Le goût du livre

Bien sûr que la lecture perd du terrain. Est-elle encouragée tant que ça, au fait, en dehors des grandes déclarations politiques trop tonitruantes pour sonner vrai ? Et puis, veut, veut pas, les téléphones intelligents et les ordis grugent un temps de déchiffrage et cisaillent le fil de concentration. Même les boulimiques de la littérature doivent parfois tasser un écran ou l’autre en leur intimant : Vade retro ! Je lis.

Une bio, un essai, un roman, un recueil de nouvelles ou de poésie. Qu’importe ? Au creux du divan, le volume est ouvert, impérieux. D’autres le savourent sur tablette. Allez-y donc ! Moi, j’aime corner ses pages, le toucher, le humer, lui chercher après usage une place au creux d’une bibliothèque surpeuplée.

Il y a de ces jours où la fringale de cinéma s’apaise, où la perspective d’un spectacle se transforme en pensum, où la compagnie humaine vous pèse. La lecture impose sa loi. Ne pas déranger surtout ! Comme un écriteau au-dessus de la porte…

Dans les voitures de métro, les gens du livre, en solidarité de minoritaires, lancent des coups d’oeil furtifs au titre élu par le jeune homme en équilibre instable, accroché d’une main à un poteau, de l’autre à l’ouvrage qui l’aspire hors du monde.

Certains s’arrêteront, station Bonaventure, vers le Salon du livre de Montréal — le milieu s’y rue, des lecteurs passionnés aussi, forcément. Pas tous pourtant… Bien des introvertis amoureux des mots écrits, allergiques aux salamalecs, au coude à coude et à la clameur des foires, y suffoquent comme des poissons hors de l’eau.

Ces irréductibles préfèrent les petites librairies de quartier (ou ce qui en reste). Dans ces grottes à rayons, le quasi-silence est percé par le froissement des pages effeuillées, les questions au libraire laissant entrevoir le champ d’intérêt d’un client. Le voici bientôt souriant devant son butin, ou rageur devant l’absence du titre convoité. Même le dernier Goncourt demeurait introuvable au début de la semaine ici ou là. Pas assez d’exemplaires commandés au Québec, nous disait-on. Hum ! L’industrie devrait s’aider un peu…

Quelques lectures en passant

Tenez, j’ai attaqué Des hommes qui lisent d’Édouard Philippe, espérant que dans son titre le masculin daigne inclure le féminin. Non par sympathie particulière envers le premier ministre français — aux contours encore flous de notre côté de l’Atlantique — mais toujours épatée de voir les politiciens de l’Hexagone écrire et claironner leur amour de la littérature. Faut dire qu’ici, le sujet est plutôt honteux, et un homme d’État qui s’y frotte se voit taxer d’élitisme avec dédain d’usage. L’effet d’émulation s’y égare.

Le père d’Édouard Philippe, professeur de français, grand lecteur, avait donné le goût du livre à tous ses enfants. Devant l’invariable question des parents avides de recettes pour attirer leur progéniture dans la même voie, il répondait après semblant de réflexion intense : « Et vous, vous lisez ? Vous lisez vraiment ? »

J’aime qu’Édouard Philippe n’assène pas d’office le côté utilitaire de la culture, avec créations d’emplois et arguments chiffrés, mais admette qu’elle ne sert à rien sinon à féconder des liens intérieurs, formant par nature des têtes mieux faites. « Le reste, pourrait-on être tenté de dire, finira bien par venir, par surcroît. »

La lecture se nourrit de la vie et de tous les arts. Voir du pays aide à décoder le sens des mots, sortir de sa zone de confort tout autant.

Ainsi, dans La disparition de Josef Mengele d’Olivier Guez (prix Renaudot), abordant le long exil du plus féroce médecin d’Auschwitz en Amérique du Sud, j’ai revu le profil hanté d’un homme, fils de nazi, rencontré dans un aéroport. Par un besoin de confidence faite à une inconnue, celui-ci m’avait raconté des bribes de son enfance à Buenos Aires et au Paraguay, dans le voisinage de Mengele. Et la passionnante bio romancée prenait une résonance d’autant plus trouble que j’y greffais des paysages, mais aussi la voix d’un homme aux sombres secrets, ce jour-là à peine dévoilés.

On lit pour prendre le pouls des autres : comme dans ce recueil de nouvelles de Gilles Archambault, À peine un petit air de jazz, où les héros fictifs de ses brefs récits au scalpel semblent arborer ses traits mieux que toutes les autobiographies revendiquées.

Voir le cinéma s’emparer d’un livre donne l’envie d’y plonger. J’ai retrouvé La rivière sans repos de Gabrielle Roy dans une librairie d’occasion. Or Marie-Hélène Cousineau et Madeline Ivalu adaptent en anglais cette novella et le film va suivre.

À travers cette histoire de garçon né d’une mère inuite et d’un G.I. de passage à Fort Chimo au cours des années 1960, j’ai revu sous la plume sensible de l’auteure de Bonheur d’occasion, par-delà les horizons sublimes du Grand Nord, cette fracture jamais évacuée entre deux cultures sur ces glaces. Me laissant déchirer à mon tour par des mots qu’une grande dame des lettres sut rendre vivants en moi. Le grand but de la lecture, c’est cette floraison-là.