Jusqu’au dernier grain de riz jasmin

Passionnée par la langue et l’art culinaire, par tout ce qui rassemble et permet de transmettre la culture, l’auteure Kim Thúy nous invite dans sa cuisine, lieu de toutes les confidences.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Passionnée par la langue et l’art culinaire, par tout ce qui rassemble et permet de transmettre la culture, l’auteure Kim Thúy nous invite dans sa cuisine, lieu de toutes les confidences.

J’étais ici pour apprendre leur secret. Tout le monde aime les secrets. Ils rendent à l’invisible ses lettres de noblesse, font de la vie une Toussaint permanente où les ancêtres répondent présent, observent nos faits et gestes en silence. L’écrivaine Kim Thúy rend hommage aux secrets culinaires de son arbre généalogique dans son dernier livre, un grimoire aux ingrédients odorants.
 

Le secret des Vietnamiennes est avant tout un album de famille où toutes les éducatrices de sa vie, sa mère — grande soeur 3 —, ses tantes-mères numérotées, tantes 4, 5, 6, 7 et 8, viennent assaisonner une cinquantaine de recettes, prétextes à échanger les confidences et à s’imprégner des effluves du pays perdu.

Kim Thúy Ly Thanh appelle ses tantes par le chiffre de leur rang de naissance et cette mathématique filiale en devient poétique : « Ainsi, la hiérarchie s’impose dans la conversation, tout comme l’autorité », écrit leur fille pétrie de respect.

La cuisine, si on en doutait, est un puissant vecteur d’amour. Tantôt Québécoise dans sa façon de démontrer son affection, tantôt Vietnamienne dans la retenue et la pudeur du verbe, Kim Thúy espère de sa cuisine qu’elle transmette ses émotions avec une touche de piment oiseau. « C’est un pouvoir extraordinaire de faire plaisir au quotidien. Tu crées la mémoire de tes enfants. Y’a pas de meilleure sauce spag que celle de ta mère », prétend cette cuisinière, ex-avocate défroquée, qui a déjà eu pignon sur rue (son resto Ru de Nam, durant cinq ans) et garde les ronds allumés de 15 h à 21 h chez elle pour sustenter deux ados de 16 et 18 ans et son conjoint, dernier client au comptoir.

Dans sa grande cuisine blanche, elle s’agite avec souplesse et maestria devant le mur de céramique bleue. Kim Thúy porte en elle une mamma italienne et excelle dans l’al dente. « Je laisse la cuisine vietnamienne à ma mère, qui habite la porte à côté. » Les rouleaux de printemps et bananes frites traversent sans crier gare par la porte-fenêtre.

Les deux familles partagent le jardin où poussent les chayottes et les herbes qui parfument cette cuisine si digeste et délicate, faite pour supporter la moiteur ou les hivers trop longs.

C’est pour rendre hommage à ses mères que Kim Thúy a conçu ce livre de « recettes » qui n’en sont pas à ses yeux, tant elles lui paraissent banales.

Mais ce qui est l’fun, au Vietnam, c’est que les portes sont souvent grillagées, ou sinon elles ont des fentes en haut, en bas, ou un gros trou de serrure à travers lequel tu peux voir. Il n’y a pas vraiment de secrets. Dès que tu chuchotes, tout le monde écoute. 

Le fil de soie de la transmission

« Les mères enseignaient à leurs filles à cuisiner à voix basse, en chuchotant, afin d’éviter le vol des recettes par les voisines, qui pourraient séduire leurs maris avec les mêmes plats. Les traditions culinaires se transmettaient en secret, tels des tours de magie entre maître et apprenti, un geste à la fois, selon le rythme du quotidien », écrit Kim Thúy dans son roman màn, dont l’histoire sera portée au grand écran.

J’observe la touche-à-tout en douce blanchir l’okra qu’elle réveillera sous une sauce de tofu fermenté, puis éplucher la chayotte à l’envers pour ensuite la parfumer d’aneth, cuire les oeufs durs pour les servir avec la sauce poisson, coriandre fraîche, citron vert et piment rouge cueilli à l’instant dans son salon, parsemer la patate douce de paddy, une herbe qui rappelle le cari. Ces « tapas » légères se dégustent sans faim. « On ne mange pas parce qu’on a faim ! On mange pour savourer la chance de profiter de cette abondance », dit celle qui a connu l’incertitude du prochain repas, le bateau à la dérive et le camp de réfugiés.

Loin de s’appesantir sur le passé, Kim Thúy est un exemple de résilience même si elle s’estime peureuse et démissionnaire. En picorant notre riz jasmin du bout des baguettes, nous devisons sur la langue, sa passion, sur le mot « aimer » décliné de dizaines de façons en vietnamien. « Vous, vous “ aimez ”. Mais “ aimer amoureusement ”, vous l’avez pas ! En vietnamien, tu as un mot pour aimer ton chien, un ami, ton mari. On aime un parent avec gratitude, un ami avec connivence, un mari dans le soutien et le devoir. Tandis que l’amour amoureux, c’est “ yêu ”, aucune ambiguïté possible ! Ce n’est pas ton mari (sauf si vous êtes chanceux), ni un entre-deux. »

Elle m’explique qu’« adorer » possède aussi sept ou huit déclinaisons. On adore de façon hypnotique ou jusqu’à en perdre connaissance. « Mais tous ces mots sont seulement utilisés à l’écrit. Dans le verbal, on demeure pudique, on retient ses émotions. Comme ça, l’autre ne sait pas comment nous manipuler. »

On croit que les goûts qui nous plaisent trop facilement doivent être modérés parce qu’ils nous abîment, alors que la saveur amère rétablit l’équilibre

Une ambassadrice du Québec

C’est peu dire que Kim Thúy est amoureuse de la littérature québécoise. Elle est invitée partout à travers le monde, à l’instar d’un Dany Laferrière, pour nous représenter. Elle me parle d’un cours sur la culture québécoise à Tokyo, où on étudie « Les deux voix narratives d’Honoré Beaugrand dans La chasse-galerie » ou « La ponctuation phraséale dans Les fous de Bassan d’Anne Hébert ».

« Notre littérature est étudiée partout ! En Roumanie, en Inde, en Italie ! » Elle débarque tout juste de Pescara, dans les Abruzzes italiennes, partie 36 heures cueillir un prix pour son roman Vi, revenue à temps pour faire les lunchs à ses garçons.

On peut la lire dans 25 pays et elle se fait la fière ambassadrice de Miron, de Roland Giguère ou de Sophie Bienvenu. Elle me récite de mémoire un poème d’Ernst Jandl, à la fois muse et conteuse, enthousiaste et brillante. « Nous sommes tellement privilégiés. Nous vivons dans un pays extraordinaire ! American dream is still here. Il faut le reconnaître, sinon on ne préserve pas. »

Kim Thúy a mis le pied en littérature à 40 ans avec Ru et neuf ans plus tard, son nom est synonyme de réussite, d’intégration, de talent et de beauté (le sens de Thúy).

La belle Kim distille la sagesse de ses ancêtres au détour d’une phrase, m’apprend que je serais sa « grande soeur » même si je ne comptais qu’une journée de plus. « L’âge et l’expérience de vie ont leur propre beauté. Ça ne s’achète pas. Si tu n’as pas vécu, tu ne peux pas savoir. » Petite soeur m’apprend aussi que chaque grain de riz laissé dans le bol est un ver que je devrai manger en enfer.

Pour ce qui est de mourir, nous partageons la même philosophie, elle et moi : nous sommes assouvies. « En Asie, la mort fait partie du quotidien. Je suis prête à mourir là, maintenant. Un buffet, ça s’arrête où ? »

Moi, je dis qu’il ne s’arrête pas avant d’avoir essayé les 50 recettes longues en bouche de son livre de secrets.

Véganes dans l’âme

C’est le retour, pour une 4e année, du Festival végane de Montréal en fin de semaine au marché Bonsecours. Les conférences s’intéressent à plusieurs aspects, autant intellectuels (politiques, philosophiques, moraux) que pratiques (« poulet » basquaise végane, s’entraîner végane). Le mouvement fait des petits, provoque de nombreux débats et remises en question, on le sent. Manger un steak en flattant son chien n’a jamais été moins innocent. Pour approfondir la réflexion, le magazine contreculturel Véganes vient de lancer son 5e numéro avec une foule de sujets, notamment la porte-parole de L214 qui nous parle des démêlés de ces militants avec la justice à cause des vidéos d’abattoirs, des livres de recettes véganes (une autre couverture avec un burger végé !), les confessions d’une vétérinaire végane, la Dre Josianne Arbour, qui ne mange pas ses patients. Ils sont véganes pour un monde meilleur. 

Adoré la vidéo sur Facebook qui montre l’élaboration du livre Le secret des Vietnamiennes ; d’une grande sensibilité esthétique, où la dignité porte un nom et un visage. Ça m’a rappelé cette phrase de la mère de Kim : « Même quand le papier est déchiré, essaie de respecter les marges. » Ce livre de « recettes » superpose en ombres chinoises ses propres recettes de vie comme une soupe aigre piquante.

Offert à Kim Thúy le livre Iris Grace sur une petite fille autiste devenue peintre et qui s’est éveillée au monde grâce à son chat. On connaît l’engagement de Kim Thúy face à cette condition dont elle a beaucoup parlé à cause de son fils Valmond. Mais aujourd’hui, je regrette de ne pas lui avoir donné Le livre du Lagom, l’art de vivre à la suédoise, elle qui se consacre tant au confort domestique des siens. Les plats au centre de la table, le « peu, c’est mieux », les réunions amicales, l’importance du clan, le slow food, les aliments frais, tout y est pour adopter le lagom (prononcer lar-gom) et son minimalisme qui retourne aux sources.

Reçu le livre Dis-moi qui tu es, je te dirai quoi boire de la sommelière Michelle Bouffard. Celle-ci rencontre une brochette de 20 personnalités publiques (dont son amie Kim Thúy) pour ensuite leur accoler des suggestions de vins selon leur tempérament. Un prétexte comme un autre pour délier la langue de nos vedettes locales devant un verre de vino, d’Alexandre Taillefer à Marc Séguin en passant par Anne Dorval ou Marianne Saint-Gelais. La seule à ne pas boire d’alcool ? Kim Thúy ! Et, oui, Christian Bégin y est.
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 3 novembre 2017 01 h 49

    un paradis ou tous les gens murmurent

    des herbes fraiches directement du jardin si nous savions tous la magie que ca apporte, la terre serait un énorme jardin, nourrit d'effluves divins, merci de nous l'enseigner,,nos grand-mère sans numéros connus savaient ca , bien avant que que les commercants alchimistes fassent leur apparitions,merci de nous parler de ces maisons dont les portes ne sont pas des portes , ca me rappelle les communes de nos adoslescences d'avant que l'ont deviennent des gens importants, merci de nous apprendre ce que peut être la magie de l'orient, dommage que beaucoup de vos compatriotes sont retournés dans votre paradis fleuri, mais comme, je les comprends

  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 3 novembre 2017 05 h 49

    Chaque parole germe une graine !

    À retenir :

    " Manger un steak en flattant son chien n'a jamais été moins innocent . "
    ( Josée Blanchette )

    " Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis . "
    ( George Bernard Shaw )