand il dénonce vertement cette sourde montée de violence qui est totalement abjecte dans une société dite normale, mais ce qui n'est jamais dit c'est comment et pourquoi cette société en est rendue là. Il y a toute une histoire derrière cette haine que l'on nomme colonialisme et qui date du siècle dernier (XXe) à peine. C'est vers cette source du mal que l'on doit porter notre attention pour mieux analyser ce qui se passe aujourd'hui dans une France qui se refuse obstinément à l'auto-crtique post-colonialiste. Une manière en quelque sorte de nier son passé colonial alors qu'il est encore palpable partout aujourd'hui en travers, notamment, du regard des uns vers les autres. La haine engendre la haine et c'est ce montage qu'il faut absolument démonter, brique par brique, couche par couche, étage par étage. C'est ce que ce pays refuse de faire systématiquement, braqué dans une posture orgueilleuse et hautaine. Quand se mêle le malheur humain aux misères sociales (i.e. héritage colonial), il devient le cocktail Merah que tout le monde rejète évidemment.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 17 novembre 2017 11 h 17

      Vous êtes en retard sur le sujet...il y a belle lurette que les colonialismes des 18e, 19e et début du 20 siècles ont été pointés du doigt ( Nous,les Québécois, en subissons encore les conséquences) .

      Mais, en regard du sujet d'aujourd'hui, l'Islamisme radical a aussi «largement» ses torts...et pas les moindres. Une sorte de façon de «colonialiser», à leur tour. Essaimer et semer la haîne.
      Ce à quoi, il faut ajouter la mondialisation à outrance qui a produit ce 1% de milliardaires qui contrôlent finalement la moitié du Monde et, peut-être plus.

      Arrêtons de Nous (les citoyens lambdas) culpabiliser ...mondialement . Exigeons de Nos États et de Nos élus qu'Ils soient humanistes tout en étant rigoureux à l'endroit de ceux qui, comme l'Islam radical, les Pays voyous, les "fraudeurs sans frontières"... sont des vecteurs de violence
      et de haîne.

    • Marc Drolet - Abonné 17 novembre 2017 11 h 35

      Tout peut toujours s'expliquer, mais les seuls vrais coupables sont ceux qui commettent ces actes et ceux qui les encouragent.

    • Raymond Labelle - Abonné 17 novembre 2017 11 h 43

      Que le passé colonial de la France explique qu'on tire une petite fille inconnue d'une école primaire par les cheveux pour lui tirer une balle dans la tête pour la seule raison de son appartenance ethnique attribuée (ici, juive) - non, non, non et encore non.

      Et re-renon.

      Même si la France n'est pas irréprochable - ce passé colonial commence à dater - sans nier qu'il ait encore des conséquences. Et la France n'est pas le seul pays à avoir un passé colonial.

      D'ailleurs, les mea culpas ne manquent pas en France sur son passé colonial. Dire qu'il y a un refus unanime chez les Français de regarder la chose en face est faux et injuste. On le fait, et beaucoup - pas toutes et tous, bien entendu, mais on le fait.

      Disons que la France, sans être parfaite, de même que l'Occident en général d'ailleurs, est plus autocritique que les islamistes - pour dire le moins.

      Il y a quelque chose dans ces monstruosités islamistes qui échappe à une explication complètement satisfaisante, même si on peut avoir des pistes.

      Parmi une de ces pistes, peut-être celle-ci: l'islamisme donne un alibi pour exprimer les côtés les plus sombres et les plus laids de l'être humain. Les encourage en les justifiant, leur donne un exutoire, ce qui permet de multiplier les actes qu'il peut revendiquer.

      Et, en prime, donne la possibilité de revendiquer son acte et d'obtenir de la reconnaissance - de déguiser son côté sombre et laid en acte héroïque et de bénéficier du statut de héros. Enfin, une fois engagé si profondément dans le mal, il faut se faire croire que l'on fait du bien, car se voir à ce point mauvais serait insupportable. Ce qui mène à une escalade.

      Mais plus la monstruosité défie toute logique, plus elle est incompréhensible, plus on a besoin de se donner une explication, plus on aimerait comprendre. Mais quelque chose nous échappe peut-être quand même.

    • Marc Therrien - Abonné 17 novembre 2017 20 h 05

      @ Marc Drolet,

      Et ce n'est pas parce qu'on explique qu'on trouve nécessairement une solution. On peut comprendre un tas de choses sans pour autant avoir le pouvoir qu'elles changent.

      Marc Therrien

  • Solange Bolduc - Abonnée 17 novembre 2017 09 h 44

    Quelle famille!

    Difficile de ne pas avoir peur qu'un tel désastre arrive au Québec ! Ne sommes-nous pas des mécréants? Et combien de juifs ici même!

    Merci pour ce texte, Christian Rioux, même s'il est difficile à avaler !

  • Michel Lebel - Abonné 17 novembre 2017 13 h 07

    Bien et mal

    Les hommes et les femmes peuvent banalement faire le mal. Tous les holocaustes de l'histoire du monde le montrent bien. Pourquoi? Parce que toute personne est ainsi faite: noirceur et lumière, bien et mal en elle. Et elle peut tout justifier.

    Le bien se doit de lutter contre le mal, tout mal, encore faut-il savoir discerner entre le bien et le mal; être capable d'écouter et suivre la petite voix de sa conscience. Ce qui n'est pas toujours facile. Mais on n'y échappe pas. Ainsi va toute vie.


    Michel Lebel

  • Nadia Alexan - Abonnée 17 novembre 2017 16 h 35

    C'est le monde à l'envers selon George Orwell!

    Effectivement, c'est «la banalité du mal» que l'on retrouve dans nos sociétés occidentales ces jours-ci, avec la bénédiction de nos gouvernements. La haine que les prédicateurs prêchent dans les mosquées et dans les centres de rencontres islamiques est acceptable parce que nos lois exemptent les religions de la poursuite judiciaire. Par conséquent, les religions ont le droit de proclamer leur haine contre les homosexuelles, les juifs, les chrétiens et les mécréants avec impunité. Ainsi, le prédicateur qui prêchait la haine contre les juifs et les mécréants ici à Montréal n'a pas été poursuivi en justice.
    Et puis, ils ont le culot de nous accuser de racisme! C'est le monde à l'envers selon George Orwell.