Delas, Lageder et autres maisons

Bon nombre de vignerons avaient troqué la fraîcheur de leur chai pour la chaleur des multiples salons québécois ces derniers jours.
Photo: Jean Aubry Bon nombre de vignerons avaient troqué la fraîcheur de leur chai pour la chaleur des multiples salons québécois ces derniers jours.

Alors que le vignoble européen est aux prises, cette année, avec des volumes de production nettement en baisse (de 20 à près de 100 % selon les endroits) liés aux gels, à la grêle, aux mildious, aux maladies du bois de la vigne et à des incendies nés de sécheresses extrêmes, les consommateurs que nous sommes boivent leur petit bonhomme de chemin sans se soucier d’éventuelles pénuries du côté des libations bachiques. Pourquoi s’en soucierait-on alors que nous sommes sans cesse sollicités de toutes parts pour en boire de toutes les couleurs ? C’est, en somme, le (mouton) cadet de nos soucis.

Tous ces métiers liés à la terre demeurent pourtant aussi fragiles que leur pratique n’est jamais acquise, tant dame Nature peut être sournoisement imprévisible. Et elle l’est, millésime après millésime. Pour le dire avec mes tripes, une bonne dose de tristesse me gagne quand j’apprends qu’un artisan s’est vu confisquer une partie de son pain et a vu se tarir sa production de vin sous d’impitoyables revers climatiques.

C’est beaucoup plus sérieux qu’on ne saurait l’imaginer, certains d’entre eux devant parfois déposer leur bilan. Boire du vin ? Oui, et plus que jamais ! Ne serait-ce que pour afficher notre solidarité ! Depuis la rentrée et jusqu’aux festivités de fin d’année, il y a fébrilité dans l’air, et pas nécessairement en ce qui a trait à se mouiller la glotte avec un verre d’eau claire. Le crescendo éthylique va bon train et accroche déjà ses wagons au compte à rebours du 31 décembre prochain.

L’occasion est belle pour boire bien, boire juste et boire sain, tout en gardant en mémoire qu’il demeure nettement plus confortable de « prendre le divan et non le volant » quand vous sentez que vous n’avez plus aucun respect pour les nuances fruitées embouteillées par les vignerons. Prendre le temps de faire le tour, ne serait-ce qu’avec un seul verre de vin, un vin qui intrigue et raconte une histoire, un vin qui touche et que vous voulez partager, est déjà la plus belle des récompenses pour tous ces gens qui bossent en amont.

Nombre d’entre eux avaient troqué la fraîcheur de leur chai pour la chaleur des multiples salons québécois des derniers jours. Pour ma part, d’humaines rencontres et quelques centaines de vins dégustés, bien sûr aussitôt habilement redirigés hors de la cavité buccale, en d’autres mots recrachés. Quelques profils rapidement soulignés.

Delas. Un nouveau site de production tout ce qu’il y a de chic, de pratique et de bon goût verra le jour sous peu à Saint-Jean-de-Muzols, près de Tournon-sur-Rhône, en France, pour célébrer les 180 ans de la maison. Jacques Grange, recruté en 1997 par Fabrice Rosset (Champagne Deutz), et Claire Darnaud-McKerrow (en 2010) se chargent d’accoucher bien sûr des fruits de prestigieux vignobles du Rhône septentrional (Hermitage, Saint-Joseph, Cornas etc.) tout en se faisant « artisan-négociant » au sud, du côté de Gigondas, de Vacqueyras et de Châteauneuf-du-Pape, entre autres.

Ici, les vins parlent bien de leurs origines, sont habilement vinifiés et vendus à prix corrects.

Évidemment, trop peu de ce bijou de Condrieu Clos Boucher 2015 (95,25 $ – 13485342 – cinq petites caisses fin décembre), dont les six parcelles sont vinifiées séparément. Un blanc sec détaillé avec finesse et précision, à la fois éclatant, aérien, bref une fée qui danse en bouche. (5 +)★★★★ ©

Cet autre Vacqueyras Domaine des Genets 2015 (25,70 $ – 11194066), doté d’un coeur fruité affirmé, de tanins frais riches et moelleux, le tout emballé sans le moindre fléchissement. (5 +)★★★ ©

Ou encore ce Crozes-Hermitage Les Launes 2015 (26 $ – 11544126) au tracé fruité clair et net, avec ce qu’il faut de corps et de vigueur (5) ★★★, et que vous pourrez comparer avec le parcellaire Les Clos 2015 (65,25 $ – 13486628 – arr. fin novembre), toujours en appellation Crozes-Hermitage, un rouge profond et serré avec son velouté de cerise-framboise parfaitement intégré à la texture. (10 +)★★★1/2 ©

Un trio pour épater le beau-frère ?

Saint-Joseph 2015 Sainte-Épine (88,50 $ – 13485351 – arr. fin décembre), simplement royal sur le plan fruité, gracieux sur le plan tannique. (5 +)★★★★ ©

Cornas 2015 Chante-Perdrix (63,50 $ – 13486581 – (10 +)★★★★ ©) pour qui adore une mâche fruitée soutenue, au goût minéral intrigant de résines, de cassis et de fumée (lié au sous-sol de mica noir).

Ou, bien sûr, cet Hermitage 2015 Domaine des Tourettes (115,25 $ – 13486548), dont les sols granitiques permettent à la syrah une modulation nuancée et pointue, avec cette impression d’être transporté sans lourdeur sous l’impact du socle minéral. Ne commettez pas l’infanticide de le déboucher maintenant ! (10 +)★★★★ ©

Lageder. L’Italie du Nord est fascinante. Et ses ambassadeurs sont tous aussi bien fringués qu’ils sont diaboliques de précision, d’élégance et de captivante modernité. La maison Alois Lageder, dans l’Alto Adige, avec ses 50 hectares de vignoble (exploité en biodynamie) et ses partenaires vignerons qui lui fournissent le meilleur de leur production, pourrait à juste titre être citée comme une entreprise modèle de rêve.

Nous atteignons ici, que ce soit sur le plan technique ou sur le plan philosophique, pour ne pas dire métaphysique, des sommets d’intelligence et de sensibilité incarnées. Vignobles haut perchés (jusqu’à 1200 mètres !), dualité des calcaires, porphyres et autres roches volcaniques, mais aussi une pléthore de cépages (plus de 25 différents pour l’ensemble du Trentin) contribuent à la profonde originalité de la production locale.

Où Alois et son fils Alois Clemens trouvent-ils le temps d’embouteiller quelque 35 étiquettes sous leur nom ? Une certitude demeure en dégustant les vins : de la coquine schiava au cabernet sauvignon Cor Römigberg, on sent ici un large mouvement circulaire où croît l’énergie et qui signe fortement chacun des vins. Le « tout’ est dans tout’ » du grand Raôul s’applique une fois de plus !

Pinot blanc 2016 (19,10 $ – 12057004) : vibration fruitée fine, vivacité et finale cristalline. (5)★★★

Sauvignon blanc 2016 (24,80 $ – 12383686) : très discret, mais fin, sur fond aromatique de fleur de sureau, aux antipodes de ses compères du Nouveau Monde. (5)★★★

Chardonnay Gaun 2016 (26,65 $ – 742114 – arr. fin décembre) : vin vivant et inspirant, texture nourrie, bien cadrée. (5 +)★★★ ©

Pinot Grigio Porer 2016 (30,25 $ – 10248712 – arr. fin novembre) : histoire d’aviver la « perception » de l’acidité, assemblage ici de trois opérations plus techniques (utilisation de demi-muids chargés en lies, macération pelliculaire poussée et ajout d’un tiers de baies entières) pour un blanc sec, léger mais d’excellente tenue. (5)★★★1/2 ©

Gewürztraminer 2016 (26,60 $ – 12345671) : on a l’impression que le berceau mondial du fameux « gewurz » est ici entre les mains des Lageder ! L’impression d’entendre, au nez comme en bouche, le tintement délicat de clochettes à l’aube. C’est vivace, précis, joyeux, jubilatoire. (5)★★★1/2

Chardonnay Löwengang 2014 (59,75 $ – 10264608) : la symbiose boisé-fruité fusionne comme un couple qui se connaît et s’aime depuis belle lurette. Tendu et sèveux, à l’image d’un Rully 1er cru Meix Cadot de Dureuil-Janthial.(10 +)★★★1/2 ©

Cabernet Riserva 2014 (28,15 $ – 12400896) : dans l’esprit de la maison, un rouge d’une clarté, d’une fraîcheur, d’une définition absolues. Comme le saumur-champigny des frères Foucault, il se boit comme du p’tit lait. (5 +) ★★★. Poussez l’expérience plus loin en importation privée (☎  514 798-5306) avec le très original Manzoni Bianco Forra 2015 (33,75 $), au goût riche, serré, soutenu de cidre de pomme, virant en finale sur de beaux amers. Top !(5 +) ★★★1/2

Ou encore avec ce Pinot Noir Krafuss 2013 (63,50 $) qui souffle le chaud et le froid derrière un caractère bien à lui. Sérieux, réservé, mais aussi racé et secret. Attendre. (10 +)★★★★ ©

Et les autres… Ils sont trop nombreux pour les décliner tous. Mais citons tout de même la gamme des vins du Corse Clos Canarelli, dont ce Figari Rosé 2016 (37,75 $ – 119117666 – (5 +) ★★★1/2) ; ce monument de Granato, dont le 2013 de madame Foradori est simplement une référence (77,50 $ – 12455578 – (10 +) ★★★★ ©), ou encore cet intrigant Rami sicilien 2015 de chez Cos (30,50 $ – 12461525 – (10 +)★★★1/2).

Quelques suggestions en importation privée (info@bambaraselection.com) ? En rafale : Sylvaner mouton bleu 2016, Domaine JL Fabienne Mann (29,95 $) ; Chablis 1er Cru Forêts 2014, Domaine Louis Michel (48,50 $) ; Santenay rouge « Les Prarons » 2015, Bambara (45,95 $) ; Savennière Roche aux Moines 1998, Domaine aux Moines (48,50 $) ; L’Esprit de l’Horizon Côtes Catalanes Blanc 2015 (36,50 $) et Barolo Riserva 90 di Bussia 2011 de la maison Giacomo Fenocchio (128,50 $).

Bon appétit !

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