Le retour des truites « côtières »

Les Grands Lacs et leur émissaire, le Saint-Laurent, sont devenus de véritables marmites biologiques à vocation expérimentale, des écosystèmes déformés tant par la navigation lourde, le développement urbain et la pollution sous toutes ses formes que par l'introduction, volontaire ou accidentelle, d'espèces étrangères comme la moule zébrée, la lamproie, les carpes exotiques, etc.

Cela n'empêche pas une nouvelle génération d'organismes privés et publics de vouloir réintroduire les truites «côtières», traduction littérale des coasters qui proliféraient autrefois dans les Grands Lacs. Pour certains, c'est du gaspillage d'énergie, tant de la part des scientifiques qui s'acharnent sur le projet que de celle des gestionnaires publics qui accordent subventions et personnel au soutien des groupes communautaires qui s'attaquent à ce défi. Le cas mérite un examen car il nous place peut-être sous le nez la faille d'entre les failles de notre politique nationale de l'eau.

Les truites «côtières» ne sont pas une sous-espèce mais bien une variante locale de la truite mouchetée, Salvelinus fontinalis, qui a adopté des moeurs comparables à notre «truite de mer». Comme cette dernière, la côtière des Grands Lacs se reproduit dans les eaux vives des rivières et ruisseaux mais préfère vivre en milieu lacustre, où la nourriture est plus abondante. Notre «truite de mer», une authentique truite mouchetée dont la livrée argentée s'explique par son contact avec l'eau salée, profite elle aussi de la nourriture plus abondante du milieu marin pour atteindre des tailles impressionnantes qu'on ne lui connaît que dans d'énormes plans d'eau comme le lac Mistassini ou des écosystèmes aquatiques nordiques à peu près intacts.

Nombreux obstacles

Le défi de reconstruire des populations viables de truites côtières dans les Grands Lacs se heurte à un grand nombre d'obstacles, notamment la présence des salmonidés importés du Pacifique comme les saumons cohos, steelheads, chinooks, etc. Ces derniers, qui migrent de plus en plus dans le Saint-Laurent en direction des derniers refuges du saumon atlantique sans la moindre intervention de Pêches et Océans, ont été introduits afin que les pêcheurs sportifs se consolent de la disparition des truites grises ou touladis des Grands Lacs et des truites côtières, dodues et faciles à capturer, près des embouchures. Le problème, c'est que les gros saumons du Pacifique ont ajouté leur prédation sur les côtières à l'intensité de la pêche sportive, ce qui a décimé le cheptel.

La pollution a fait le reste. Tout le monde sait que nos truites mouchetées, tout comme les côtières, fuient les habitats pollués dès que les taux d'oxygène s'abaissent en raison, par exemple, de rejets de matières organiques, omniprésentes dans les eaux usées des municipalités, des entreprises et des villégiateurs. Elles détestent les habitats artificialisés ou étouffés par les algues, aux eaux trop chaudes et moins oxygénées. En somme, les côtières, comme nos mouchetées, sont d'excellents indicateurs de la santé des écosystèmes et nous disent ce que nos inspecteurs environnementaux taisent...

Atrophie

Les études de la Commission mixte internationale (CMI), responsable de la gestion conjointe des eaux limitrophes, confirment en partie ce qu'Ottawa, Queen's Park et Québec nous répètent en se pétant les bretelles un peu trop vite: la qualité des eaux s'améliore de façon générale. C'est vrai. On y trouve moins de produits toxiques. Cependant, ajoute maintenant la CMI, les cours d'eau moins intoxiqués ne redeviennent pourtant pas ces milieux aquatiques en santé où les espèces les plus exigeantes peuvent se reproduire et vivre. Nos cours d'eau demeurent donc des écosystèmes atrophiés, malades, même si les médecins sont satisfaits de leurs ordonnances. Il n'en demeure pas moins que ce n'est pas au nombre d'ordonnances et d'opérations qu'on évalue l'état de santé d'un malade mais à sa capacité de recouvrer sa motricité, ses fonctions vitales. Or, dans le cas des cours d'eau, ça ne vient pas: les espèces nobles, comme les mouchetées ou les côtières, ne se réimplantent pas. Elles cèdent toujours la place aux poissons qui s'accommodent de la pollution et des eaux chaudes, comme la carpe, le brochet et l'achigan.

La disparition ou, pourrait-on dire, le non-retour des espèces autochtones sensibles constitue un barème impitoyable mais seul valable des demi-mesures adoptées par les gouvernements en gestion environnementale et en particulier du système de normes de rejets, scandaleux mais toujours en vigueur au Québec, qui base les exigences en matière de dépollution sur la capacité de dilution du cours d'eau et sur la capacité de payer du pollueur! Oui, vous avez bien compris: nous n'avons pas encore au Québec un règlement définissant les rejets minimaux applicables à tous les cours d'eau, un règlement d'application universelle qui freinerait l'accumulation à un endroit donné de ces contaminants que le volume de certains cours d'eau donne l'impression de faire disparaître. Cet aveuglement collectif se perpétue d'ailleurs grâce à l'ignorance des groupes écologistes québécois, qui n'ont jamais réclamé avec insistance la fin de ce régime de normes particulières.

Les normes

Une politique nationale de l'eau digne de ce nom devrait d'abord reposer sur des normes minimales de rejets pour éviter l'effet cumulatif à long terme des déversements de toxiques et ajouter des normes plus sévères pour protéger les écosystèmes plus sensibles.

La réintroduction des truites (côtières dans les Grands Lacs et mouchetées dans nos cours d'eau) devrait non seulement devenir l'objectif premier de leur dépollution mais aussi déterminer le niveau de redevances de pollution dans chaque bassin versant du Québec puisqu'il s'agit du seul barème véritablement fiable, pouvant tenir simultanément compte de tous les facteurs déterminants pour la santé des cours d'eau. Les normes de rejets applicables aux entreprises et municipalités, aux bandes riveraines et aux trappes à sédiments ainsi qu'aux épandages de purin et de fumier devraient être ajustées à la hausse jusqu'à ce que les truites recolonisent les cours d'eau. On pourrait ensuite les relâcher quelque peu si l'abondance du cheptel le permettait. C'est ce qu'on appelle de la gestion écosystémique...

Ceux qui verraient dans cela un poisson d'avril (avec une journée de retard) se trompent. Environnement Canada utilise déjà de façon réglementaire des truites arc-en-ciel pour déterminer si les rejets des papetières et des raffineries sont trop toxiques pour la vie aquatique. Même des truites arc-en-ciel, moins exigeantes en oxygène et en fraîcheur, ne pourraient pas survivre dans les eaux beiges de la plupart de petits cours d'eau agricoles du Québec et encore moins dans les eaux rejetées par les municipalités. Pourquoi ne met-on pas tous nos pollueurs sur le même pied au Québec en exigeant d'eux le même test: en ajustant les redevances sur le taux de survie des truites, le ministre de l'Environnement, Thomas Mulcair, récolterait bien plus d'argent qu'en installant des compteurs de taxi dans les camions de ses inspecteurs environnementaux!

En Ontario, dans certaines rivières comme la Thames, dans un bassin versant agricole où le maïs rivalise d'espace avec les élevages, on pêche la truite mouchetée comme à l'époque où les premiers colons agrémentaient leur menu avec les petites voraces. Elles sont devenues le barème de la dépollution locale. Ne serait-il pas temps de confier à nos mouchetées québécoises l'inspection de nos cours d'eau?

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Lecture: Pour une gestion durable des déchets nucléaires, Aude Le Dars, Presses universitaires de France, 280 pages. À l'heure où Hydro-Québec songe à rénover sa centrale nucléaire de Gentilly, ce livre offre le recul de l'expérience européenne comme toile de fond pour ce débat qui ne peut éviter celui du stockage, actuellement réalisé sur des sites visibles (!) à deux pas du Saint-Laurent!

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