Sport épique

Le sport a toujours fait partie de ma culture intime. La pratique sportive est au coeur de ma vie depuis l’enfance et elle se nourrit d’un discours qui lui donne du sens. À huit ans, j’adorais le hockey. Je voulais y jouer tous les jours et je ne manquais jamais un match à la télé. Cela, toutefois, ne me suffisait pas. J’avais aussi un fort besoin d’en parler et d’en entendre parler. Sans le discours, le sport, pour moi, perdait de sa saveur et de son intérêt.

Cela explique que mon plus ancien souvenir de véritable lecteur est lié à Réjean Tremblay. Je voulais lire sur le hockey et je suis tombé, en feuilletant La Presse chez mes grands-parents, sur lui. Raconteur hors pair au ton un peu carré, Tremblay avait charmé l’enfant sportif en quête de sens que j’étais. Son style sans apprêt ne détonnait pas dans mon milieu populaire, mais le tour épique qu’il donnait aux histoires de sport insufflait une sorte de grandeur au quotidien. J’adorais ça. Je crois, 40 ans plus tard, n’avoir pas manqué une seule de ses chroniques depuis, même si certaines d’entre elles m’ont défrisé sur le plan idéologique.

Lyrisme et lucidité

Le discours sportif est un art délicat sans cesse menacé par la banalité — le Canadien fera-t-il les séries cette année ? — ou la grandiloquence gnangnan — il faut aller au bout de ses rêves. Les réussites, en la matière, sont les oeuvres qui évitent ces écueils et qui parviennent à manier le lyrisme inhérent au monde du sport sans perdre leur lucidité critique.

C’est le cas, par exemple, d’Open (J’ai lu, 2011), la formidable autobiographie du joueur de tennis Andre Agassi, de L.A. Confidentiel (Points, 2006), l’implacable enquête des journalistes Pierre Ballester et David Walsh sur le dopage de Lance Armstrong, et de Courir (Minuit, 2008), le brillant roman de Jean Echenoz sur le grand Emil Zatopek.

Au Québec, Le Tour de Foglia et chroniques françaises (La Presse, 2004), Le cauchemar olympique (L’Homme, 1989), le récit du regretté Sylvain Lake sur sa désillusion sportive, et L’initiation (Soulières, 2005), un fort roman jeunesse d’Alain M. Bergeron sur les dérapages de la sous-culture sportive, font partie des bonnes oeuvres marquantes dans le genre. On est loin, dans ces livres, des clichés que nous débitent désormais, en franglais, les « joueurnalistes » dans les médias sportifs électroniques. Quand Dave Morissette et José Théodore remplacent Richard Garneau et Lionel Duval, le niveau baisse, inévitablement.

Au moment où Réjean Tremblay faisait la pluie et le beau temps à La Presse, avant de passer chez Québecor en 2011, un de ses principaux compétiteurs sur la scène journalistique sportive était le chroniqueur Bertrand Raymond, du Journal de Montréal, quotidien qu’il a quitté dans l’amertume, en 2009, pendant le lockout, afin de poursuivre sa carrière au Réseau des sports (RDS).

Sport et réconfort

Dans 50 ans parmi les géants (Hurtubise, 2017, 320 pages), Raymond évoque à sa manière les souvenirs marquants de sa vie de journaliste. Affecté à la couverture du Canadien de Montréal en 1970, il a vécu dans l’enthousiasme la dernière décennie glorieuse de l’équipe. Ses souvenirs sont donc habités par les héros de ce temps — les Lafleur, Savard, Dryden et Bowman —, de même que par ceux qui les ont tout juste précédés — les Béliveau, Geoffrion et les frères Richard — et par ceux qui les ont suivis — les Roy et Demers. Raymond a beau avoir couvert sept Jeux olympiques, il n’est comme un poisson dans l’eau que dans l’univers du Canadien, et plus encore dans la portion francophone de ce dernier.

Chez Réjean Tremblay, le discours sportif est romanesque, rocambolesque, lyrique, politique (nationaliste et souverainiste) et souvent polémique, comme on peut le constater dans Quatre décennies sur cinq continents (Les Intouchables, 2008), un recueil de ses chroniques.

Chez Bertrand Raymond, presque tout se ramène à l’humain fragile, près de ses émotions, derrière le héros. Les Richard, Béliveau, Lafleur et Demers l’intéressent quand ils sont ébranlés, au bord des larmes. Raymond ne polémique pas ; il compatit. Son préfacier Patrick Lagacé explique cette attitude par les drames qu’a vécus le journaliste lui-même, dont les parents et le jeune frère sont morts dans des accidents de la route.

Quand il a su que je lisais ce livre, un ami connaisseur de sport m’a confié trouver Raymond « un peu mémère ». Je pense qu’il voulait dire trop complaisant, pas assez critique. Ce n’est pas faux, mais ce n’est pas sans vertu. Depuis 40 ans, j’aime aussi le discours sportif parce qu’il me réconforte.

« J’ai trouvé que la Providence m’en avait beaucoup enlevé quand j’ai perdu la moitié de ma famille dans deux accidents de la route. […] Sur le plan professionnel, ces coups durs […] ont changé ma façon d’écrire et de m’émouvoir. Chaque fois que j’ai eu à recueillir les propos de gens frappés cruellement par la vie, j’ai pu assez fidèlement ressentir leurs états d’âme et leur peine. » Bertrand Raymond

1 commentaire
  • Pierre Grandchamp - Abonné 4 novembre 2017 11 h 40

    Sport épique

    Excellente chronique. Vrai qu’il y a un monde de distance entre René Lecavalier ou Richard Garneau et Dave Morrissette..

    Moi itou, je suis captivé par la plume de Réjean Tremblay. Et par son style et par le contenu. Il est capable de faire une critique que l’on trouve peu souvent ailleurs; ça nous renseigne sur certains dessous mal connus ou carrément méconnus. Il ne fait pas dans la complaisance.

    Oui, monsieur Louis, je peux témoigner de votre passion pour le sport.