Démocratie malade (bis)

La démocratie se porte mal. Dans les régions du monde qui l’ont vu naître et prospérer, elle est en reflux et produit des monstres (on ne les nommera pas ici). Et là où on l’a toujours combattue, aujourd’hui on rigole et on triomphe.

Dans plusieurs pays d’Asie, où voyage ces jours-ci un président américain peut-être en quête d’inspiration autoritaire, le modèle démocratique n’est plus pris au sérieux.

Certains qui le défendaient sont aujourd’hui disparus ou réduits au silence – comme le tragique dissident Liu Xiaobo. Prix Nobel de la paix 2010, ce héros est mort du cancer l’été dernier, après huit années passées en prison pour avoir osé se réclamer de la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il soutenait, ce fou, que ce grand document aurait également dû s’appliquer à son pays. On le lui aura fait payer cher.

À Paris, Berlin, Washington ou Ottawa, on oublie aujourd’hui que, jusqu’à la première décennie du XXIe siècle, lorsqu’on rencontrait des officiels chinois, on se faisait un point d’honneur de leur opposer quelques arguments bien appuyés sur les dissidents emprisonnés, sur les atteintes aux droits des Tibétains, ou encore sur la conception occidentale de la démocratie. Ne fut-ce que pour marquer les différences…

Aujourd’hui, le silence et l’à-plat-ventrisme sont complets face aux messieurs chinois, cheveux gominés, qui investissent partout et détiennent des montants fabuleux de la dette occidentale. Plus encore : ces derniers revendiquent avec fierté et arrogance leurs conceptions dictatoriales, plus « efficaces » et plus « conformes aux normes nationales » – voir le tout récent triomphe de Xi Jinping devant le 19e Congrès du Parti communiste à Pékin.

On a aujourd’hui mauvaise grâce à le dire… mais c’est bien Stephen Harper qui fut le dernier dirigeant occidental à avoir tenté de tenir tête à Pékin ! Mais il a vite « rendu les armes »… comme les autres.


 

Au Moyen-Orient, le dur hiver qui a suivi le bref Printemps arabe de 2011 se poursuit. Les dictatures égyptienne, saoudienne, et même syrienne (celle-là avec plus de difficultés, et des torrents de sang versé) ont survécu. Tout cela n’était qu’un « complot occidental », une subversion islamiste… ou une combinaison des deux.

Et la dérisoire volonté des peuples, là-dedans ? Rien, sinon l’objet d’infinies manipulations, ficelles occultes et autres théories géopolitiques complexes… De l’art d’expliquer tout — y compris l’origine des mouvements sociaux et des revendications démocratiques — par les complots étrangers, le pétrole et l’impérialisme.

Même en Europe, la démocratie est menacée. Et pas seulement par les populistes de droite, qui ont le dos large. L’unanimité vertueuse qui, au niveau des gouvernements nationaux, se déploie aujourd’hui face aux événements de Catalogne est instructive. On reprend tel quel, et on adopte à 100 % pour soi, le discours de Madrid sur le caractère intouchable de l’ordre politique établi.

C’est la paille et la poutre : les Catalans sont atrocement coupables d’avoir défié la Constitution espagnole, donc la Démocratie incarnée. Et les leaders européens — avec quelques petites nuances en Belgique, en Slovénie… — d’embrayer en choeur : haro sur les affreux Catalans pourfendeurs de la démocratie !

Tout cela, alors même que l’Espagne, chose unique en Europe, met en prison des opposants politiques et que le président indépendantiste déchu, Carles Puigdemont, déclare à Bruxelles qu’il n’y a pas, pour lui et pour les siens, les garanties d’une « sentence juste, indépendante qui puisse échapper à l’énorme influence de la politique sur le pouvoir judiciaire en Espagne ».

Mais ça, non, non, non, ce n’est pas un danger pour la démocratie…


 

Quelques lecteurs dont un Catalan m’ont fait observer, après ma dernière chronique (30 octobre), que le mouvement nationaliste catalan n’a pas toujours été « impeccablement pacifiste »,comme je l’écrivais imprudemment.

Dans les années 1980, un groupe nommé « Terra Lliure » (« Terre libre ») avait commis des attentats, des sabotages d’équipements publics, des attaques contre des intérêts américains, et tué une personne.

Ce groupuscule terroriste était toutefois sans commune mesure avec l’ETA basque, qui, dans la région espagnole d’à côté, et sur un demi-siècle, a fait plus de 800 victimes.

Cette précision faite, le propos de fond ne change pas : pour l’essentiel de son histoire, le mouvement nationaliste catalan est resté profondément étranger à la violence.

18 commentaires
  • Benoit Fournier - Inscrit 6 novembre 2017 02 h 04

    Récente discussion avec un Catalan

    Celui-ci me disait que sa famille et lui ont toujours été sceptique par rapport à l'idée de souveraineté catalane. Jusqu'en automne 2017.

    Bang!

    Devant les agissements de Madrid, mon interlocuteur, qui est né et a grandi en Catalogne, me déclare que sa famille et lui sont devenus de fervents indépendantistes. Et que, selon ce qu'il entend de son entourage, la ferveur indépendantiste gagne tellement de terrain que les élections du 21 décembre prochain seront remportées malgré tous les chamboulements par les partis qui prônent la souveraineté de la Catalogne.

    Jusqu'à maintenant, ça semble un bel exemple de peuple qui défend à la fois l'ouverture à l'Autre et la fierté nationale. J'ai hâte de voir ce qui va suivre...

    • Jean-Marc Simard - Abonné 6 novembre 2017 08 h 33

      Je souhaite aux mouvements séparatistes de gagner le 21 décembre prochain, mais à la condition que Madrid respecte les règles du jeu démocratique, ce dont je doute...Je crains que Madrid trafique cette élection...

    • Raymond Labelle - Abonné 6 novembre 2017 09 h 21

      Si le gouvernement espagnol avait, dès le départ, accepté la tenue d'un référendum, en négociant des règles équitables, et en participant à la campagne, en faisant valoir les avantages de l'autonomie dont dispose actuellement la Catalogne et en montrant accueil et chaleur et fierté de l'appartenance de ce groupe à l'Espagne, le Non aurait probablement passé et cette crise serait déjà terminée.

      Rajoy et le gouvernement espagnol ont fait plus pour promouvoir l'indépendance de la Catalogne, en Catalogne bien entendu, que tout autre protagoniste dans cette affaire. Quelle ironie!

      Si on veut faire une analogie: l'échec de l'accord du lac Mecha est sans doute ce qui a fait passer le Québec le plus proche de l'indépendance.

      J'ai vu un commentaire en espéranto d'un Irlandais (Garbhan MacAoidh) sur le Net qui faisait la comparaison avec le référendum écossais. Il disait que le RU n'était pas sans reproches, en semant des craintes de déménagements de sièges sociaux ou de difficultés économiques, en sollicitant d'autres chefs d'État pour se prononcer contre l'indépendance de l'Écosse, mais qu'au moins il n'avait pas recouru à la violence et avait accepté le principe de la consultation.

      La conclusion de M. MacAoidh:

      "La moralo? Pli bone agu vulpece ol gorilece. "

      Traduction libre (en plaquant sur le français une structure d'espéranto):

      "La morale? Mieux vaut agir renardement que gorilement".

      Ici, pour le texte complet en espéranto: http://www.esperanto.be/fel/publika/012118p.php

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 novembre 2017 05 h 04

    Pragmatisme

    On juge un arbre à ses fruits. Quels sont les pays dont la croissance économique est la plus rapide ? Quel forme de gouvernement ont-ils ?

    Dans un pays pauvre, le droit de manger à sa faim, le droit de se loger décemment et toute une série de droits terre-à-terre l’emportent sur le droit à la dissidence.

    Ces peuples jugent qu’un dissident broyé par le système méritait son sort. Comme Guy Ouellette devant Robert Lafrenière…

  • Denis Paquette - Abonné 6 novembre 2017 06 h 54

    des multinationales pour diriger le monde, je n'y crois pas

    une démocratie de plus en plus banquale, avons-nous raison de sacrifier les sociétées traditionnelles, le monde peut il continuer a exister sans eux il ne faut surtout pas attendre qu'il soit trop tard

  • Michel Lebel - Abonné 6 novembre 2017 07 h 02

    Non au morcellement


    Au nom d'une certaine conception de la démocratie et de l'autodétermination, certains voudraient une Europe plus éclatée, plus morcelée, allant d'une Catalogne indépendante à une Corse libre! Bref une Europe des nations, que proposait un de mes anciens professeurs à Strasbourg, le regretté Guy Héraud. Mais je ne crois pas à cette formule qui causera encore plus de problèmes pour l'Europe. Mieux vaut le respect des nations à l'intérieur du cadre des actuels souverains. Une Europe encore plus morcelée ne serait pas un gage de stabililté, de progès et de paix.


    Michel Lebel

    • Normand Bélair-Plessis - Abonné 6 novembre 2017 11 h 04

      Pas plus qu'une entité qui est tellement grosse qu'elle ne reconnait plus qui la compose...

    • Raymond Labelle - Abonné 6 novembre 2017 12 h 53

      D'accord avec vous M. Lebel sur ce point précis.

      Que celles et ceux de cet avis convainquent démocratiquement les intéressé.es.

      "Mieux vaut agir renardement que gorilement".

  • Jean-François Trottier - Abonné 6 novembre 2017 08 h 16

    Que le Québec prenne exemple pour faire mieux

    Il y a de multiples parallèles entre la Catalogne et le Québec.

    Deux mouvement pacifiques : au Québec aussi, un seul groupe a utilisé des moyens extrêmes, avec le même bilan. Un mort. En Catalogne il y a 35 ans. Au Québec, 45 ans.

    Deux mouvements où l'on a mis en doute la validité de la démarche référendaire. Les millions qu'Ottawa a utilisé en 1995 étaient illégaux aux yeux de la loi référendaire, les commandites qui ont suivi, itou.
    Et que dire de cette Loi sur la Clarté, déclaration avancée d'intervention armée sur des critères laissés au "bon jugement" de politiciiens ? Ottawa a "planté" la loi référendaire deux fois, avec une mauvaise foi assez sale merci.

    Madrid pour sa part n'a jamais reconnu de référendum en Catalogne. L'Espagne n'a pas eu besoin de Loi sur la Clarté, elle est entrée en force et joue ses cartes avec une belle logique de gros bras.

    Alors il faut le savoir : toute autre démarche vers l'indépendance du Québec devra se doubler d'un immense travail préliminaire auprès de la communauté internationale, dont beaucoup les organismes de l'ONU, pour obliger Ottawa à respecter un minimum les choix de la nation Québécoise, avant, pendant et après un référendum.
    Ce n'est pas parce que Trudeau a toujours la bouche en coeur que soudain le gouvernement fédéral deviendra inoffensif. Il l'a déjà dit, il partage entièrement la vision de son père.

    Il est temps de cesser de battre notre coulpe ou de nous chercher des poux les uns les autres suite aux référendums. Une nouvelle démarche, libre des fantômes du passé, doit naître maintenant.

    Mais sans oublier que la machine fédéraste est dangereuse et que jamais l'honnêteté n'a fait partie de son arsenal.

    • Serge Lamarche - Abonné 6 novembre 2017 14 h 32

      L'europe a l'avantage de l'euro. Un Québec souverain aurait une monnaie canadienne? Désolé, ça ne tient pas la route.

    • Jean-François Trottier - Abonné 6 novembre 2017 17 h 13

      M. Lamarche,
      La question de la monnaie est l'une de ces fausses peurs que lancent régulièrement les faux prophètes de malheur.

      Nous pourrions bien, selon le cas, décider d'utiliser le dollar américain ou n'importe quoi d'autre. Ça pourra même devenir un excellent argument de négociation éventuellement.

      L'euro n'est un avantage que pour une partie de l'Europe, et le dollar canadien n'est pas un avantage pour le Québec, au contraire! La Grèce souffre de l'euro, tout comme le dollar canadien crée le mal hollandais ici. Je ne tiens absolument pas au dollar canadien, je vous en passe un papier (monnaie, comme il se doit).

      L'euro est ce qui permet à l'Espagne de faire du chantage à la France et à l'Allemagne.

      Et tout ça ne change : Ottawas est prêt à tout pour conserver son Empire et il faut cesser de prendre Trudeau et sa clique pour des gens inoffensifs.
      C'était le sujet de mon intervention.

    • Serge Lamarche - Abonné 8 novembre 2017 04 h 19

      Je disais simplement qu'un Québec souverain avec un dollars canadien est absurde. Il faut un dollars québécois ou un dollars pour toute l'amérique, comme l'Euro.
      Il n'est pas question de peurs.
      Pour ce qui est des différences régionales, je crois que les dollars Canadiens et États-Uniens ont des effets régionaux néfastes aussi. Gros exemple: Alberta avec les sables bitumineux contre l'Ontario avec la manufacture. L'un souffre lorsque l'autre fait plus d'argent.