Passage de témoin

L’un monte, l’autre descend… Lors de son périple asiatique qui se termine demain, et d’une façon sans doute inconsciente, Donald Trump a passé à Xi Jinping le « bâton témoin » de la première puissance sur Terre.

Qui est le vrai numéro un mondial en 2017 ? Le PIB des États-Unis — pour ce que ce chiffre dit vraiment — reste devant celui de la Chine, si on convertit tout en dollars américains : 18 000 milliards de dollars par an, contre 12 000 environ. Mais la CIA, utilisant d’autres méthodes (selon ladite « parité de pouvoir d’achat »), place déjà la Chine en tête dans son classement annuel.

Au-delà des chiffres, la tendance est là : non seulement en matière d’économie, mais également d’influence, de diplomatie, de modèle politique… voire, bientôt, de capacité militaire.


 

La séquence diplomatique de la semaine écoulée montre cruellement qui, aujourd’hui, monte et qui descend. Qui a le vent dans les voiles, ou du jeu dans les rivets. Qui sait où il va, et qui navigue à vue.

Après des étapes à Tokyo et à Séoul, le président américain, habilement flatté par son hôte de Pékin à coups de tapis rouges et de banquets (sachant à quel point cela paye devant l’enfantin Donald Trump), a dit toute son admiration pour « l’homme remarquable », le « leader très fort », « le roi de la Chine »

Voici un président et secrétaire général chinois, Xi Jinping, en position de force et en pleine ascension, et qui — du moins à l’international — sait exactement où il s’en va. Une Chine qui, il y a encore dix ans, rechignait à s’assumer ouvertement comme grande puissance, mais qui aujourd’hui prend l’initiative internationale sur la question climatique, finance plus que jamais l’ONU, s’affirme même comme une solution de rechange politique : « La Chine, a dit Xi fin octobre au congrès du PCC à Pékin, offre une autre option pour des pays qui veulent accélérer leur développement tout en préservant leur indépendance. »

Et face à ce dictateur en train de proposer son modèle au monde ? Des États-Unis erratiques, en déclin manifeste… dont le président est empêtré — et se contredit continuellement — dans l’affaire des immixtions russes (« Je crois Poutine qui me dit qu’il n’a rien fait »… puis le lendemain, au contraire : « Je crois nos agences de renseignement »). Un homme qui n’arrive pas à faire passer ses projets au Congrès, n’est soutenu que par un gros tiers de l’électorat, dans un pays qui se voyait comme le phare de l’humanité mais dont la démocratie paraît aujourd’hui en panne…

Un des premiers gestes de Donald Trump, à peine arrivé au pouvoir en janvier, fut de se retirer du projet (cher à Barack Obama) de Traité de libre-échange transpacifique. Un traité commercial excluant Pékin, qui était justement vu à Washington comme un contrepoids à l’influence grandissante de la Chine en Asie…

Aujourd’hui, devant le retrait unilatéral américain, on se frotte les mains à Pékin : l’espace régional est à nous ! Et devant la lourde intimidation chinoise en Asie, par exemple sur la question des eaux territoriales, beaucoup de voisins (Philippines, Malaisie… et même le Vietnam — mais pas le Japon) pensent de plus en plus à s’éloigner de Washington et à « filer doux » avec Pékin… loin, bien loin d’une attitude de résistance face à ce nouvel impérialisme régional.


 

Il y avait là des tendances stratégiques déjà existantes… mais aujourd’hui, radicalement accentuées par le « bilatéralisme » forcené, par le retrait et l’isolationnisme du président américain.

Cet homme est manifestement fasciné par les despotes (éclairés ou non), qui en retour le flattent et le manipulent. En Chine tout d’abord avec Xi Jinping, mais aussi en Russie avec Vladimir Poutine, aux Philippines avec Rodrigo Duterte…

Sans oublier (dans une autre région du monde) l’Arabie saoudite, où un prince héritier de 32 ans, déjà virtuellement au pouvoir, fait coffrer ses rivaux, bombarde sadiquement le Yémen, fait disparaître le premier ministre libanais, menace de guerre le Liban et l’Iran… avec un Trump qui, depuis Tokyo, approuve : « Il a toute ma confiance, il sait ce qu’il fait. »

Mais l’homme de la Maison-Blanche se rend-il compte, lui, qu’il est en train de liquider le leadership historique des États-Unis ?

5 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 13 novembre 2017 07 h 32

    Ils rigolent...


    Ce qu'ils doivent se bidonner les Xi et Poutine de ce monde avec un Donald Trump! C'est du bonbon! Mais je crois que Trump partira plus tôt que tard et les Américains retrouveront une certaine autorité politique au plan international. Trump ne sera qu'un mauvais souvenir.

    M.L.

  • Gilles Bonin - Abonné 13 novembre 2017 07 h 34

    Vivement...

    Vivement, que le Canada (puisque malheureusement, c'est encore l'entité politique et économique à laquelle on appartient) s'éloigne le plus possible de cette puissance bancale que deviennent les USA. Une seule voie: développer le plus vite possible nos marchés d'exportation et d'importation hors USA - mais peut-être est-il trop tard pour ne pas servir de déversoir et de champ d'expansion des USA en déroute. J'exagère? Sûrement mais vous verrez dans le futur, si peu.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 13 novembre 2017 08 h 57

    Bravo !

    Pas un mot n’est de trop dans ce texte brillant.

    • Claude Bariteau - Abonné 13 novembre 2017 12 h 03

      Effectivement, votre texte est brillant.

      Il révèle que le président Trump, par souci de replis internes, mine les liens auxquels les États-Unis ont donné assises et entendaient poursuivre sur cette lancée. Le président Trump fait marche arrière en se liant à Poutine et Xi Jimping, aussi le prince héritier d'Arabie saoudite qui lance ses billes explosives, mais se distance de l'UE.

      À le voir aller, il est en train de défaire les liens tissés après la Guerre froide en laissant le chemin libre à des remodelages qui risquent fortement de passer par les armes et des jeux politiques générateurs d'une période de turbulence sans que l'on puisse imaginer une sortie dans un avenir rapproché, ce qui est source de tensions majeures.

  • Colette Pagé - Abonnée 13 novembre 2017 10 h 43

    L'esbroufe d'un Président à l'égo démesuré !

    Les leaders des pays visités n'ont eu qu'à flatter l'ego de ce Président bonimenteur narcissique voire voyou selon l'écrivain américain Philip Rooth pour l'amener à dire le contraire de ces déclarations précédentes.

    Que dire également d'un Président qui préfère croire le Président Poutine que ses services de renseignements et qui au Philippine félicite son président pour ses exécutions sommaires servant également de prétexte pour éliminer ses opposants.

    Il en faut du culot pour offrir ses services comme médiateur alors que dans son pays le Président demeure incapable de faire adopter ses projets de loi. Heureusement, ni la Chine ni les Philippines n'ont accepté son offre.