Guillebaud contre le nihilisme

Dans ses Notes pour moi-même (Boréal, 2017), recueil de ses carnets rédigés de 2002 à 2012, le regretté critique Gilles Marcotte écrit qu’il se permet de parler en croyant dans ces pages parce qu’elles sont « en quelque sorte secrètes ». « Le discours chrétien, de l’intimité chrétienne, de la conviction chrétienne, serait-il devenu socialement interdit ? demande-t-il. Je réponds : oui. »

Le journaliste français Jean-Claude Guillebaud, de passage au Québec ces jours-ci pour présenter son nouvel essai La foi qui reste (L’Iconoclaste, 2017, 256 pages), constate lui aussi cette tendance à l’effacement du discours chrétien dans l’espace public. On le moque sans retenue, on plaide pour son confinement dans l’espace privé et on se fait souvent une gloire de s’en ficher. « Dans les médias, note Guillebaud, nombre d’invités des émissions littéraires, politiques, économiques ou scientifiques se croient tenus de glisser à un moment ou à un autre : “Moi, je suis athée”. » Plus par réflexe conformiste que par réflexion, la plupart du temps.

Dans cet environnement plutôt hostile à l’expression de la foi, trois tentations guettent les croyants, explique l’essayiste : le refuge dans l’indifférence — le « désespoir-faiblesse » diagnostiqué par Kierkegaard —, « la tentation de la citadelle », du repli communautaire, et celle du défi, qu’incarnent les catholiques dits identitaires en France.

Tristesse et indifférence

Guillebaud ne mange pas de ce pain-là. « Si les idées, politiques ou philosophiques, sont provisoirement en panne, écrit-il, alors notre foi, dans ce qu’elle a de meilleur, a sans doute des choses à proposer aux femmes et aux hommes d’aujourd’hui, fussent-ils agnostiques ou athées. » Le journaliste, qui a bellement témoigné de son retour à la foi dans Comment je suis redevenu chrétien (Albin Michel, 2007), n’écrit pas par prosélytisme. Il écrit, dans un style qui coule de source, pour conjurer le nihilisme.

Si la modernité ne se réduit pas à un héritage religieux sécularisé, c’est quand même le judéo-christianisme qui l’a rendue possible en forgeant les concepts nécessaires

 

Ce qui vaut pour la France vaut, dans ce cas, pour le Québec, que Guillebaud fréquente régulièrement depuis plus de vingt ans. Une « tristesse étrange » se répand, constate le journaliste. « Nous ne croyons plus en rien, continue-t-il. Nous sommes sans convictions véritables, enclos dans une fade indifférence. » Nous nous engluons dans une sorte de « désespoir sur fond de rigolades ». Le nihilisme contemporain est « content de lui-même » et n’a plus d’autre horizon que le plat ici et maintenant. Ce règne du vide, nourri par l’insignifiance des partis politiques traditionnels, ne va pas sans dangers. Il peut déboucher, par compensation, sur l’élection d’un Trump ou sur des versions hystériques des religions ou des identités.

Le nihilisme est une panne de sens qui engendre le désespoir. Ses manifestations sont nombreuses. Le règne de la marchandise réduit l’humain au statut d’instrument de la croissance et du capital, tout en détruisant le monde naturel. Quand ça va mal et que le sens manque pour donner une direction, un espoir, la tentation du bouc émissaire surgit, et on cherche des coupables à lyncher médiatiquement. « Le nihilisme qui clame ne plus croire en aucune valeur invoque encore celles qui lui permettront de toiser ses semblables », explique Guillebaud, qui note aussi que « l’accélération inhumaine du temps », conséquence des nouvelles technologies, mène à une « barbarie de l’immédiateté » qui déshumanise le monde.

Exemplarité et espérance

Guillebaud n’annonce pas la solution chrétienne à ce marasme. Son intention est plus modeste. « On attend des chrétiens, écrit-il, une présence, un témoignage, une exemplarité, une joie, un engagement de nature plus spirituelle que politicienne. » Pas de nostalgie ou de prosélytisme, donc, mais une attitude et une manière de vivre inspirées par cette espérance que donne la foi pour surmonter la tristesse. Pour Guillebaud, le théologien dissident nonagénaire Maurice Bellet et notre regretté Benoît Lacroix incarnent cette « jeunesse du christianisme ».

Sévère, comme son maître Bernanos, à l’endroit d’une certaine « médiocrité chrétienne » souvent oublieuse des pauvres et accrochée au cléricalisme ainsi qu’à la figure d’un Dieu tout-puissant, alors que celui des Évangiles « est faible et a besoin de nous, autant que nous avons besoin de lui », Guillebaud trouve des alliés chez les convivialistes, de même que chez « les innombrables animateurs et animatrices d’ONG, de clubs, de fermes bio, d’élevages fermiers, de rencontres internationales », chez ces « lilliputiens » qui s’activent à surmonter le désespoir en érigeant « un rempart contre l’érosion continue des valeurs qui conduit les sociétés à l’anomie (sans aucune valeur partagée) ».

Ces « espérants », selon le beau mot de Jacques Grand’Maison, ne sont pas nécessairement des croyants, mais « il n’en reste pas moins que la plupart des sensibilités qui circulent dans cette mouvance, la conviction et l’espérance partagée, la priorité donnée au sens, tout cela “sonne” chrétien », se réjouit Guillebaud, le croyant critique, qui, comme Péguy, vit sa foi dans la fidélité et dans la liberté.

15 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 6 novembre 2017 03 h 56

    De quoi est né le nihilisme?

    Tout simplement du SAVOIR...principalement celui de la science.N'oublions pas qu'il
    fut un temps où les Institutions croyaient,dure comme fer, que la planète Terre était
    plate!!!...et que le soleil tournait autour d'elle!!Pourquoi ces croyances?Par ce que,à
    cette époque,l'espèce humaine n'en savait pas plus.

    C'est petit à petit que les scientifiques constatèrent des "contre-vérités à cette abso- lutisme"Le téléscope Hubble est actuellement la cerise sur le gâteau de la clairvoy-
    ance astronomique.Que nous aura-t-il appris?

    Après avoir pointé l'oeil Hubble vers et dans le noir sidéral,il aura fallu 12 jours pour
    que de la lumière soit captée.Cela étant,les astronomes dénombrèrent,juste pour ce
    petit point,tout près de 2,500 galaxies.En extrapolant statistiquement,les astros-
    mathématiciens déduirent que:

    Dans l'Univers il y aurait autant d'étoiles qu'il y a
    de grains de sable sur toutes les plages réunies
    de la planète Terre!

    C'est de cette compréhension, et à commencer par la préséance des autres sciences,
    qu'est né le nihilisme... de fils en aiguilles.
    De deux choses l'une:soit que notre cerveau accepte de ne jamais SAVOIR à quoi rime ce-Tout-cela;soit qu'il sombre dans une effroyable angoisse existentielle et se
    crée de toutes pièces une foi et des croyances interprétatives de l'Inconnu.Avec la
    diffusion de ce Savoir,il est tout à fait prévisible que les nihilistes ne se comptent plus sur les doigts des deux mains.

    P.S.:Il y aurait,semble-t-il,plus qu'un Univers dans l'Univers?!!

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 6 novembre 2017 12 h 18

      Oui.
      À condition que le savoir, avec un grand "S", prétende encore bizarrement effacer les questions existentielles, celles qui échappent généralement à tout calcul, à toute science.

  • Robert Bernier - Abonné 6 novembre 2017 06 h 01

    Quelle tristesse?

    Une « tristesse étrange » se répand, constate le journaliste. Et à quoi tient donc ce constat? Le journaliste a-t-il interviewé un échantillon représentatif de la population? De quelle population au juste? Quelles étaient ses questions? Étaient-elles biaisées? Ou le journaliste ne fait-il que nous parler de lui-même, de sa propre tristesse? Et pourquoi ou de quoi est-il triste? N'est-on pas seulement en train de réaliser que les espérances d'un autre monde, espérances platoniciennes autant que chrétiennes, étaient de vaines espérances? N'est-ce pas seulement une transition pas encore achevée vers un vrai athéisme qui rend le journaliste triste? Alors, accompagnons-le dans sa transition plutôt que dans sa tristesse.

    Athéisme n'est pas nihilisme. L'athéisme est un humanisme profondément assumé.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Michel Lebel - Abonné 6 novembre 2017 07 h 12

    L'Homme libre


    Bonne et belle critique d'un livre à lire. Inutile de désespérer. Mais la personne demeure libre de croire ou de ne pas croire. Pour moi, le christianisme demeure la voie. Sans lui, place au nihilisme.

    M.L.

    • Christian Dion - Abonné 6 novembre 2017 12 h 04

      Personne ne m'a convaincu que le christianisme a rendu le monde meilleur. Il n'y a qu'à penser aux multiples guerres de
      religion ultra sanglantes où l'intolérence était de mise. Ou encore aux historiques accouintances de l'église catholique avec les monarchies et les dictatures. À ce que je sache, il n'y
      avait pas de christianisme dans la Grèce antique, berceau de la démocratie. Et je pourrais continuer encore et encore.

      Christian Dion, juriste et abonné

    • Marc Therrien - Abonné 6 novembre 2017 13 h 02

      Effectivement. Et ce qui est plaisant avec la liberté de volonté, c'est que je peux choisir de croire en Jésus-Christ, le philosophe stoïcien venu plus de 300 ans après Zenon de Kition par exemple, sans pour autant être obligé de croire qu'il est le fils de Dieu tel que le racontent les auteurs de son récit biographique. Je peux choisir de garder les enseignements éthiques et moraux du Christ qui conviennent à mon mieux-être personnel et contribuent à maintenir des relations enrichissantes avec autrui sans être obligé d'adhérer aux dogmes de l'Église catholique et à la récupération qu'elle a faite de la pensée du Christ. Eh oui! Cette liberté me permet d'être chrétien, dans le sens où je ne renie pas l'héritage de ma culture et l'influence que Jésus y a exercé, et être athée en même temps.

      Marc Therrien

  • Jean Duchesneau - Abonné 6 novembre 2017 08 h 03

    Quel nihilisme?

    « Le nihilisme est une panne de sens qui engendre le désespoir. ». C’est la définition fondée sur l’absence de croyance en un monde idéal qui n’existerait que dans l’au-delà. La non croyance en un être transcendant définirait le nihilisme. Le nihilisme de Nietzche est tout à fait contraire à cette vision, car la croyance religieuse ou idéologique, selon lui, disqualifie le réel pour un monde idéal qui n’existe pas (Le crépuscule des idoles). La philosophie de Nietzche, celle de Spinoza, la spiritualité orientale de Krishnamurti, ainsi que la spiritualité sans dieu d’André Comte-Sponville, pour ne nommer que ceux-là, disqualifient le paradigme de « l’espérance chrétienne » au profit d’une élévation de la conscience dans l’immanence, dans « ce qui est ». Comte-Sponville propose « Espérer moins, aimer plus ». Les Guillebaud, Charles Taylor et feu Jacques Grandmaison de ce monde sont nostalgiques du pouvoir qu’ils s’appropriaient au nom d’un dieu imaginaire. Nietzche avait affirmé que sa philosophie ne serait comprise qu’au XXIe sciècle; on en est qu’au début. L’amour, la nature, la méditation, les arts, l’altruisme, donnent sens à la vie.

  • Jean-François Trottier - Abonné 6 novembre 2017 09 h 22

    La barbarie de l'immédiateté est un héritage judéo-chrétien

    Le fait de ne plus croire à quoi que ce soit vient directement d'une idée profondément ancrée en Occident.
    Celle qu'une seule raison gouverne le monde, un seul idéal, et une seule voie pour le rejoindre.

    Depuis Akhénaton, Moïse et l'érection de l'État religieux Israël, puis la réfection de cet État au retour de Babylone quand les scribes (et chefs politiques) ont écrit la Bible, pour préciser un peu.

    C'est le monothéisme qui est en cause, et sa vision réductrice qui sépare le bien et le mal en notion divines plutôt qu'humaines.
    Les apôtres sont bien restés dans la même veine, et l'Église Catholique évidemment. Mais l'origine de cette pensée unidirectionnelle précède la naissance de la religion juive. Elle date bien de l'époque Égyptienne qui a vu naître le monothéisme, environ cent ans avant l'Exode selon ce qu'on sait.

    Cette idée de préséance du divin est très nette dans le Lévitique. Elle fait que l'humain est coupable par essence et esclave de sa condition. D'ailleurs, toute l'organisation des États du monde sur le modèle institutionnel européen fait de la légitimité des gouvernements une question de droit divin. Dans un pays, les humains sont... des sujets, toujours selon ce droit divin. C'est pas rien!

    C'est ainsi que cette pensée monothéiste fait d'un tout la religion, le bien, le mal, les états et toutes les institutions.

    Douter de l'existence de Dieu c'est douter de tout, à cause de choix politico-religieux dans lesquels nous vivons depuis au moins 3400 ans! Cette pensée a aussi créé le mythe d'un paradis éternel, i.e. instantané! Immédiat! La voilà votre barbarie. Ce chaos est bien la suite de la pensée unique.

    Par opposition, les pensées est-asiatiques ont toujours accepté la diversité des lois naturelles, y mêlant le divin ou pas au gré des régions et époques. On n'y mêle pas les lois sociales et divines. et donc il y est possible de perdre une foi tout en gardant les autres.

    • Jean-Sébastien Garceau - Abonné 6 novembre 2017 12 h 29

      J'avais l'impression en lisant l'article qu'on y insistait beaucoup plus sur l'esprit modeste des Évangiles, dans l'avant dernier paragraphe notamment que sur l'institutionnalité divine.
      Peut-être, en effet que l'Église est, comme beaucoup d'institutions, incapable de correspondre avec un mode de vie dont le coeur est clairement désinstitutionnalisé, pensé dans la marge et sans complexes.