René Lévesque en héritage

Trente ans après sa mort, il est remarquable de voir à quel point il est facile de se réclamer de René Lévesque, peu importe la famille politique à laquelle on appartient. Dans l’hommage qu’ils lui ont rendu jeudi à l’Assemblée nationale, aussi bien le premier ministre Couillard que François Legault et Jean-François Lisée l’ont présenté comme un modèle.

Sans surprise, M. Couillard, qui ne l’a jamais rencontré, a surtout vu en lui le défenseur des droits des minorités, dont il se veut lui-même le champion. Quand Bernard Drainville avait présenté sa charte des valeurs, le chef du PLQ s’était empressé d’invoquer la mémoire du père fondateur du PQ, dont il accusait le gouvernement Marois de trahir l’héritage, oubliant commodément que des gens de son propre parti avaient jadis qualifié la loi 101 de nazie.

M. Couillard a tout de même jugé préférable de laisser à Jean-François Lisée le soin de souligner ce que le chef du PQ a appelé la « soif d’intégrité permanente » de M. Lévesque, qui s’était traduite par l’adoption de la Loi sur le financement des partis politiques. Encore aujourd’hui, cette quête de l’intégrité demeure au coeur du débat politique québécois comme nulle part ailleurs au Canada.

François Legault, qui dit devoir à René Lévesque son propre engagement en politique, à l’âge de 15 ans, a surtout souligné les qualités qu’il aime lui-même s’attribuer. Le chef de la CAQ se veut lui aussi un « homme proche du peuple », doublé d’un « pragmatique ».

Gabriel Nadeau-Dubois, qui n’était pas né quand M. Lévesque est décédé, a plutôt souligné sa « ferveur progressiste » et l’empreinte qu’il a laissée sur la société québécoise « à coups de grandes mesures allant dans le sens de la justice sociale ».


 

Tout cela est vrai, mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Ceux qui ont chanté ses louanges mardi n’ont pas assisté au douloureux départ du héros vaincu, qui, depuis la « nuit des longs couteaux », semblait porter sur ses épaules le poids de la défaite de tout un peuple. Un spectacle si déprimant que même les militants péquistes avaient hâte de le voir partir. Cette douleur fait aussi partie de l’héritage de René Lévesque.

« Il nous aura menés aux portes de l’indépendance », a dit le député de Gouin. Ses compagnons de route avaient cependant été consternés de le voir faire le pari du « beau risque », dans lequel ils ne voyaient pas un simple repli stratégique en attendant des jours meilleurs. Jacques Parizeau avait claqué la porte après avoir lu le texte dans lequel M. Lévesque évoquait à l’imparfait cette souveraineté « à laquelle nous croyions ». Camille Laurin l’accusait d’avoir sacrifié son idéal à ce qu’il appelait la « libido du pouvoir ».

M. Couillard a fait erreur quand il a situé au soir du référendum du 20 mai 1980 sa célèbre déclaration : « On n’est pas un petit peuple, on est peut-être quelque chose comme en grand peuple. » C’est plutôt à l’annonce de la victoire-surprise du 15 novembre 1976 qu’il a prononcé ces mots. Quatre ans plus tard, son « à la prochaine » semblait nettement plus perplexe.


 

La quasi-victoire de 1995, due à la conjoncture exceptionnelle créée par le rejet de l’accord du lac Meech, en a convaincu plusieurs que le temps allait finalement donner raison au Lévesque de 1976. Avec le recul, cette période fait plutôt figure de parenthèse.

Si Jean-François Lisée a réussi à convaincre une majorité de militants péquistes de reporter la tenue d’un troisième référendum à un hypothétique deuxième mandat, sous prétexte qu’il est plus urgent de chasser les libéraux, c’est qu’ils savaient bien que les résultats risquaient fort de ressembler à ceux de 1980.

On n’en finit plus de chercher des raisons à la désaffection pour le projet souverainiste, malgré l’incompréhension croissante entre les « deux solitudes » et l’inéluctable diminution du poids démographique et politique du Québec dans l’ensemble canadien. Même si les moins de 50 ans n’ont pas gardé le souvenir de la chute de René Lévesque, la crainte d’un nouvel échec référendaire hante l’imaginaire collectif. Et le plus sûr moyen de ne pas perdre est de ne pas jouer.

On parle rarement du « Projet d’accord constitutionnel » que l’ancien premier ministre avait fait parvenir à son nouveau vis-à-vis fédéral, Brian Mulroney, en mai 1985, un mois avant sa démission. Même si un arrangement de ce genre eût rallié — et rallierait encore — une majorité de Québécois, il savait très bien que son document serait expédié directement aux archives.

Il est tentant de penser qu’il cherchait et qu’il a réussi à engager son successeur, Robert Bourassa, dans une démarche vouée à l’échec, mais les nouveaux vendeurs d’illusions constitutionnelles pourraient tout aussi bien en arriver à se présenter comme les enfants du « beau risque ». René Lévesque fait maintenant partie du patrimoine collectif.

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